Didier Daeninckx : Caché dans la maison des fous

 

Résistance, guerre d’Espagne, poésie, asile d’aliénés, art brut… Didier Daenincks , dans un court et passionnant roman « Caché dans la maison des fous« , raconte un moment d’histoire méconnu. La France est occupée. Dans  un lieu isolé de Lozère se cachent et se croisent Paul Eluard, Denise Glaser, et les fondateurs d’une nouvelle psychiatrie.

Didier Daenincks« Tosquelles et moi n’avons jamais trop aimé le terme « d’hôpital psychiatrique ». Nous préférons celui d’ « asile », un endroit qui met à l’abri de la folie du monde… ».

1943, le docteur Lucien Bonnafé dirige l’hôpital de Saint-Alban, un village de 2000 habitants, isolé en Margeride, département de la Lozère. Derrière les murs austères, vivent plus de mille personnes, malades, personnels soignants. Bonnafé cache aussi des résistants à l’occupation nazie, des juifs pourchassés, des réfugiés politiques. Parmi eux, le poète Paul Eluard et sa femme Nusch, Denise Glaser qui, quinze ans plus tard créera l’émission télévisée culte Discorama, François Tosquelles, psychiatre catalan qui contribuera à une nouvelle conception de cette médecine de l’âme.

 Didier Daeninckx, comme il l’affectionne dans nombre de ses romans, s’empare d’un fait réel, et le traite de façon romanesque. La force des détails historiques, un style sans lyrisme ni excès, donnent à son récit le goût de l’authenticité.

Par petites touches, Daeninckx montre le rôle de Denise Glaser, originaire d’Arras. La boutique de ses parents a été aryanisée. Avant de se réfugier à Saint-Alban où elle va s’occuper d’enfants et de la bibliothèque, elle sillonnait la campagne pour cacher des enfants juifs, obtenir des faux certificats de baptême, de faux papiers d’identité.

Paul Eluard, son éternelle cigarette à la bouche, poursuit avec ses mots, son combat contre l’occupant. Obligé de fuir Paris, il créé les éditions clandestines de la Bibliothèque française, accompagné par René Amarger, imprimeur à Saint-Flour,.

Condamné à mort par le régime franquiste, le Docteur Tosquelles, apporte à ce monde clos son humanisme et un savoir-faire précieux. Barcelone, dont il était originaire avait accueilli de nombreux  psychiatres fuyant  l’Europe de l’est dans les années 1930. La capitale catalane avait pris les allures d’une Vienne méridionale. L’établissement de Saint-Alban s’appelle aujourd’hui Centre hospitalier François-Tosquelles.

Si l’asile abrite de la folie du monde, il est aussi un monde à part. Daenincks va au-delà de la narration, pour esquisser des questions fondamentales. Où est la frontière entre la « normalité »  et la folie ?  Qui sont ceux hors des murs ? Des observateurs ? Les autres, à l’intérieur sont-ils acteurs ? Des victimes ?

Le rappel du traitement des fous glace l’entendement. Des méthodes dignes du Moyen Age, utilisées dans les établissements psychiatriques, réduisaient les malades à un « numéro de matricule ». Les fous vivaient dans l’insalubrité, sans sanitaire, sans chauffage, sans électricité, dans la vermine. A Saint-Alban, il a fallu attendre 1933 et l’intervention de la doctoresse Agnès Masson pour faire évoluer les conditions d’accueil et permettre aux malades « qu’ils recouvrent une identité ». Le régime de Vichy, quant à lui, a conduit les malades internés en établissements psychiatriques « à une extermination douce »,principalement faute de nourriture. Le nombre de décès y a explosé. On estime à 40 000 le nombre de morts, soit 50% des malades,  . Folie dedans ? Folie dehors ? La barbarie est-elle moins folle que la maladie mentale ?

Les univers de la maladie mentale «  nous les avons prospectés, André Breton et moi, lorsque nous avons écrit l’Immaculée conception il y a une quinzaine d’années » explique Eluard à Denise.« Nous nous sommes substitués à des aliénés, éprouvant dans les mots les états de la débilité mentale, du délire d’interprétation, de la démence précoce, de la manie aigüe, de la paralysie générale…Nous étions alors en incursion dans l’empire des fous… »

Des quatre mois passés à Saint-Alban, Eluard ne sortira pas indemne. Profondément touché par la créativité d’un pensionnaire, interné depuis 1914, Auguste Forestier, il fera l’acquisition de plusieurs de ses sculptures construites avec de la ficelle, du bois, du métal, des os glanés dans les poubelles. «Il réinvente un monde à partir de tout ce que rejette celui dans lequel nous vivons ». Paul Eluard fera découvrir Auguste Forestier à Dubuffet, qui attribuera à ce type d’œuvres le nom d’« art brut ».

De son séjour, Eluard tirera un ensemble de portraits bouleversants, sept femmes que le poète a rencontrées dans l’asile et rassemblés dans Souvenirs de la Maison de Fous.

 

Elsa Menanteau

 

Caché dans la maison des fous –

Didier Daeninckx

Editons Bruno Doucet – avril 2015

14.50€

 


Extrait

 

« -L’atelier a toujours existé ?

-L’atelier, oui, mais ce n’était pas pareil…Tout a changé après l’épidémie de typhoïde. Ca nous est tombé dessus un peu avant la guerre. Elle a semé beaucoup de malheurs dans le village et dans les environs… Une véritable désolation. Il y a eu des dizaines et des dizaines de morts en Margeride…

-L’hôpital a été touché ?

Marius s’était arrêté pour rallumer sa cigarette.

-Non, surtout la campagne. C’est la pauvreté ici…Monsieur Blavet, le directeur de l’époque, celui d’avant monsieur Bonnafé, a mis les pensionnaires volontaires à la disposition des fermes qui étaient touchées par la maladie. Ils se sont occupés des bêtes, ils ont labouré, ils ont semé, ils ont récolté…Je peux vous dire que ça a sauvé pas mal de familles de la misère…Les malades ont remplacé plus malades qu’eux. On s’en rappelle ici. Depuis, on peut dire ce qu’on veut, il n’y a plus les fous d’un côté, les paysans de l’autre : ça s’est un peu rapproché… »