Calamity Jeannine

Collectionneuse d’images anciennes, j’écris des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles. « Calamity Jeannine » est tirée du recueil Mille autres vies que la mienne

Calamity Jeannine

Je te le dis comme je le pense, Médor, c’est la dernière fois qu’ils viennent me faire chier. Je ferai pas où on me dit de faire. Ça fait bien trop longtemps que je ferme ma gueule.

« Maman, habille-toi et tiens-toi prête, on viendra te chercher, lundi vers midi, on déjeunera ensemble et ça nous laissera le temps de … » qu’elle m’a dit l’autre brêle au téléphone ! Je lui ai pas laissé le temps de finir et je lui ai raccroché direct au nez. Oui, pour ça, je serai fin prête. Prête à vous recevoir comme il faut, mes agneaux ! Et si ça me chante, moi de rester à poil, le lundi et même tous les autres jours de la semaine. Je m’habillerai pas, voilà. Et puis d’abord, j’ai pas envie de leur faire à bouffer à eux et à leurs mioches. Qu’est-ce qu’ils sont moches leurs gosses ! Les filles surtout … A leur âge, moi, j’étais une vraie beauté. On dirait pas qu’on vient de la même famille. La génétique, c’est pourtant pas fait pour les chiens. Ça doit venir de l’autre, le grand niais qu’elle a épousé, celui qu’a toujours un truc électronique qu’il caresse du bout des doigts. Ferait mieux de caresser sa morue, plutôt que ce machin, au moins elle penserait moins à m’emmerder. Comment il a dit que ça s’appelait cet engin déjà ? Un smerdfaune qu’ils appellent ça ! N’importe quoi ! Savent plus quoi inventer maintenant. Et dire qu’ils m’en ont offert un, à Noël, pour qu’on reste en contact, au cas où … Au cas où, quoi ? J’ai dit que j’avais la télé pour rester en contact avec le monde et surtout avec mon Patrick. Oui … Patrick Sébastien ! Ah, si j’avais un gendre comme lui, gentil, prévenant et avec des manières !

Et pis après le déjeuner … c’est l’heure du goûter. Les moutards vont encore faire la comédie pour avoir à becqueter. Les mômes, des tuyaux sur pattes. Cette fois-ci pas la peine, qu’ils viennent faire des simagrées pour avoir du chocolat… Du pain sec et basta ! Et bas les pattes ! Allez-voir un peu si Mamie Jeannine elle se trouve pas au fond du jardin, par hasard. Bande d’endives, l’air frais vous redonnera peut-être des couleurs. D’ailleurs, dans le jardin, j’y ai placé des bombes. Le Robert, il en avait toujours dans la réserve qu’il gardait pour les grandes occasions. Et ben, en voilà une de grande occasion. Bam ! Ça, y vont pouvoir enfin sauter de joie de voir la mémé. Un vrai feu d’artifice !

D’ailleurs, pourquoi qu’ils viennent toujours à l’heure des Feux de l’Amour. C’est sacré, les Feux de l’Amour ! En dix ans, j’ai pas loupé un seul épisode, même pas pour aller aux enterrements. De toute façon, aux enterrements, y a que des futurs morts. Les morts peuvent attendre, alors que l’amour … Hein, Robert, qu’on aime bien les feux de l’amour, nous ? Et Robert, je te cause ! Tu pourrais pas l’ouvrir de temps en temps toi aussi ? T’es finalement plus bon qu’à servir d’engrais aux pissenlits…

Au téléphone, la fois d’avant, j’avais fait ma toute mielleuse. Oui, oui, je vous ferai un clafoutis … aux pruneaux. Il y a eu un gros silence au bigo. Elle ne savait pas si c’était du lard ou du cochon, ma fille. Je suis pas folle, je sais bien qu’ils aiment pas les pruneaux les morveux ! Eh bien, ils en boufferont quand même ! J’ai fait ma finaude. Je sais bien pourquoi qu’ils viennent. J’ai bien vu comment ils se regardent tous en coin quand ils viennent me voir. Y z’ont des calculatrices dans les yeux à additionner des commodes avec des buffets. De moi, ils auront que dalle. J’ai toujours été trop bonne. Pas question qu’ils me dépouillent et me collent dans une maison de zinzins baveux et séniles. Je partirai pas d’ici, c’est tout ! Le clafoutis, c’est pour les amadouer … les pruneaux, c’est pour les faire chier ! J’en collerai une bonne dose et pas que … Mamie Jeannine vous fera son clafoutis spécial … avec beaucoup de rhum pour faire passer le petit goût d’amande amère. Y faut ce qui faut ! Et pis, vaut toujours mieux en mettre trop que pas assez. On peut le dire, pour ça le Robert a toujours été un gars prévoyant. Des années qu’on n’a pas vu un rat par ici … et même dans tout le canton. « Jeannine t’es une vraie guerrière, une amazone », qu’il me disait toujours.

« La maison est devenue trop grande pour toi, depuis la mort de papa, tu ne peux plus rester seule… » Et patati et patata, je l’entends d’ici leur discours à la gomme … Pas vrai, il est pas mort mon Robert !

Allez, viens Robert, je vais mettre ton urne à l’abri, ça va cartonner sec !

Oui, vous allez en bouffer des pruneaux de Mamie Jeannine … et directement dans le buffet.

Et Robert, tu l’as mise où la pétoire ?

Sur un point, vous avez tous raison, je vous enterrerai tous !

 

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

TOUT EST JARDIN

Deux paysagistes Éric Ossart et Arnaud Maurières, concepteurs entre autre du jardin médiéval de l’Hôtel de Cluny à Paris créent depuis 30 ans des jardins en France et dans le Bassin méditerranéen. Conseillers de Jack Lang à partir de 1989 pour la requalification du paysage de Blois, ils rejoignent en 1993 l’équipe du Festival international des Jardins de Chaumont-sur-Loire.

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Expo « DEPENSES » À Béthune

Présentée à partir du 8 octobre et jusqu’au 26 février 2017, l’exposition « DEPENSE » à Labanque (Béthune), hier locaux de l’ancienne Banque de France, aujourd’hui centre de production et de diffusion en arts visuels, forme le premier temps d’une trilogie d’expositions baptisée « LA TRAVERSEE DES INQUIETUDES », inspirée par l’œuvre de l’écrivain Georges Bataille et conçue par la commissaire Léa Bismuth.

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« Ochres » du Bangarra Dance Theatre

Au musée du quai Branly, la compagnie de danse contemporaine australienne Bangarra Dance Theatre inaugure la saison des spectacles des arts vivants. Mêlant traditions ancestrales et danse contemporaine, la compagnie composée uniquement d’Aborigènes et de danseurs issus de la région du détroit de Torrès, présente le spectacle Ochres du 5 au 8 octobre.

Le passage de cette troupe à Paris est un événement rare et l’occasion de découvrir une pièce crée en 1994 et remontée pour la première fois à l’étranger.

L’ocre (en français) est au cœur de la vie quotidienne des Aborigènes d’Australie. Cette substance argileuse, utilisée pour les rituels et les cérémonies, les arts visuels et la guérison, se révèle surtout un médium symbolique qui permet aux Aborigènes de raconter leurs histoires à travers les peintures corporelles portées lors de danses qui honorent les esprits. Ochres célébre l’importance des pigments dans la vie quotidienne et spirituelle des Aborigènes, et les danseurs s’en recouvrent le corps au fil de la représentation.

En quatre tableaux, chacun mettant en avant une couleur et ses caractéristiques – le jaune, le noir, le rouge et le blanc – les chorégraphes Stephen Page et Bernadette Walong-Sene épaulés par Djakapurra Munyarry, conseiller culturel et danseur invité ont créé un univers onirique, dominé par des esprits tutélaires qui donnent vie et mort aux humains avec leurs joies et leurs souffrances exprimées dans des mouvements et un phrasé véritablement hypnotiques. Le compositeur David Page a en effet rejoint cette philosophie en créant une bande sonore qui, mêlant anglais et langues autochtones, musique contemporaine et inspirations rituelles, donne toute sa puissance au ballet.

Ochres
Théâtre Claude-Levi Strauss, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac.
Durée du spectacle : 1 heure
Vendredi 7 octobre à 20H, samedi 8 octobre à 15H et 20H.