Art et architecture à Paris : mariages heureux, mariages prétentieux

La Philharmonie de Paris est une réussite absolue. A l’est de la capitale, la musique y trouve un écrin qui met en valeur ses variations les plus subtiles. Gisèle Prévost dit son enthousiasme pour cette toute nouvelle salle qui ne méprise pas les amateurs, même les plus fauchés. Au contraire, souligne-t-elle de la Fondation Louis Vuitton  ouverte à l’ouest de Paris à l’automne 2014.  Là, pas de sièges prévus pour les visiteurs  fatigués, et un éventail de prix prohibitifs. Même à trois ans, les enfants payent.

Oubliés la valse-hésitation, les polémiques, les critiques, les retards, les dépassements budgétaires, les coups de gueule de son architecte Jean Nouvel. Paris dispose désormais d’une salle de concert à la hauteur de son ambition de capitale : « un lieu de réappropriation de la musique par le public et de compagnonnage du classique avec les musiques populaires ».

La Philharmonie de Paris@guy_montagu-pollock
La Philharmonie de Paris@guy_montagu-pollock

Une courte marche sur les pelouses du parc de la Villette et nous y sommes, nombreux, attentifs, les yeux écarquillés. On prend des photos. Cela sent le neuf. Des ouvriers travaillent encore sur le toit à poser un singulier puzzle de 340 000 oiseaux gris. Tous les sièges n’ont pas eu le temps d’être installés dans la grande salle. Des bâches sont ici et là. Les premiers concerts d’ouverture ont eu lieu. Et le charme a opéré, tout de suite. Sans compter l’efficacité. Le public et les musiciens, enthousiastes, ne s’y sont pas trompés. Techniquement, la salle a intégré le meilleur des expériences architecturales et acoustiques des dernières grandes salles créées dans le monde. Elle ambitionne de toutes les surpasser. Elle est pionnière dans l’exploitation des réflexions sonores latérales qui crée un sentiment d’immersion totale dans la musique.

La salle de concert de la Philahormie@beaucardet
La salle de concert de la Philahormie@beaucardet

Ce soir, dans le Concerto pour violon de Piotr Ilitch Tchaïkovski,  le violon d’une absolue virtuosité de la merveilleuse Janine Jansen est cristallin. J’ai le sentiment d’être dans une forêt avec des oiseaux qui chantent partout autour de moi. Je n’ai jamais connu cette impression auparavant. Les prouesses techniques de la soliste sont un enchantement, les tutti orchestraux scintillants, le hautbois et la clarinette déchirants.  Quant à la Symphonie N°5  de Dimitri Chostakovitch, elle s’épanouit avec  toute la force du volume et des couleurs sonores de l’Orchestre de Paris.

Dans les jours suivants, c’est  sous la baguette électrique de Gustavo Dudamel que les jeunes musiciens de son Orquesta Sinfonica Simon Bolivar de Venezuela ont embarqué la foule avec  la 5e Symphonie de Gustav Mahler. Pendant le concert du dimanche après-midi, une récréation musicale accueillait les enfants dont les parents étaient au concert.

Je trouve cette salle, enveloppante, très belle, avec ses balcons flottants. Elle ne ressemble à aucune autre. Paradoxalement, malgré sa taille, elle ne donne pas un sentiment de gigantisme, au contraire, elle est presque intime. Jean Nouvel a décollé les balcons du mur pour les rapprocher de la scène. Du coup, le spectateur, même à une place à 10 euros, n’est jamais éloigné du chef d’orchestre de plus de 35m, quel que soit l’endroit ou il se trouve. Elle est modulable et peut  accueillir 2 400 personnes assises et  3500 avec un parterre. Tout y est quasiment possible : pop, techno, opéra…

« Concevoir une salle de concert revient à proposer un modèle de société adapté à notre temps, où le collectif n’est bien vécu que si chacun peut s’y reconnaitre personnellement », estime Laurent Bayle, président de la Philharmonie, et fils spirituel de Pierre Boulez le « père biologique » de la Philharmonie.

« L’essayer c’est l’adopter », me souffle mon voisin, enthousiaste. « La salle Pleyel a pris aujourd’hui un sacré coup de vieux ». Et tant pis pour les quelques ronchons de l’Ouest parisien qui chipotent à fréquenter le métro et la Porte de Pantin. Ils n’ont pas encore compris, les malheureux, que le 93 et les marges de Paris, déjà connues pour leurs talentueux  rappeurs,  sont l’avenir de la culture.

 

Fondation Louis Vuitton@fondationlouisvuitton
Fondation Louis Vuitton@fondationlouisvuitton

Du côté de l’ouest parisien l’heure est aussi au déconstructivisme en architecture. En photo et vue de loin, la nouvelle Fondation Louis Vuitton,  œuvre de l’ « archistar » Frank Ghery, semble aérienne.  Vue de près, j’ai détesté le  logo LV,  retravaillé par un artiste à la mode, en lettres d’or à l’entrée.  Il m’a agressée comme l’affirmation arrogante de ce que doit être l’art aujourd’hui : asservi, au service des marques.  Au risque de paraître iconoclaste, je le dis, je n’ai pas aimé le lieu. Trop tout. Trop lourd, trop hollywoodien, trop écrasant, trop grandiose, trop spectaculaire. Trop mégalomane, trop arrogant. Trop à la gloire d’un seul homme, Bernard Arnault, ses pompes et ses œuvres. Même si  j’aime énormément les œuvres d’Olafur Eliasson.  Sa galerie des glaces avec miroirs d’eau est très belle. Et comme Bernard Arnaud, l’homme le plus riche de France, patron de LVMH, le premier groupe mondial de luxe, doit être content d’avoir sa galerie des glaces à lui.

Interrogeant le personnel à la recherche d’un siège après ma longue visite j’ai découvert que non , les sièges n’étaient pas prévus dans la « conception minimaliste » du lieu, y compris d’ailleurs pour les gardiens. J’ai fini par m’effondrer sur le seul et unique banc, au pied d’un escalier de service. Les mécènes d’aujourd’hui ne connaissent pas la générosité ! Un petit tour dans la boutique, j’adore les boutiques des musées. Sous une cloche en plexiglas une mallette Vuitton collector déconstruite à la manière du lieu à… 3000 euros. Non merci. Au revoir et à bientôt peut-être.

La Pyramide du Louvre@musée du Louvre
La Pyramide du Louvre@musée du Louvre

Longtemps, chaque fois que je passais près de la pyramide du Louvre je me sentais fière d’avoir, comme contribuable, apporté ma modeste participation a la réalisation de ce diamant au cœur de Paris. Lorsque l’on traverse, avec la lumière du soir, la cour carrée pour déboucher sur la pyramide avec derrière l’enfilade du Carrousel, les Champs Elysées et  la Défense au loin, le spectacle est de toute beauté.

Aucune fierté en revanche à l’idée d’avoir contribué au financement de la Fondation Vuitton par les déductions fiscales considérables dont elle a bénéficié. D’ailleurs pour y être bien reçu, mieux vaut faire partie du club des membres de la Fondation (programme Collector : 900 euros /an) comme dans tout service de luxe qui se respecte. Surtout restons entre nous. Sinon, les enfants paient dès 3 ans. Pas pour moi, non merci !

 

Cette fondation est une métaphore du luxe contemporain. On est dans l’apothéose de l’ « artketing », dans la logique d’intégration de l’art dans la stratégie de communication des marques », estime Christophe Rioux, professeur et spécialiste du luxe. Pour lui « L’art permet d’injecter du botox dans les maisons de luxe » (in Le Monde 24-10-2014).

 

Gisèle Prévost