Objets et préjugées : Exposition de vidéos et de photographies autour de la féminité en Europe, du 20 novembre au 21 décembre 2017

Elles sont une dizaine de jeunes femmes motivées et dynamiques, étudiantes en Master Communication interculturelle et muséologie dans l’Europe rénovée, à la Sorbonne. Elles ont souhaité profiter de leur diversité culturelle afin de mettre en place un projet d’exposition autour de la féminité au quotidien, en Europe.

 Pour concrétiser leur projet, elles ont fait appel à des étudiants en écoles d’art de toute l’Europe qui leur ont fait parvenir des vidéos et photographies illustrant leur vision de la femme dans leur pays, en 2017.  Il a été demandé à ces artistes de proposer un travail de réflexion autour de la féminité, réalité complexe à appréhender alors que celle-ci est pourtant quotidiennement instrumentalisée.

Après sélection des œuvres, 10 artistes ont été finalement retenus.

Elles vous invitent à l’exposition Objets et Préjugées qui se tiendra du 20 novembre au 21 décembre 2017 :

          du 20 novembre au 6 décembre à la Médiathèque Edmond Rostand, 11 rue Nicolas Chuquet,  Paris 17ème.

          du 8 au 21 décembre au centre Universitaire Malesherbes à Paris.

Les vernissages auront lieu à la médiathèque le 21 novembre, et le 11 décembre au centre universitaire Malesherbes. Ce sera l’occasion pour le public de rencontrer quelques artistes présents.  

Autour de cette exposition auront également lieu des temps d’échanges et de dialogues sous forme de tables rondes et de conférences.

Vous pouvez les suivre sur leur page Facebook : https://www.facebook.com/objetsetprejugees/

Ou sur leur site : https://objetsprejugees.wordpress.com/

Catherine Jubert

Balade artistique à Sète

Fragment de l’Immaculée Conception © DR

Certains ou certaines partent à l’autre bout du monde pour voir du pays. Expédition onéreuse et pas forcément réussie. Il est si simple d’arriver à Sète par le train, la gare garde encore les traces du festival de photos Images singulières, d’enjamber le canal qui la longe et d’entrer en terra incognita. Je vous invite à une balade en trois actes dans les rues de Sète.

La première nous emmènera au musée Paul Valéry, d’inspiration Le Corbusienne, enseveli dans la verdure, accroché au Mont Saint-Clair et surplombant le cimetière marin où reposent Paul Valéry et Jean Villar. L’exposition temporaire y est consacrée à un chef d’œuvre du Greco « L’Immaculée Conception », œuvre centrale du triptyque de la chapelle Oballe de Tolède.

L’archipel Di Rosa

La seconde nous entraînera au bord des canaux, face au palais consulaire, drôlatique témoin de la richesse de Sète dans les années 20, pour visiter le MIAM, Musée International des Arts Modestes, et son exposition conçue par Hervé Di Rosa, « En toute modestie, l’archipel Di Rosa ». Le peintre, créateur et concepteur du musée, a invité ses amis pour qu’ils dessinent avec lui sa cartographie du monde artistique et humaine.

Un ballon sur la ville © MN

Le troisième acte sera le trait d’union entre les anciens et les modernes, une visite non exhaustive du MaCO, le musée à ciel ouvert de Sète. Poésie, humour, beauté ou caricature se déclinent à tous les angles de rue et à tous les étages.

L’Immaculée Conception du Greco à Sète

En toute modestie/L’archipel Di Rosa

MaCO : la culture au quotidien

L’Immaculée Conception du Greco à Sète

Vierge sous la lumière de la colombe © DR

L’œuvre du Greco, L’Immaculée Conception de la Chapelle Oballe, prêtée par le musée Santa Cruz de Tolède, est visible au musée Paul Valéry.

Cette exposition est exceptionnelle à plus d’un titre ; l’œuvre est en elle-même remarquable, mais la scénographie qui l’entoure l’est tout autant. Cette Immaculée Conception est l’œuvre ultime du peintre. Il meurt avant de l’avoir vu accrochée dans la chapelle Oballe à Tolède. Le parti-pris de la conservatrice du musée Maïté Vallés-Bled est radical : une œuvre, une exposition. Grâce à cette innovation, on peut goûter, déguster, décortiquer le tableau, sans la nuisance de la foule et de la promiscuité. Confortablement installé dans de profondes banquettes blanches, on peut regarder de près, de loin, d’un côté, de l’autre, aller, venir et revenir sans contrainte. Quatre films éclairent l’œuvre, le premier reprend la vie du Greco, le second met le tableau dans son contexte historique, le troisième analyse l’œuvre en tant que telle et le quatrième souligne l’influence du Greco sur les artistes contemporains, après un oubli de quasiment deux siècles.

Domenikos Theotokopoulos, dit Le Greco, est né en Crète en 1541. Formé à la technique des icônes byzantines, très jeune il s’ouvre à d’autres manières. En 1566, il part pour Venise, étudie dans l’atelier du Titien, suit l’enseignement du Tintoret. Chez le premier, il trouve une nouvelle conception du portrait, chez le second il découvre la notion de l’espace et la disposition des personnages à l’Occidentale.

Puis départ pour Rome, où il s’installe au Palais Farnèse à l’invitation de son propriétaire. Il y côtoie les peintres maniéristes Sermoneta, Zuccari et Muziano.

En 1576, fort de ce bagage artistique, Greco quitte l’Italie, pour l’Espagne, Madrid, puis Tolède en 1577. Il y vivra trente sept ans. Il y meurt le 7 avril 1614.

L’Assomption © DR

Tolède, à cette époque-là, est le centre de la vie artistique, intellectuelle et religieuse de l’Espagne. C’est aussi l’apogée de la contre-réforme, avec ses interdits et ses peintures édifiantes à l’usage du peuple. Greco se consacre ainsi quasi exclusivement à la peinture religieuse, délaissant la peinture profane, avec une exception pour les portraits. En revanche, ses proches et son entourage lui servent de modèles. Dans « L’Enterrement du Comte d’Orgaz », réalisé en 1586 pour l’église San Tome, il peint son fils, Jorge Manuel, né en 1578. Il vit au gré des commandes de l’église, menant grand train. Il mourra ruiné.

Pour revenir à cette « Immaculée Conception » de la Chapelle Oballe, il faut dire un mot de Doña Isabel de Oballe, la bienfaitrice à l’origine de l’œuvre. Elle nait à Tolède au début du 16e siècle, elle émigre très jeune, en 1530, au Pérou, se marie une première fois, devient veuve, puis se remarie. Elle rentre en Espagne, à Tolède sa ville natale, et lègue par testament la somme nécessaire pour ériger une chapelle consacrée à l’Immaculée Conception, dans l’église San Vicente.

La décoration de la chapelle est confiée à un peintre génois Alessandro Semini qui meurt en 1607. C’est Greco qui va reprendre le projet. Il conçoit un triptyque, Saint Pierre et Saint Idefonlso encadrant la pièce maîtresse, une huile sur toile de 3m47 de haut sur 1m74 de large. Pour décorer la coupole, une Visitation. Aujourd’hui, l’Immaculée conception est visible au musée Santa Cruz de Tolède.

Vue de Tolède © DR

Grâce aux dimensions très particulières du tableau, l’ascension vertigineuse de cette vierge a entrainé une confusion durable, laissant croire que le sujet était une Assomption. La verticalité y est nuancée par l’alternance des personnages et les jeux d’ombre et de lumière. La base du tableau est une vue de la ville de Tolède, faiblement éclairée par deux lunes, cachées à demi l’une par l’ange porteur, l’autre par un nuage. Cet ange à la robe jaune safran et aux ailes déployées semble porter les chérubins et la vierge Marie. Ses pieds reposent sur le seul élément concret et terrestre de la toile, un bouquet de roses et de lys, aux couleurs franches. La vierge est vêtue de moire bleu pastel et rose, en rappel de la tunique de l’ange musicien qui occupe le haut du tableau à gauche en répons à l’ange porteur. Un Saint Esprit, sous la forme d’une colombe, symbolise le soleil et illumine le haut du tableau. Rien de sensuel dans cette composition rigoureuse qui a pour fonction de convaincre le plus grand nombre de la véracité de l‘Immaculée Conception, la contre-réforme militant ardemment pour que cette croyance devienne un dogme. Le débat fait rage. C’est seulement plus de deux siècles plus tard, le 8 décembre 1854, que sera décrété, par bulle papale, le dogme de l’Immaculée Conception. Cette toile est la réponse mystique du peintre.

Un ange musicien © DR

Point n’empêche que cette controverse a inspiré à Gréco un de ses chefs-d’œuvre, considéré comme son testament artistique, et qu’il est visible à Sète, au musée Paul Valéry, dans des conditions optimum.

Ouvert tous les jours sauf le lundi
http://museepaulvalery-sete.fr/

En toute modestie/L’archipel Di Rosa

Around the Eye in One Day-2013, Cables de téléphone tressés
© Pierre Schwartz

Ce « En toute modestie/L’archipel Di Rosa » invite à l’humilité. Loin des proclamations et autres artistes auto-proclamés, cette exposition est une immersion dans un monde sans repère.

Grâce à un polycopié remis à l’entrée, on peut suivre l’itinéraire de l’exposition et identifier ainsi les peintres, sculpteurs, ou vidéastes. Rien sur leur histoire. Ils sont là. Les connus, les inconnus, tous sur le même plan. Un trait d’union, le regard que Di Rosa porte sur les créateurs qui composent son univers.

Otobong Nkanga
In Pursuit of Bling : The Transformation
2014 – Tapisserie © DR

Cette exposition oblige à reconsidérer les idées reçues sur la notoriété et la reconnaissance. Qu’on ne connaisse pas telle ou tel artiste n’a finalement aucune espèce d’importance. Ils vous évoquent quelque chose ou pas. Cette visite du MIAM se transforme en une excursion indolente, énergique, rageuse, sensuelle ou émerveillée, toutes les émotions de l’âme humaine étant convoquées pour ce grand chambardement artistique qu’est la visite de cet archipel sans frontières.

Herve Di Rosa – Marion Auburtin & Benjamin L.Aman © Ph. Pierre Schwartz

On ralentit, on presse le pas, on s’arrête, on médite, on s’émeut et on découvre des œuvres et des artistes. Libre au visiteur de chercher des informations ou pas. Cette Marion Auburtin, dont j’ignorais même le nom, a attiré mon regard avec ses poupées-boîtes à musique situées à l’ombre d’une des rares œuvres exposées de Hervé di Rosa. Ce dernier avait poussé, jusqu’à présent, la modestie à refuser d’être exposé dans son musée, faisant mentir l’adage « A tout seigneur, tout honneur. » La commissaire de l’exposition Julie Crenn a tenu à l’inclure dans ce pêle-mêle artistique. Et c’est tant mieux.

Relicario-1993-Epreuve chromogène contrecollée sur dibond © Pilar Albarracín

Cette exposition fait la part belle aux femmes. J’en ai retenu trois, Marion Auburtin et ses céramiques noires et blanches, Otobong Nkanga, la Nigériane, et ses dessins fragiles et colorés, ici une tapisserie, et ma préférée Pilar Albarracin et ses façons foutraques de vivre la vie. Elle s’était représentée vêtue en torero, juchée sur des talons aiguilles, portant une cocotte minute. Aujourd’hui, elle offre un torse de matador, arborant un pendentif mêlant une vierge quelconque et un portrait de femme qui semble être son autoportrait.

Cet archipel est à visiter sans plus attendre.

Ouvert tous les jours
https://www.miam.org/index.htm

MaCO : la culture au quotidien

Comme une estampe japonaise © MN

KLive Festival, ou festival des cultures urbaines, invite chaque année, pendant dix jours, des artistes de street art. De fil en aiguille, ou plutôt de bombes en pinceaux, les murs de Sète se sont couverts de fresques colorées. Le moindre mur aveugle est livré à l’inspiration du graffeur. Depuis dix ans, se constitue ainsi la collection du MaCO, Musée à ciel ouvert.

 

Le safari sétois © MN

 

Quai du Général Durand, c’est un pauvre hâve qui tire une carriole pleine de touristes, habillés comme pour un safari, équipés de jumelles et appareils photo. Mais posée délicatement sur son dos, « une ange », plantureuse, coquine et légère, lui insuffle la force de tirer.

Bonhomme sur monstre à deux bouches © MN

Dans le quartier haut, rue des Députés, « Le Penseur de Sète » jette un œil désabusé sur la ville. Grande rue Haute, une gigantesque estampe japonaise, plus bleue que le ciel sétois, illumine un carrefour. Un peu plus bas, un ballon rouge déverse ses cœurs sur la cité. Place de la Mairie, M. Chat donne ses consignes. Des animaux fantasmagoriques aux couleurs rutilantes se dressent sur leurs ergots à tous les coins de rue, des fleurs multicolores parsèment les carrefours. Dans certains lieux, la peinture réaliste reprend ses droits. Là c’est un gavroche à gapette qui tente de fracturer une chaîne à l’aide d’une tenaille. Ailleurs, c’est un couple qui danse tendrement enlacé.

Le chapardeur © MN

Certaines fresques sont signées, d’autres pas. Voici pêle-mêle les héros de cette saga, individus ou collectifs de graffeurs, qui embellissent la ville et déversent sur elle de la poésie à l’état pur : ALEXONE, PABLITO ZAGO, CLAIRE STREETART, C215, CHANOIR, EPSYLON POINT, M.CHAT, POCH, L‘ATLAS. Liste non exhaustive bien sûr.

http://www.tourisme-sete.com/sete-a-son-maco-musee-a-ciel-ouvert-sete.html

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

« Dans la photographie, je travaille avec l’ombre et la lumière. Avec le chamanisme, j’accompagne des personnes à aimer leur part d’ombre et à l’embrasser avec douceur. A voir la lumière qui est en soi pour la laisser rayonner » 

 

Dans cet entretien, Cybèle Desarnauts, photographe Franco-brésilienne relate le long chemin de vie qui l’a conduite de la photographie au chamanisme puis à l’alliance de ces deux pratiques.  

« Le chaman est un médecin de l’âme qui voyage entre le visible et l’invisible, par le biais d’un état modifié de conscience. Il reçoit l’aide des élémentaux, des guides. » 

Cybèle, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai commencé la photographie très jeune, en autodidacte. Je devais avoir 14 ans quand mon père m’a offert mon premier boitier. Par la suite, j’ai fait une école d’art graphique. Mais après quelques années en tant que designer, comme je ne retrouvais plus ce qui me faisait vibrer, je me suis remise à la photographie.

En photographie, j’ai toujours aimé saisir les émotions tout en me rendant invisible pour mieux les capter. J’ai également réalisé des reportages à titre personnel et des portraits pour les particuliers, avec néanmoins deux sujets de prédilection : l’enfance et les femmes.

D’où t’es venue cette attirance pour le chamanisme ?

J’y suis venue grâce à un projet de reportage personnel pour lequel je suis partie plusieurs semaines en Mongolie et en Sibérie. Au préalable, j’étais tombée sur un article du magazine Géo consacré au chamanisme. Mais, il me semblait que les reporters étaient complètement passés à côté du sujet et ne l’avaient pas traité en profondeur.

On ne voyait que le visible. Or, quand on parle de chamanisme, il y a toute une dimension spirituelle bien plus profonde qui n’apparaissait pas du tout dans les images. On aperçoit juste le tambour, le chaman en transe…bref, du folklore.

Tu sentais peut-être quelque chose en toi que tu avais envie de découvrir ?

Oui, mais, je ne savais pas encore précisément pourquoi j’avais envie de partir. Avant de me rendre en Mongolie et Sibérie, j’avais effectué plusieurs reportages et embarquements dans la marine nationale avec des plongeurs-démineurs, marins-pompiers et différentes unités, toujours dans l’objectif de capter des choses qu’on ne voyait pas. Dans la marine, ce qui m’intéressait, ce n’était pas les missions, les actions à proprement dites, mais la vie à bord, l’humain et ce qui se passe derrière. J’ai une approche très humaniste de la photographie.

Pour en revenir à mon projet de reportage en Mongolie, après la lecture du magazine, j’avais envie d’en savoir davantage, d’explorer le sujet. Et malgré l’apparente difficulté de rentrer au contact de chamanes et d’être introduite auprès d’eux, j’ai décidé de partir, sachant que je n’y connaissais absolument rien.

A partir de ce moment, tout s’est fait très rapidement et facilement. Quelques échanges de mails ont suffi. Je me suis retrouvée en contact avec les bonnes personnes que ce soit pour trouver un fixeur en Sibérie ou sur l’organisation du voyage en Mongolie.

Une fois sur place, que s’est-il passé ?

J’étais partie vierge pour ce voyage, et je n’avais lu que très peu de livres, ne voulant pas être influencée. J’avais donc tout à découvrir. Sur place, j’ai vécu de nombreux rituels. On vivait avec les chamans et leur famille dans la yourte où l’on dormait à même le sol. Il faut savoir que la nuit, je rêve énormément et parle très fort. Et, là-bas, mes rêves étaient particulièrement intenses, plus que d’habitude. Au réveil, le lendemain matin, le chaman m’a demandé si j’avais bien dormi. Il m’a dit :

  • Je t’ai entendu cette nuit
  • Oui, oui, c’est normal, je parle toujours très fort la nuit.
  • Oui, mais tu parlais en Mongol (langue que, je le précise, ne pratique pas du tout).

A ce moment, j’éclate de rire en pensant qu’il se moquait de moi. Et c’est là qu’il me raconte la totalité de mon rêve… Stupeur !  Par la suite, un chaman et moine tibétain m’ont dit que je possédais un don de guérison que je devais exploiter.

Evidemment, j’étais sceptique. Que pouvais-je bien faire de toutes ces informations ?

Et à ton retour ?

Je sentais bien qu’il se passait des phénomènes au niveau de mes mains, mais je ne comprenais pas trop quoi, jusqu’au jour où un ami m’a démontré que j’étais capable de donner et de prendre de l’énergie. Celle-ci était si intense, selon lui, qu’il mettait plusieurs jours à s’en remettre. C’est alors que j’ai pris conscience que je devais canaliser tout cela.

J’ai commencé une formation en Reiki, mais cela ne me convenait pas du tout. Comme j’étais hypersensible, je récupérais toutes les problématiques des autres.

Six mois plus tard, après mon retour de Sibérie et de Mongolie, j’ai rencontré, lors d’une conférence, Eléna Michetchkina, une chamane sibérienne qui vivait en France. Je lui ai d’abord parlé de mon approche photographique et de mon désir de davantage explorer le chamanisme pour appréhender plus en profondeur mon travail de photographe. En effet, pour réaliser des photos, j’ai besoin de vivre ce que je fais, de m’immerger totalement. Or, je sentais que dans le chamanisme il y avait quelque chose de beaucoup plus profond et que pour l’intégrer, j’avais besoin de le vivre.

Un événement a véritablement tout déclenché. Quelques jours après un déménagement, je me suis fait agresser chez moi par deux hommes armés. Tout s’est finalement bien terminé, mais après leur départ, lorsque la porte s’est claquée, quelque chose de viscéral est monté en moi. Où était mon tambour ? Pourquoi mon tambour ne se trouvait-il plus sur mon mur ? Cet instrument est très important car il constitue comme une protection pour le chaman.

Photographie Cybèle Desarnauts

Quelques jours plus tard, j’ai rappelé Eléna en lui disant que c’était urgent, qu’il me fallait impérativement faire une initiation avec elle. Je ne comprenais pas pourquoi mais c’était vraiment nécessaire. Et la première fois que j’ai tapé sur un tambour, ce fut un véritable son et lumière, une explosion de tous les sens.

Un chaman a un sens plus ou moins développé : la vue, l’ouïe, le sens kinesthésique ou l’odorat. Mais pour moi, le tambour entre les mains, tous mes sens se sont retrouvés en interaction : je sentais l’odeur de la terre, j’entendais des guimbardes, je me transformais en animal, je voyais même comme lui, je sentais l’air dans ses plumes. C’était complètement fou. Je me demandais ce qui se passait. Eléna m’a fait comprendre que le chamanisme possède ses propres lois pour te conduire à lui et qu’on ne les comprend pas toujours.

Ensuite a commencé l’initiation avec Héléna pendant 3 ans. L’apprentissage se fait grâce à la connection aux animaux alliés, aux élémentaux, qui te fournissent des informations sur tes rituels, te permettent de voyager dans les différents mondes et de travailler également sur des problématiques personnelles.

A quel moment as-tu choisi de pratiquer des soins chamaniques ?

Les 4 premières années ont été très compliquées pour moi. Mes perceptions augmentaient constamment. Je recevais tellement d’informations que je courais le risque d’arriver à saturation. Je me sentais également partagée entre, d’un côté, ma vie privée, mon quotidien, ma vie professionnelle de photographe et de l’autre côté, cet immense espace incroyable qui s’ouvrait à moi. Etre une femme chamane à Paris, ce n’est pas forcément évident. Ce sentiment de dualité a duré quelques années puis, tout doucement les choses ont commencé à s’aligner.

Au départ, grâce à différents projets de reportages photographiques, je me suis plongée dans tout ce qui touchait au chamanisme au sens large. C’est ainsi que je me suis rendue dans des candomblés dans l’état de Bahia au Brésil, dans des tribus aux Philippines. Je me suis intéressée aux plantes et à leurs enseignements. Chaque plante permet un apprentissage particulier en les diétant. Il faut prendre une plante en décoction ou autre pendant une durée de plusieurs semaines à plusieurs mois en fonction de ce que les guides demandent et avec à chaque fois des interdictions alimentaires ou autres liées à leur prise. Chaque plante va permettre d’intégrer certaines choses : que ce soit pour un travail sur soi de développement personnel ou pour intégrer de nouvelles choses dans l’apprentissage. Par exemple, avec le tabac que j’ai pris pendant plus d’un an, j’ai appris à recevoir les informations par le biais des rêves. Ce qui m’a permis de travailler beaucoup avec la colère et de la libérer. Avec le cacao, j’ai travaillé mon ancrage, le lâcher prise et une connexion au cœur plus importante. Avec le basilic, j’ai reçu des chants et travaillé ma voix, et avec l’hibiscus, le détachement.

Photographie Cybèle Desarnauts

J’ai également réalisé des reportages sur des thématiques qui me tenaient à cœur, comme des portraits d’enfants vivant dans des favelas ou de femmes enceintes accouchant dans les prisons de Porto Alegre au Brésil. Peu à peu, je me suis rendue compte que l’univers de la guérison et du reportage s’alignaient.

A ce moment-là, le soin ne constituait pas encore une activité en soi, jusqu’au jour où une personne pour laquelle je travaillais régulièrement en photographie m’a parlé de son enfant brûlé à la main au troisième degré. Il devait subir une greffe de peau, porter des gants pendant deux ans. C’était un traitement assez lourd. Mais, pour moi, qui passe le feu, il était compliqué de proposer mes services à une personne avec laquelle j’avais une relation professionnelle, je ne me sentais pas à l’aise. Je lui ai alors donné les coordonnées d’une amie guérisseuse. Ça s’est merveilleusement bien passé et la greffe était devenue inutile.

Pourtant, je n’étais pas contente de moi. J’avais ce don et j’avais refusé de l’exercer de peur de mélanger différents univers. Je me suis promis qu’à partir de ce jour, je ne refuserai plus jamais la demande d’une personne qui viendrait spontanément à moi.

Après ce déclic, les gens sont venus naturellement à moi sans que je fasse quoi que ce soit.

Explique-moi comment cela fonctionne ? 

Il existe une relation triangulaire entre le corps, l’âme et l’esprit. Le chaman va travailler à partir d’extractions, de recouvrements d’âme. Cependant, pour que le soin prenne vraiment dans notre société qui vit dans le rationnel et non dans l’immatériel, un point d’ancrage est nécessaire. S’il n’existe pas de prise de conscience, le soin ne tient pas. Grâce au tambour, je vais entrer en transe, et obtenir des informations concernant la problématique de la personne. Ce qui va permettre de savoir si un événement particulier s’est produit dans sa vie, et même jusqu’au niveau transgénérationnel. En effet, il est possible de remonter jusqu’à 4 ou 5 générations pour mettre en lumière un événement et  le relier avec ce qui se passe aujourd’hui. La prise de conscience de ces événements permet de comprendre ce qui se joue réellement derrière et quels mécanismes et croyances se sont mis en place, par évitement. L’objectif est de ne pas rejouer éternellement les mêmes scénarios. C’est aussi rendre au passé ce qui ne nous appartient plus, tout en prenant notre part de responsabilité dans tout ce que nous vivons au quotidien. Derrière chaque événement ou conflit, il y a quelque chose à comprendre et à dépasser. Ensuite, je mets en place tout un protocole de soin chamanique pour libérer l’âme, mais aussi un travail psychocorporel qui va permettre de lâcher certaines émotions, si nécessaire.

Qui sont les personnes qui font appel à toi ?

A 80% ce sont de futurs thérapeutes et essentiellement des femmes à 90%. Pendant plusieurs mois, je vais les accompagner pour lever des problématiques physiques ou émotionnelles, des blocages de vie. Les plus petites choses permettent souvent d’aller plus loin. Parfois, par exemple, juste en travaillant sur une fracture, une entorse, on peut obtenir plus d’informations et aller plus en profondeur. De séance en séance, on voit des choses qui remontent. Les séances se lient entre elles. C’est en fait une véritable approche thérapeutique que je propose. On parle de thérapie en soin chamanique car l’approche se situe dans la durée. Après, cela ne m’empêche pas de faire du travail purement chamanique comme des nettoyages de lieux. Quand je vais travailler sur un lieu, une seule fois suffit pour faire lâcher les mémoires qui s’y trouvent.

Le chamanisme a-t-il changé ta pratique photographique ?

Fondamentalement pas du tout, il existe un parallélisme entre les deux pour moi : l’approche humaniste, la mise en lumière, la captation des émotions, la révélation de l’essence d’une personne. D’ailleurs, il est amusant de constater que dans la photographie comme dans le soin, j’utilise le même lexique : développer, révéler, ombres et lumières, capter.

En photographie, on travaille avec l’ombre et la lumière. Mon point fort en photo comme dans le soin, c’est de parvenir à capter les émotions. Dans un soin, quand je sens qu’une émotion est bloquée, je parviens à mettre immédiatement le doigt dessus pour que la personne parvienne à la lâcher. J’apprends aux personnes à regarder vraiment leurs parts d’ombres et à trouver leurs parts de lumière, à les embrasser totalement car l’un ne va pas sans l’autre, à se reconnecter à leurs ressentis, à s’autoriser à exprimer leurs émotions. Quand on est capable de contempler toutes ses parts d’ombre, de les aimer totalement, de les prendre dans ses bras en disant « elles sont magnifiques, elles font parties de moi », on parvient vraiment à être dans une unité. C’est un retour à soi. C’est apprendre à s’aimer totalement.

Comment associes-tu désormais chamanisme et photographie dans ta pratique ?

Des choses se mettent là aussi en place. J’ai commencé un travail photographique de réconciliation du féminin. Je me suis rendue compte que 95% des femmes n’aimaient pas leur corps. Le plus difficile n’est pas tant le regard des autres sur soi, mais celui de soi sur soi. Je les amène, grâce à une séance photo précédée d’un voyage chamanique à se reconnecter complètement à leur féminin, à leur corps, pour se réconcilier avec l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et à prendre conscience de leur beauté intérieure.

Les deux pratiques sont donc à l’heure actuelle en train de s’aligner et de fusionner.

Aurais-tu des conseils de lecture pour les lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin ?

Laurent Hugelit et Docteur Olivier Chambon : Le chamane et le psy- un dialogue entre deux mondes, Mamaéditions, 2011

Elena Michetchkina: Les secrets du chamanisme Sibérien, Broché , 2013

Corinne Sombrun : Journal d’une apprentie chamane, Albin Michel, 2002

 Mon initiation chez les chamanes, Albin Michel, 2004

Les Tribulations d’une chamane à Paris, Albin Michel, 2007

Et pour une approche plus ethnographique et philosophique :

Mircea Eliade : Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1992

Site : https://www.cybeledesarnauts.fr/ 

Catherine Jubert, Juillet 2017