Daddy Love de Joyce Carol Oates : l’horreur d’un rapt d’enfant

Il a kidnappé Robbie, cinq ans. Joyce Carol Oates dans Daddy Love (éd. Philippe Rey) va raconter le rapt et les six ans de  captivité de l’enfant. Le lecteur en sort pétrifié.

Il faut le dire d’emblée. La prolifique Joyce Carol Oates aborde dans Daddy Love un sujet glaçant : le rapt d’un petit garçon de cinq ans, les viols répétés, l’emprise de son ravisseur qui va lui laver le cerveau, gommer son identité, salir sa famille, le priver de son passé. Le sadique manie les récompenses, et surtout d’épouvantables punitions, enfermant l’enfant dans un sarcophage… à l’effigie de la Vierge ! Sa folie l’amène à décider qu’à 11 ans, il peut s’en débarrasser et le remplacer par un nouveau, plus jeune, plus frais, plus docile…

Ce que l’auteur décrit, avec ses mots en apparence si simples, l’air d’y toucher à peine, c’est la face la plus horrible de ce genre de récit. Si Joyce Carol Oaste s’attache à décrire la douleur de la famille du petit disparu, les drames en cascades de son existence, la culpabilité  massive pour la seconde d’inattention de la mère, l’attente infernale qui s’étire sur des années, elle creuse surtout le portrait d’un homme, le kidnappeur. Celui-ci change de rôle, de profession, d’identité. Face lumineuse d’un côté, face démoniaque de l’autre. Un fauve schizophrène lâché dans la nature ?

Pour l’extérieur, la société, il se donne des allures d’homme bien sous tous rapports. Il endosse avec succès un rôle de prédicateur. Il fascine, cajole, les paroissiens. Dans l’Eglise de l’Espoir Eternel où il est invité, le Prédicateur – Oates y met un P majuscule – sait délivrer des sermons avec « la voix de la consolation. Le Prédicateur avait la voix de la tendresse, du pardon ».   Croit-il à son discours ? Est-ce une couverture ?

Une fois sa victime choisie, après  un « casting » minutieux, et coincée au fond de sa voiture, l’homme, qui porte le nom de Chester Cash, devient invisible. Un monsieur-tout-le-monde sans signe distinctif. Il fait tout pour ne pas se faire remarquer. Pas d’excès de vitesse sur l’autoroute. Avec une rouerie confondante, il se joue des barrages de police laquelle cherche un monospace beige alors que le sien, il l’a repeint en violet… Quand il s’installe dans une maison isolée avec l’enfant, il se présente aux voisins comme le père du petit, séparé de la mère ou veuf…les versions varient selon les interlocuteurs et les circonstances. L’enfant n’a plus de nom. Il l’appelle « Fils » et se fait appeler Daddy Love.

Mais « Fils » va apprendre. Il sait qu’il y a le côté « Fils », celui qui restera sa façade vis-à-vis de Daddy Love, et la personnalité derrière, sa propre force, dont il prend peu à peu conscience et qui va lui permettre un jour d’échapper à son bourreau.

Comme dans Carthage, (éd.Philippe Rey) publié en 2015,  Oates aborde la question de l’absence, la disparition d’un être –ici le jeune Robbie, dans Carthage une jeune fille mal dans sa peau, et le silence qui suit, et qui va durer des années. Pas d’explications, pas de pistes, des recherches qui s’avèrent toujours vaines. Dans Carthage comme dans Daddy Love, il y a la personne qui se retrouve handicapée et défigurée, conséquence d’un accident ici, de la guerre là-bas. Mais Daddy Love est plus noir que Carthage. La résilience du jeune Robbie s’avère loin d’être assurée.

Parce qu’il ose raconter ce que, lorsque l’actualité rapporte de tels « faits divers », l’ on préfère éviter d’imaginer, le livre crée un malaise, bouleverse. Le lecteur devient-il voyeur ? Il est plutôt confronté à une tragique réalité.

Elsa Menanteau

Joyce Carol Oates -daddy Love
Joyce Carol Oates -daddy Love

 

 

Daddy Love,

de Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey

Prix : 18 €