Delerm, enchanteur du quotidien

Avec Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d’habiter sur terre (éd. Seuil), Philippe Delerm enchante les petits riens du quotidien. Un enfant qui lit, une étoile qui apparait dans le ciel d’été, croquer un navet…il  découvre derière une apparente banalité,  la douceur de l’existence.

Philippe Delerm, qui en trente ans a publié plus  de quarante romans, recueils de nouvelles, essais, récits autobiographique, livre en ce milieu d‘été 2015, une nouvelle facette de son approche du bonheur.

Qu’on se rassure. Chez Delerm, point de philosophie de bazar, d’optimisme béat, d’incantations mielleuses, de poncifs moralisateurs. C’est un regard plein d’attention, de finesse, de douceur, d’humour, de poésie qu’il porte aux menus faits de tous les jours, de ceux que  chacun de nous  vit sans qu’on s’y attarde. Là où ne voyons parfois que banalité, voire agacement ou ennui, Delerm donne sens et densité, dans des textes courts, vivants, délicieusement écrits.

Tout est matière à ces moments de vie fugitifs et intenses.

Se lever à l’aube  et marcher dans une station de vacances,  sur les traces de Monsieur Hulot, une heure avant l’ouverture de la boulangerie, et attendre son café ;  sourire devant son  petit-fils de quatre ans tout habité par la perspective des montagnes d’ouvrages magiques qu’il va découvrir au Salon du livre de jeunesse à Montreuil et qui s’extasie devant des murs lépreux à la sortie de la station de métro Robespierre ; écouter les bruits de Venise, ceux des vrais Vénitiens qui s’interpellent, des enfants qui jouent au ballon, des vieux qui chuchotent sur un banc, la vie toute à l’opposé de la musique sirupeuse des orchestres de la Piazza San Marco ;  goûter « aux eaux troubles du mojito » qui rassemblent transgressions et plaisir…

Même s’ils portent leur part de désagrément, Delerm extrait de ces moments de vie une pépite, joyeuse, apaisante ou malicieuse.  Ainsi, reçoit-il une « bulle de théâtre pur » quand,  pour  voir Michel Bouquet dans Le Rois se meurt de Ionesco, il a accepté  les conditions maximales d’inconfort -faute de place – « Au troisième balcon » –Ou lorsqu’il décide de fuir à l’entracte un spectacle affligeant à l’Olympia , et se retrouve  seul à boire une bière en terrasse, il perçoit un merveilleux sentiment de liberté et de légèreté.

Ce court ouvrage de Delerm est de ceux qui apportent du plaisir. Plaisir des mots d’abord et c’est dejà beaucoup. Mais aussi plaisir de vivre, ce qui n’est pas si fréquent.  D’ailleurs, Delerm ne pourrait-il aider à regarder différemment sa vie de tous les jours ?

 

Elsa Menanteau

Extrait

Danser sans savoir danser

(…) On se retrouve à un mariage. En général, on trouve ça ennuyeux, ces efforts de conversation avec les cousins e la mariée qu’on ne reverra jamais. Alors quand la musique s’installe, on choisit de danser.

Danser, c’est un grand mot. On bouge comme un ours. Mais ce n’est pas grave. On a passé l’âge des susceptibilités. Chance, ça commence par un twist. On peut jouer sur son insuffisance au deuxième degré, en pliant les genoux, avec un mouvement des bras qui ne donne pas le change, mais semble se moquer de toute époque – la nôtre. Le problème, c’est que juste à côté des beaucoup plus jeunes maîtrisent idéalement le twist, mais on n’est pas dans la compétition.

Une valse ! Là aussi, on peut tournicoter avec un sourire ineffable. Alain Delon dans Le Guépard. Mine de rien, on commence à se sentir étrangement bien, on entre dans la peau des personnages qu’on feint d’imiter. Peu à peu on oublie le regard des autres. On ne parodie plus, le risque de ridcule semble s’effacer. On se réconcilie avec son corps. »

 

 

philippe delerm

Les eaux troubles du mojito et autres blles raisons d’habiter sur terre par Philippe Delerm

Editions Seuil

Prix 14.50€