Diane Arbus : la dernière nuit, un roman de Sandrine Roudeix

Avec Diane dans le miroir, Sandrine Roudeix raconte une nuit – la dernière ? – de la célèbre photographe américaine Diane Arbus. Tout la vie de Diane défile au cours de cette nuit où elle veut faire son autoportrait. C’est le troisième roman de Sandrine Roudeix, et sans doute le plus abouti.

 

Diane Arbus au Metropolitan Museum of Ats, New York 1969, Photo€@Eliott Erwitt-Magnum
Diane Arbus au Metropolitan Museum of Ats, New York 1969, Photo@Eliott Erwitt-Magnum – détail

New York, une nuit d’été étouffante. Diane a décidé de faire son autoportrait. Elle a quarante-sept ans, et la photographie est le moteur, le cœur vibrant de son existence. Dans sa salle de bains, où n’arrive pas un souffle d’air, elle installe le matériel, le leica auquel elle voue une affection presque animale, réfléchit sur l’angle qu’elle va choisir, décide des objets qui resteront dans le cadre, la lumière qu’il convient. Mais surtout quel sens va-t-elle donner à cette photo ?

Car la vraie question est là. « Faire une photo m‘a toujours arrachée à mes angoisses en me confrontant à quelque chose qui me dépasse » écrit Sandrine Roudeix.

Qui est la vraie Diane Arbus ?  Diane part à la recherche d’elle-même. «Etre photographe, c’est regarder à travers son âme et celle de son modèle, comme à travers un microscope». Comme elle le faisait pour réaliser ses  portraits , il lui faut fouiller au plus profond de l’être, capter le juste instant quand « tombent les masques ».   Un moment dont, dit-elle, elle ne sort jamais indemne tant le face-à-face mené avec son modèle l’implique profondément.

Arbus s’est intéressée à ceux que le public néglige ou refuse de regarder : les marginaux, les laissés pour compte, des gens malmenés par la vie ou par la naissance (1).  Avec humanité elle photographie des travestis, des handicapés mentaux qui s’amusent et rient, des nains, un concours de danse. Des images pathétiques et dérangeantes. Son  travail, reconnu par le MoMA (Museum of modern art  de New York) qui a exposé ses oeuvres à deux reprises de son vivant, a choqué les visiteurs. Une incompréhension mortifère pour Diane.

Heure après heure, alors que parviennent les sons de la ville qui ne dort jamais tout à fait, de l’immeuble où circulent des voisins ou des inconnus, Diane hésite à appuyer sur la poire du déclencheur qu’elle tient au creux de la main. Elle trouve toujours un détail à retoucher, une approche plus précise à intégrer, une vérité plus profonde à prendre en compte, comme si le fait d’appuyer aller faire basculer son existence. Sa vie, d’ailleurs remonte par bribes. Allan le grand amour de son adolescence, qui l’a faîte femme, qui est le père de ses enfants, qui l’a amenée à la photographie, qui a protégé la petite fille qu’elle n’a jamais cessé d’être.  Allan est parti, vivre ailleurs  avec une autre. Il y a Marwin, qui sait reconnaître son talent et la femme amoureuse, mais peu présent, pris par ses obligations et sa propre famille. Son père adoré et haï, emporté par un cancer. Sa mère qui vit en Floride, qui va se remarier, qui ne l’a jamais considérée que comme une adolescente à encadrer mais avec laquelle aucune communication véritable ne s’est  établie. Son frère Howard  Nemerov devenu écrivain et sa soeur Renée. Ses enfants qui prennent leur envol. La photographe Lisette Model qui l’a aidée.

Diane parle à son miroir, comme si de l’autre côté, celle qu’elle appelle « fillette », est la seule à pouvoir entendre et dire sa solitude, son sentiment d’abandon, sa détresse. Son double, sa jumelle. Diane s’est tant intéressée à la gémellité… La photo des jumelles photographiées à Roselle n’est-elle pas d’ailleurs restée l’un de ses clichés les plus célèbres  ?(2)

Sandrine Roudeix est à la fois photographe et écrivaine. Spécialiste de portraits pour la presse, elle a su montrer la réflexion  du photographe sur le sens qu’il veut donner au traitement d’un sujet. Une approche précieuse au moment, où avec les smartphones, tout un chacun se livre à faire mille clichés automatiques. Mais là n’est pas l’essentiel du livre. Sandrine Roudeix a dressé un remarquable portrait d’une femme en plein désarroi,  en quête de son identité, et qui a fini par renoncer à la vie.

Diane dans le miroir est le troisième roman de Sandrine Roudeix. L’écrivaine, qui aime  concentrer ses récits dans un espace-temps défini et restreint, rassemble la vie de Diane Arbus dans une seule nuit tragique. C’est son roman le plus abouti.

Sandrine Roudeix avait reçu en 2012 le Prix l’Autre Page, décerné par un jury de psychanalystes.

 

Elsa Menanteau

sandrine roudeixDiane dans le miroir, par Sandrine Roudeix

  • Mercure de France
  • 16.80€
  • Parution le 26mars 2015

 

 


Extrait

«L’un des portraits de presse dont je suis la plus fière est celui que j’ai réalisé de la mère de Lee Harvey Oswald pour Esquire. Rien de moins que la mère du tueur de John Fitzgerald Kennedy. Un vrai défi !

Elle n’avait qu’une demi-heure devant elle et était venue au journal monnayer les lettres que lui avait écrites son criminel de fils. Sauf que dès que je l’ai vue entrer, clac, j’ai senti qu’il fallait que je la prenne en photo. Elle était tellement crâne avec son menton relevé et son buste pointé en avant comme un obus. Tellement sûre de sa valeur. Comme si, parce que son fils avait tué le président des Etats-Unis, il avait accompli quelque chose d’extraordinaire qui la rendait elle-même extraordinaire.  Comme si c’était elle qui l’avait aidé à concevoir, préparer, exécuter cet exploit dès sa naissance. Du coup, à ma manière habituelle, je l’ai fait parler. Et j’ai tout de suite compris qu’elle n’attendait que ça.

Son air impérieux, arrogant, autoritaire, cassant.

Ses petits yeux tranquilles et triomphants.

Elle n’attendait que le moment où ce serait elle, la vedette qui ferait crépiter les flashes comme des mitraillettes. C’est ce sentiment d’importance que j’ai essayé de photographier.»


 

(1) Le Musée du Jeu de Paume à Paris avait consacré  (octobre 2011- février 2012) la première rétrospective consacré à Diane Arbus en France. L’exposition avec 200 clichés présentait ainsi le travail de la photographe :

 

Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue, N.Y.C. 1966 / A young man in curlers at home on West 20th Street, N.Y.C. 1966 Diane Arbus © The Estate of Diane Arbus LLC, New York
Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue, N.Y.C. 1966 / A young man in curlers at home on West 20th Street, N.Y.C. 1966
Diane Arbus
© The Estate of Diane Arbus LLC, New York

Diane Arbus (New York, 1923-1971) a révolutionné l’art de la photographie ; l’audace de sa thématique, aussi bien que son approche photographique ont donné naissance à une œuvre souvent choquante par sa pureté, par cette inébranlable célébration des choses telles qu’elles sont. »

 (2)- La photo des jumelles à Roselle a été utilisée comme affiche par le Musée du Jeu de Paume pour annoncer l’exposition Diane Arbus.