Camille, mon envolée de Sophie Daull. Dire l’inconcevable

Perdre son enfant. Le thème peut rebuter, faire peur, déclencher une  sourde remontée d’angoisse qu’on préfère fuir. Pourtant, il faut franchir ce pas. Sophie Daull, dans Camille mon envolée (éd.Philippe Rey) mérite que l’on pénètre dans son monde. Un grand moment d’humanité.

 

Sophie Daull, une comédienne dont c’est le premier livre, parle d’une tragédie : la mort de sa fille Camille. Elle veut ces mots dans leur simplicité et leur dureté. Eviter les périphrases qui n’osent dire la crue réalité, tournent et s’emberlificotent. Et parce qu’on prononce le nom de Camille, c’est  donner vie à sa fille et la force de son identité.

Quand une mauvaise grippe, traitée par les médecins et service d’urgence avec une seule ordonnance de Doliprane, l’emporte  en quatre jours de fièvre et de douleurs, Camille a seize ans. L’inconcevable, l’incompréhensible, l’inacceptable, l’insupportable, le monstrueux survient. C’est la veille de Noël, le cœur de Camille a cessé de battre.

Sophie Daull, va parler à sa fille. Comme si Camille était là, en face d’elle. Ou au téléphone. Ou ailleurs. Elle lui raconte par le menu ce qui s’est passé pendant ces quatre jours fatidiques, ce blitzkrieg fatal. Puis elle décrit ceux qui ont immédiatement suivis jusqu’au 2 janvier, son enterrement.

Presque minute  après minute, l’auteur mêle les faits aux sentiments qui explosent entre les informations à recueillir aux urgences de l’hôpital Bichat, les formalités administratives, l’autopsie proposée et acceptée. Il faut aussi informer les proches et les amis, accueillir  des voisins qui veulent consoler avec plus ou moins de maladresse, pénétrer dans la chambre de Camille, se retrouver face à sa détresse le soir au cours duquel  Sophie et le papa de Camille s’abrutissent de vin et de shit, la tournée des agences de pompes funèbres, les choix cruels qui s’imposent et auxquels on n’a jamais songé. Pour accompagner Camille dans le cimetière de Montreuil, ils sont tous là, les amis si proches, les copains du lycée, les profs, les commerçants, tellement nombreux que la salle de cérémonie ne peut tous les contenir…

Et les souvenirs qui reviennent. Tous ces petits riens qui tapissent l’existence. Pendant quatre mois Sophie Daull tient le journal de « l’après ». Egrénant les détails de la vie quotidienne «d’avant», elle rappelle pêle-mêle les engueulades comme les parties de rire avec son ado, charmante et difficile, qui n’aimait se nourrir que de chips, de pizzas, de nutella et dont les cuisses rondes remplissaient les jeans trop serrés. Le désordre indescriptible de sa chambre. Son indifférence claironnée aux tâches ménagères. Le smartphone que les parents venaient de lui offrir et qui concentrait ses musiques préférées. Les copains et les copines, les vacances, les dizaines de peluches qui avaient envahi sa chambre. Et ses yeux bleus, les yeux de son père.

Sophie Daull n’est jamais larmoyante. Au plus profond de la douleur, elle trouve avec vérité et justesse les mots de son amour, de sa tendresse, les mots de la vie. Camille respire. Elle habite le cœur et l’esprit de ceux qui l’aiment. Camille une ado comme tant d’autres.

Sophie Daull  révèle un vrai talent d’écriture. Tout au long du livre, on pleure et on rit. On se dit aussi qu’on aimerait avoir Sophie Daull pour amie, tant est grande son humanité.

Elsa Menanteau

 

Camille, mon envolée par Sophie Daull

Editions Philippe Rey

Août 2015

 

Extrait

L’autre supplice, c’est que sur ce trajet, que j’emprunte quasiment chaque jour, il y a de joyeux bénévoles d’Amnesty International en bande eux aussi, usant de stratégies cocasses pour alpaguer le chaland, arborant fièrement malgré les déconvenues leur beau tee-shirt jaune…Amnesty International. Comme tu étais fière de déambuler dans leurs bureaux, à Colonel Fabien, comme dans un autre chez toi. Comme tu étais fière des rapports dithyrambiques qu’ils avaient rédigés sur toi après tes deux stages (…) Bref, l’autre jour, je me suis laissé aborder par une fille en tee-shirt jaune. Je lui ai dit : « Vous pouvez me parler, mais je vais vous envoyer un scud dans la gueule ». Elle a répondu, très fermée, très méchante : « J’ai pas de temps à perdre avec les gens désagréables »,  je lui ai dit qu’elle se méprenait, qu’elle me permette de finir, que je volais lui dire un truc. Et je lui dis ; « Ma fille de 16 ans est morte il y a un mois blabla elle était militante blabla vous me faîtes penser à elle, etc. ». La nana n’a pas su recevoir la chose, on s’est embrouillées, c’était nul, t’aurais détesté…comme tu détestais quand je faisais des blagues à la con aux commerçants ou aux garçons de café »