CARTHAGE, de Joyce Carol Oates : un grand roman

Avec Carthage (éd.Philipe Rey),  Joyce Carol Oates signe un roman puissant, bouleversant. La grande histoire, celle de la guerre en Irak croise le chemin de la vie de tous les jours aux fins fonds de l’Etat de New York. Carthage est sur la première liste du Prix Médicis 2015 qui sera décerné le 5 novembre. Le nom de Joyce Carol Oates a circulé parmi les « Nobel  de littérature 2015» potentiels.

Séduisant, sportif, coqueluche des filles de son lycée, Brett revient d’Irak. Cabossé. Dans son corps. Dans son âme. Il s’était  porté volontaire, espérant que son père, ancien de la première guerre du Golfe, serait fier de lui. Même si ce père l’a abandonné, lui et sa mère, il y a belle lurette. Brett Kincaid  a perdu un œil. Des cicatrices courent sur son visage recousu. Des béquilles soutiennent sa marche chancellante. Sa tête mélange les souvenirs, les cauchemars, la réalité dans une bouillie qui déborde sur sa conscience. Il parle peu.

Juliet, sa fiancée d’avant, l’aime. Encore et toujours. Elle, « la jolie Juliet » ne voit dans Brett que celui qu’il était, prête à le soutenir et l’accompagner dans ses souffrances. Mais les fiançailles sont brusquement rompues.

Sa jeune sœur, Cressida, 19 ans, on l’appelle « l’intelligente ». Maigre, petite, androgyne, artiste, mal sans peau, mal fagotée, des rapports aux autres rugueux, difficiles. Elle n’aime pas son prénom, et encore moins les diminutifs affectueux dont on l’affuble. Elle ne supporte pas la critique qu’elle prend pour du désamour.

Un soir, Cressida disparait. Le lendemain de la rupture entre Brett et Juliet, des témoins l’ont aperçue, ou pensent l’avoir aperçue dans un bar bruyant et fréquenté par des loubards. Elle n’y avait jamais mis les pieds. Elle était en compagnie de Brett.

Brett est retrouvé le matin suivant, prostré dans sa voiture. Oubli. Propos incohérents. Des traces de sang maculent le pare-brise. Les centaines de bénévoles et la police passent au peigne fin la réserve forestière de Nautaga où devrait se trouver Cressida. En vain. Aucune piste.

La presse s’empare de ce qui aurait pu être un « simple  fait divers ». Il en va tout autrement. Zeno Mayfield, le père de Cressida et Juliet, est un notable. Il a été le maire démocrate de Carthage. Un maire dont l’action publique a particulièrement été  appréciée et reconnue.

Au bout de quelques mois le caporal Brett Kincaid, « héros de la guerre d‘Irak » va finir par avouer. Tout avouer. Avouer tout ce que, semble-t-il, « on » lui demande d’avouer. Sûr, il a tué Cressida.

La bombe à particules a explosé. Tout qui faisait le ciment de la vie à Carthage part en morceaux.

Oates construit une mise en scène précise, vivante, haletante. Le scalpel de ses mots donne profondeur et densité à chacun des personnages, au-delà des principaux protagonistes. La confusion mentale de Brett, le comportement fracassant de Cressida, le père qui va au-delà de ses forces, victime d’hallucinations et sa descente aux enfers de l’alcool, l’amour-haine entre les sœurs, la jalousie, l’aveuglement, la folie de la mère de Brett,  le donquichottisme du professeur  Cornelius Hinton, la générosité gratuite de Haley McSwain, le discours sécuritaire du lieutenant qui fait visiter la prison d’Orion…

L’outrance n’est jamais de mise. Dans les méandres dramatiques de ce récit aux rebondissements inattendus, de façon sous-jacente et subtile, Joyce Carol Oates glisse un motif d’optimisme : elle montre des hommes et des femmes, capables de solidarité, d’attention à autrui, aptes à reconnaitre des erreurs, ou de se battre contre l’injustice.

La richesse des grands romans est de permettre plusieurs lectures. Carthage est de ceux-là.

Elsa Menanteau

 

carthage

 

Carthage, de Joyce Carol Oates

Editions Philippe Rey

Prix 24.5€