Anna Erelle : « Dans la peau d’une djihadiste », un récit glaçant

Comment sont recrutés les jeunes  filles  et garçons qui finissent par rejoindre la Syrie dans les rangs de Daesh ? Quelles sont les  méthodes pour les séduire ? Comment les mailles du filet se resserrent autour de celles et ceux qui hésitent  ?« Dans la peau d’une djihadiste », la journaliste Anna Erelle, raconte l’enquête qu’elle a menée pendant un mois. En contact direct avec un «  émir », via Facebook et Skype, cachée sous l’identité de Mélanie, une jeune fille prête à basculer, elle rapporte les discours et les méthodes qui ressemblent à ceux des sectes. Un récit glaçant.

Un vendredi soir, Anna navigue sur les réseaux sociaux. La journaliste rentre de Belgique où elle a rencontré la mère, désespérée, d’une jeune fille partie en Syrie, et qui refuse de revenir. Depuis des mois,Anna Erelle rencontre des familles dont le fils ou la fille a brusquement embrassé une idéologie radicale et destructrice. Devant des comportements aussi similaires et récurrents, Anna Erelle essaie de comprendre les failles qui amènent une personne  à entrer dans des processus mortifères.

Ce soir d’avril 2014, Anna Erelle, via son compte Facebook au nom de Mélanie tombe sur une vidéo qui l’interpelle. Un homme, trente-cinq ans environ, les yeux cernés de crayon sombre derrière ses Ray Ban qu’il enlève, fait visiter son 4×4, montre se armes, une liasse de billets, des bonbons… Anna éclate de rire. Elle dit avoir l’impression d’être devant un épisode des « Guignols de l’info ». Et elle partage la vidéo. Très vite Mélanie est avertie que trois messages lui sont envoyés par un certain Abou Bilel. L’aventure commence.

A partir de cet instant, Bilel ne va plus lâcher Mélanie. Le chat a repéré la souris. Il va déployer mille ruses pour la séduire, la convaincre, la cerner, la harceler, l’empêcher de sortir d’une emprise grandissante. Il la cajole, la sermonne, la gronde, l’interroge, lui fait miroiter un avenir de félicité. Il entend la diriger dans ses actes, il impose son autorité. Il lui soutire des promesses.

La journaliste se glisse dans le rôle de Mélanie.  Elle va présenter une jeune fille de vingt ans, secrètement convertie à l’islam, qui vit seule avec sa mère et sa sœur à Toulouse. Une jeune naïve, paumée, incertaine, à la recherche d’un je-ne-sais-quoi indicible. Mais Mélanie pose des questions.

La journaliste est toujours là. En accord avec son rédacteur en chef, qui va l’accompagner et lui recommander la prudence, elle entre dans ce jeu dangereux. Ils ont tous compris qu’une ouverture s’est opérée. Dialoguer avec un terroriste peut être source d’informations exceptionnelles et d’indications majeures pour analyser ce phénomène social qui happe et engloutit des centaines de jeunes en Europe.

La femme qu’est Anna  est tapie, elle aussi. Même si dans cet exercice elle tente de ne pas sortir de son rôle et de son métier, des événements  de cette histoire vont réveiller ou révéler des moments sensibles de sa propre histoire. Elle en parle avec pudeur, au détour d’une phrase ou d’un paragraphe.

Bilel va faire le forcing. Il lui donne des rendez-vous tous les jours, systématiquement, « après le travail ». Il demande à voir Mélanie via Skype et ne dialoguera plus qu’à travers ce réseau.  Ce qui oblige Mélanie à revêtir le hijab pour ces rencontres en tête-à-tête numérique. Au bout de deux jours Bilel déclare qu’il veut l’épouser,  qu’il prépare sa venue en Syrie. Il affirme qu’il lui offre un paradis où elle sera traitée comme une princesse. L’homme amoureux, de plus en plus pressant, lui fait comprendre  que, pour la nuit de noces elle doit venir avec du parfum et des sous-vêtements raffinés achetés en France, parce qu’on ne les trouve pas localement.

 

A Mélanie de slalomer entre le discours amoureux et la recherche d’informations sur ce qui se passe, la façon dont vit et « travaille » Bilel, l’endroit  où il se trouve, son environnement.  Elle doit recueillir des détails sans éveiller de soupçons.

Anna a de plus en plus de mal à échapper à la mainmise du terroriste sur sa vie. Mais déterminée, elle poursuit, jusqu’à organiser son départ pour la Syrie.  Elle veut tout comprendre des méthodes, des filières, des intermédiaires mis en place. Bousculé par des imprévus en série, son voyage s’achèvera aux Pays-Bas.

Aujourd’hui Mélanie a disparu des réseaux sociaux. La journaliste reste menacée.

L’enquête, remarquablement menée et rapportée, fait froid dans le dos. De cette lecture, personne ne sort indemne.

 

Elsa Menanteau

 

Extrait

Voici un dialogue entre Bilel et Mélanie. Ils se parlent par Skype interposé.

– Ah, t’es là ! T’es toujours aussi belle.

– Tu parlais à qui ?

– Des combattants qui venaient me saluer.

– Ah, j’avais l’impression qu’ils te rendaient des comptes…Je suis sûre que tu ne veux pas frimer, mais que tu es chef ou quelque chose comme ça…

– C’est vrai, je n’aime pas ça…Mais je suis très respecté…

– Pourquoi ? Tu es émir ?

Bilel adopte un air faussement humble.

–Tu as compris qui j’étais…Mais je n’aime pas m’en vanter. Il faut que ça reste entre nous. On est tous ici pour la même chose.

-Tu as l’air d’être très déterminé…Je peux te demander ton boulot ?

– Tuer des gens.

– Tuer des gens, c’est ton boulot ? C’est un boulot tout court ?

– Bah ouais ! Qu’est-ce que tu crois, je bosse dur, moi ! C’est pas le Club Med ici !

– Tu tues des infidèles ?

– Oui. Des traîtres, aussi, et quiconque veut empêcher l’islam de dominer le monde.

-Pourquoi, après tu partiras à la conquête du monde ?

– Abou Bakr al-Baghdadi, notre leader, nous guide pour abolir les frontières. Bientôt, mais ça prendra du temps, le monde ne sera qu’une grande terre de musulmans.

-Et si ils ne veulent pas ?

– Bah, au boulot…et à terme on réussira…

– Au boulot  ? Tu les tueras tous ?

– Moi et mes hommes, je ne peux pas faire cela sel ! Mashallah.


anna erelle

  •  Anna Erelle : « Dans la peau d’une djihadiste »
  • Editions Robert Laffont
  • 266 pages