Frontières, migrations, transgressions


Hasards du calendrier. Au moment où l’Europe débat – difficilement- des politiques d’accueil de réfugiés de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan ou d’Afrique, le musée de l’histoire de l’immigration inaugure une exposition appelée Frontières. L’exposition elle, est préparée depuis deux ans par  les commissaires  Catherine Wihtol de Wenden, sociologue et géopolitoloque (CERI/Sciences-Po) et  Yvan Gastaut, Historien (Université de Nice). Elle met en perspective la question des migrations dans notre histoire proche. Elle permet de relativiser le présent à l’aune du passé. L’exposition a démarré le 10 novembre et sera visible jusqu’au 29 mai 2016.

 

WP_20151109_014Le document est jauni, marqué par des pliures horizontales et verticales, légèrement froissé. On ne reconnait pas au premier coup d’œil l’homme sur la photo d’identité. Lecture  donc: République française – Récépissé de demande de carte d’identité. N° 7660292. Délivré à M.Ruiz Pablo Picasso. Nationalité : Espagnole. Profession : artiste peintre. Le formulaire est rempli  d’une écriture pointue. Le document donne à Picasso l’autorisation de résider en France jusqu’au 26 juin 1937.

Ce permis de séjour  est l’un des 250 documents, photos, vidéos, cartes, œuvres d’art, dessins, articles de presse présentés dans l’exposition Frontières. une exposition sur les limites et leurs limites. Ensemble ils retracent, illustrent, expliquent, décryptent certains aspects historiques et actuels de la notion de frontières et de migrations, dans le temps et l’espace. Ils  donnent aux problèmes d’aujourd’hui, l’accueil des migrants en Europe,  un cadre et une perspective qui ne manquent pas de contribuer à la réflexion et parfois,   à modifier le regard porté à ces questions.

Inde province du Bengal-Occidental, Hili 29 mai 2013.Un groupe de Bangladaises passé illégalement en Inde pour acheter des marchandises indiennes, courent au pied du mur frontière. © Gaël Turine / Agence Vu
Inde province du Bengal-Occidental, Hili 29 mai 2013.Un groupe de Bangladaises passé illégalement en Inde pour acheter des marchandises indiennes, courent au pied du mur frontière.
© Gaël Turine / Agence Vu

 

La première partie de l’exposition recense « les murs-frontières », ceux dressés entre les Etats-Unis et le Mexique, entre les deux Corée, le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, entre l’Inde et le Bangladesh. Ces murs, expliquent les commissaires « illustrent la réalité complexe et violente des frontières aujourd’hui…Ces frontières matérielles (…) mettent en évidence la volonté réaffirmée des Etats d’installer une limite imperméable. Or dans les faits, celles-ci ne cessent pourtant d’être traversées ou contournées … ». Les limites…et leurs limites.

L’Europe face à l’émigration du Sud, dessin de Plantu du 21 juin 2003. Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris. © Plantu
L’Europe face à l’émigration du Sud, dessin de Plantu du 21 juin 2003.
Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris. © Plantu

La deuxième partie de l’exposition s’attache à l’histoire des frontières de l’Europe aux 20 et 21e siècles  et de ses conséquences sur les mouvements de populations. Les deux guerres mondiales, l’explosion dans les Balkans, la chute du mur de Berlin, l’effondrement du rideau de fer, aujourd’hui Mellila, Lampedusa, Brindisi écrivent des pages singulières et dramatiques de tranferts d’hommes, de femmes, d’enfants, ballotés, poussés, chassés par les soubresauts et ébranlements politiques ou économiques. Les chiffres donnent le vertige. Un exemple parmi d’autres, souligné par l’exposition, celui des conséquences des deux conflits mondiaux du 20e siècle : si 300 000 Belges se réfugient en France lors de la première guerre mondiale, la déflagration du deuxième conflit mondial conduira au déplacement de 40 millions de personnes à partir de 1945, « sans compter les Allemands fuyant l’armée soviétique à l’Est, les travailleurs forcés étrangers en Allemagne (plus de 11 millions) et les quelque 13 millions de « Vertriebene » allemands, expulsés d’Union soviétique, de Pologne, de Tchécoslovaquie et d’autres pays d’Europe de l’Est(…)Enfin plus d’un million de Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Polonais, Estoniens, Lettons et Lituaniens fuient la domination communiste qui s’impose ».

L’Europe a sans doute oublié l’ampleur de ces phénomènes migratoires, qui ont déplacé, brassé tant d’hommes et de femmes et tant de nationalités. Un peu comme la mer fusionne et assimile les eaux charriées par les fleuves, l’Europe d’après la 2e guerre mondiale, a absorbé ces flux dans un nouvel équilibre démographique et d’identités recomposées.

Le troisième temps de l’exposition est réservé à la France.

Vérification des passeports à la frontière allemande. Le Journal illustré, 1888 © Musée national des douanes, France
Vérification des passeports à la frontière allemande. Le Journal illustré, 1888
© Musée national des douanes, France

Rappel de la mouvance de ses frontières depuis la Révolution : Comtat Venaissin, Nice et la Savoie, conquêtes napoléoniennes, puis retour au statut quo ante,  l’Alsace-Moselle confisquée, rendue, re-confisquée par les nazis, re-rendue à la France…Son histoire modifie sa géographie.

Du point de vue démographique, dès la deuxième moitié du 19e siècle, la France a été pays d’immigration, accueillant des populations à la recherche d’une vie meilleure. Mais aussi,  elle a été pays de transit. Des migrants partant du Havre vers l’Amérique du nord, de Bordeaux vers l’Amérique du Sud, de Marseille vers la Méditerranée et l’Afrique. Une orientation qui ne s’est jamais démentie.

Faut-il un monde sans frontières ? L’idée est posée en fin de parcours de l’exposition. La réponse est complexe. « Frontières et migrations sont intimement liées, car il n’y a pas de migrations sans frontières traversées, ni de frontières sans transgressions liées aux migrations » expliquent les commissaires. Ils rappellent que « la frontière a longtemps matérialisé la peur du « barbare » et la crainte de l’invasion ». et au 21e siècle, « les opinions restent habitées par la peur »…

Harragas , 2011. Vidéo 5' en boucle. Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris © Bruno Boudjelal/ Agence Vu
Harragas , 2011. Vidéo 5′ en boucle.
Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris © Bruno Boudjelal/ Agence Vu

En 2009 le Programme des Nations Unies pour le Développement – PNUD – soulignait que « les migrations résultent souvent des effets non maîtrisés d’une globalisation du monde qui ne peut faire l‘impasse sur l’interdépendance des Etats, alors qu’elles atténuent les grandes fractures du monde ».

Cette exposition, à aucun moment,  ne fait appel aux bons sentiments, à une quelconque morale.  La mosaïque de faits, de témoignages, de commentaires, d’illustrations dont elle est constituée permet une meilleure compréhension de phénomènes qui ne sont ni nouveaux par leur apparition ni par leur ampleur. Et qui en leur temps, ou avec le temps ont trouvé leurs résolutions.

Elsa Menanteau

Photo de "une" :Melilla, enclave espagnole au Maroc. Arrivée de Salomon aux portes de l’Europe. Photo de Sarah Caron, série Odyssée moderne. Voyage avec les migrants clandestins du Sahara à la Grande Bleue (2001-2004 Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris. © Sarah Caron
Photo de « une » :Melilla, enclave espagnole au Maroc. Arrivée de Salomon aux portes de l’Europe. Photo de Sarah Caron, série Odyssée moderne. Voyage avec les migrants clandestins du Sahara à la Grande Bleue (2001-2004
Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris. © Sarah Caron

 

 

Informations pratiques

AFFICHE.2jpegExposition Frontières

Palais de la Porte Dorée

293 avenue Daumesnil – 75012

Horaires : du mardi au vendredi de 10 à 17h – samedi et dimanche de 10 à 19h

Tarifs : 6 € (gratuit pour les moins de 26 ans et le 1er dimanche de chaque mois)

www.histoire-immigration.fr

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