Marguerite et Julien, de Valérie Donzelli : l’amour fou

 

Pour son cinquième film, Marguerite et Julien,  Valérie Donzelli aborde un tabou : l’inceste entre frère et soeur. Mais son approche est davantage celle d’un amour fou, plus proche de Roméo et Juliette que de Lucrèce et César Borgia. Un récit poétique, entre conte et légende.

marguerite-julien_affiche_rvb

« Il était une fois… »  Le nouveau film de Valérie Donzelli, « Marguerite et Julien ».pourrait commencer comme un conte de fées. Ou  comme une légende, qui, autour d’un fait réel, l’enrubanne d’interprétations, de fantaisies plus ou moins imaginaires.

Au départ, une histoire vraie. Marguerite et Julien s’aiment d’un amour fou, fusionnel, inconditionnel, intemporel, irrépressible. A la vie, à la mort. Ils ont quelque chose de Roméo et Juliette. A la différence, qu’ils sont frère et sœur.

marguerite-julien01.jpg1
Marguerite- Anaïs Demoustier et Julien – Jérémy Elkaïm

Marguerite et Julien de Ravalet ont bien vécu jusqu’au premiers temps du XVIIe siècle. Le château de Ravalet existe toujours en Normandie et a servi de cadre au tournage.

Valérie Donzelli a pris le parti de relater cette histoire par la bouche d’une jeune narratrice. Dans un pensionnat, elle détaille les faits et gestes de Margerite et de Julien,  à des petites filles en chemise de nuit,  installées sur les lits en enfilade de leur dortoir. Comme les parents lisent le soir une histoire aux enfants avant qu’ils sombrent dans le sommeil.  Cet angle de vue permet à Valérie Donselli  de se donner de la liberté.

 

Elle place en effet,  ce conte-légende dans un espace-temps farfelu. Elle a choisi de ne pas jouer la carte de l’historicité Aussi apparaissent tour à tour dans le décor une charrette tirée par un cheval comme avant la Révolution française, un hélicoptère ;  une guimbarde des années 1960 ; on voit les héros se  déplacer à dos d’âne, dans un paysage vierge de tout poteau électrique, un moment qui n’est pas sans évoquer la fuite en Egypte de Joseph, Marie et l’enfant Jésus. Les costumes des personnages ne donnent pas plus d’indications temporelles. Robes des années 1920 , des années 1950 ou 1980,  perruques de juges anglais, bicornes de gendarmes d’opérette… tous ces accessoires contribuent à brouiller les références, et ancrent davantage encore le spectateur dans le conte éclairé par de belles images.

marguerite-julien04.jpg4
Marguerite et Julien, film de Valérie Donzelli

Si elle aborde le thème de l’inceste, la réalisatrice met davantage l’accent sur celui d’une relation amoureuse inéluctable, quels que soient les regards, les brimades, la répression de la société.  A ce titre, elle réussit une scène d’un sublime érotisme où Marguerite (délicieuse Anaïs Demoustier) et Julien (le ténébreux Jérémy Elkaïm), échappés du diner de fiançailles de la jeune fille, se retrouvent dans un grenier, lieu de cachette de leur enfance. Tout en jouant, ils donnent libre cours à leur désir. Se mêlent dans cette scène des relents enfantins et de découverte amoureuse sans tabou.

Comme dans un conte les personnages sont typés, parfois taillés à la serpe. Papa et maman sont aimants, gentils, compréhensifs, même s’ils grondent parfois. Le mari riche est le seul homme qui ait accepté d’épouser une Marguerite à la réputation flétrie. Rejeté par sa femme, il  noie sa frustration dans une vie dissolue. Le frère de Julien et de Marguerite se retrouve exclu de facto de la fratrie,  et trouvera un jour sa place dans la famille.

Deux personnages secondaires, au contraire clignotent de réalisme subtil, magnifiquement interprétés par Géraldine Chaplin et Sami Frey. Géraldine Chaplin, à la fois drôle et un peu sorcière. Elle  se moque des manières de sa belle-fille et s’irrite de la mollesse de son benêt de fils qui n’arrive pas à franchir la porte systématiquement fermée par son épouse Marguerite. L’autre personnage, discret, a quelque  chose de grandiose. L’oncle de Marguerite et de Julien, un prêtre, rigide dans sa soutane, décèle dès leur petite enfance des risques dans leur innocente proximité. Il ne nomme pas, il n’accuse pas, il ne moralise pas. Il conseille les parents –qui ne voient rien, aveuglés par leur tendresse – pour tenter d’éviter des évolutions qu’il pressent fatales.  Même quand l’impensable s’est produit, il ne rechignera pas à aider ses neveux. Certes, il représente la morale, l’ordre établi, la bien-pensance. Mais il donne l’impression d’être le pivot du réel et de la raison autour duquel virevoltent des personnages oniriques.

Le film peut séduire ou dérouter. Ou encore, séduire et dérouter.

 

Elsa Menanteau

 

Marguerite et Julien, réalisé par Valérie Donzelli

Avec Anaïs Demoustier (Marguerite), Jérémie Elkaïm (Julien ) Frédéric Pierrot (Jean de Ravelet ), Aurélia Petit Lefebvre (Madeleine de Ravelet ), Raoul Fernandez (Lefebvre)  Catherine Mouchet (Jacqueline ) Bastien Bouillon (Philippe), Sami Frey (Abbé de Hambye ), Géraldine Chaplin (La Mère Lefebvre),  Alice de Lencquesaing (Nicole),  Esther Garre (Meneuse orphelinat).

D’après une idée et un scénario original de Jean Gruault. Image : Céline Bozon