Dado, à l’Abbaye d’Auberive : l’enfance au bout du pinceau

En 1994,  le philosophe Gilles Deleuze écrivait à Dado : « votre peinture est puissance. Une terreur où la matière est l’homme ». Pas de meilleure synthèse pour cette œuvre exposée au Centre d’Art Contemporain de l’Abbaye d’Auberive ( Haute-Marne), laquelle fête son 10e anniversaire. Plus de 80 tableaux, collages, dessins, sculptures retracent le parcours de cet artiste né au Monténégro en 1933 et mort à Pontoise en 2010. A voir jusqu’au 27 septembre 2015.

Dado, Saint Luc 2001- bronze- collection privée@EM
Dado, Saint Luc 2001- bronze- collection privée@EM

Un poupon haut de 60cm, avec des joues rondes et des membres potelés, habillé d’une tunique plissée. Il tient dans ses bras un animal, un chevreau peut-être, apparemment mort. Un crâne humain se distingue collé au flanc de l’animal. Cette œuvre, un bronze daté de 2001, Dado l’a baptisée Saint Luc. Etait-ce un hommage à la chapelle Saint Luc de Gisors (Eure), une ancienne léproserie, où Dado a réalisé son Jugement Dernier ? Une représentation simultanée de la vie et de la mort, si  ancrée dans son travail ?

Dado Héron pourpre 1989 -Collage-et-encre-sur-papier-29.5x21-@-Patrice-Bouvier_copyright-Fonds-de-labbaye-dAuberive.
Dado Héron pourpre 1989 -Collage-et-encre-sur-papier-29.5×21-@-Patrice-Bouvier_copyright-Fonds-de-labbaye-dAuberive.

L’image de l’enfant qui ponctue de façon récurrente l’œuvre de l’artiste apparaît à travers cette magistrale exposition où se côtoient des tableaux monumentaux, des dessins d’une exceptionnelle qualité, des collages dans lesquels Dado s’autorise des expérimentations parfois surprenantes (on y voit par exemple des cadavres d’oiseaux collés).

Organisée  par Alexia Volot, Commissaire et dirigeante du Centre d’Art contemporain de l’Abbaye, l’exposition a pris le parti d’un accrochage chronologique et transversal : les peintures et sculptures au rez-de-chaussée ; les dessins et les collages à l’étage.

Dado, le Martyre du Colonel Fabien, 2005, huile sur toile 200x300cm Collection privée@EM
Dado, le Martyre du Colonel Fabien, 2005, huile sur toile 200x300cm Collection privée@EM

Lorsque l’on évoque le thème de l’enfant, on ne peut que revenir sur l’enfance de l’artiste.  Né en octobre 1933 au Monténégro dans l’ex-Yougoslavie, il n’a que 11 ans lorsque sa mère meurt  en couches. La petite sœur, quant à elle, disparait deux mois plus tard. Dado a conservé et signé de ce nom. Il s’appelle officiellement Miodrag Djuric. Et Dado n’est pas un pseudonyme.  C’est celui que lui donnait sa mère,  le diminutif de la  tendresse maternelle.

Est-ce ce traumatisme que Dado a trimballé toute sa vie, et qui donne à sa peinture tant de violence ? Est-ce les souvenirs du  jeune témoin des années de guerre qu’il exprime ?   Il cherche toutefois à atténuer cette violence, ou plus exactement à la camoufler par une palette de couleurs pastel et sourdes, comme si un voilage recouvrait les sujets dérangeants, agressifs, arrondissant les angles, assouplissant les lignes trop coupantes.

Avec des personnages déformés, tordus, grimaçants, édentés, des chimères, notamment dans ses œuvres des années 1970, Dado navigue parfois entre un univers contemporain de Jérôme Bosch et le surréalisme. Il ne réalise pas exactement la prédiction de sa mère. Celle-ci le voyait en « Walt Disney de la peinture ». Considérait-elle que les personnages souriants,  malicieux prennaient toujours le pas sur les méchants ?

A l’occasion d’une exposition de ses dessins à Paris en 1978, Dado expliquait  : «  ce qui est terrible et ce qui est intéressant dans l’art, c’est qu’il mène à une auto-trahison. On peut essayer de s’évader et d’éviter de dire les choses qui nous tourmentent mais elles apparaissent toujours ».

Dado, Casque obligatoire 1970 1970, huile sur toile 210x185 photo : Atelier Demoulin  © Fonds de l'abbaye d'Auberive
Dado, Casque obligatoire 1970 1970, huile sur toile 210×185 photo : Atelier Demoulin © Fonds de l’abbaye d’Auberive

Dans les années 1960, Daniel Cordier, qui était son galeriste, et que lui avait présenté Dubuffet, avouait être « déconcerté »  par Dado. Le portrait qu’il en faisait était éloquent :  « un petit bonhomme barbu, débraillé, à la voix douce, au langage châtié (…)vivant dans un désordre irrémédiable, entouré de hiboux, de chats, de moutons, d’enfants (…)Il semble que la misère humaine se soit réfugiée dans ses bras ».

Si le thème de l’enfant apparait comme un leitmotiv dans son oeuvre, Dado dans la réalité a aussi travaillé avec ses propres enfants. En 2006, sa fille Yanitza Djuric, a écrit une partie des textes de l’ouvrage « Les oiseaux d’Irène » que Dado a réalisé à partir des reproductions du livre d’Irène Némirovski, Une suite française. Aujourd’hui encore, la plus jeune de ses filles, Amarante Szidon, a contribué à l’organisation de cette exposition à l’Abbaye d’Auberive.

– Dado, Les oiseaux d'Irène, 1989, Aquarelle et collage sur papier, 28.5x20  photo : Patrice Bouvier  © Fonds de l'abbaye d'Auberive
Dado, Les oiseaux d’Irène, 1989, Aquarelle et collage sur papier, 28.5×20 photo : Patrice Bouvier © Fonds de l’abbaye d’Auberive

 

 

Dado connait une reconnaissance internationale à la fin de sa vie. En 2009, il expose à la 53e biennale de Venise dans le pavillon du Monténégro. En 2010, à l’exposition universelle de Shanghai, il reçoit le « Prix du 13 juillet », la plus haute distinction de son pays de naissance.  Il décède en novembre, la même année.

 

Elsa Menanteau


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Informations pratiques

Exposition Dado du 7 juin au 27 septembre 2015

Horaires mardi de 14 à 18.30h ; mercredi à dimanche de 10 à 12.30h et de 14h à 18.30h

Centre d’Art Contemporain de l’Abbayer d’Auberive

1 Place de l’abbaye – 52160 Auberive (Haute Mare)

tel. 03 25 84 20 20

Site internet Abbaye d’Auberive

Autoroute A31 sortie Langres sud

 

 

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