Prête à tout , un roman de Joyce Maynard

Plongée dans l’Amérique profonde des années 1980. Dans « Prête à tout »(éd. Philippe Rey), Joyce Maynard  décrit deux univers qui vont se croiser autour de Suzanne. Agée de 25 ans l’héroïne n’a qu’une ambiton : faire de la télévision. Une ambition obsessionnelle, qui l’amène à ne  reculer devant aucun obstacle pour atteindre son objectif. L’ auteure peu connue en France est à découvrir.

Passer à la télévision, Suzanne en rêve. Depuis son enfance, elle s’y prépare. Elle se programme. D’abord physiquement. Blonde, ravissante, sexy, elle soigne sa tenue en permanence. Elle s’est fait opérer d’un nez qu’elle jugeait ne correspondant pas aux critères de beauté télévisuelle. Elle collectionne les faits et gestes des présentatrices vedettes. Elle se tient droite et parle comme si elle s’adresse à des caméras…Rien ne la dévie d’un objectif qui est sa raison d’être. Elle est sûre de son destin. Même son entrée dans une petite chaine de télévision locale, dont on attend d’elle qu’elle assume les tâches de secrétariat et serve le café – aux dire de son boss – doit lui servir de tremplin. Une ambition tranchante, cynique, sans affects.

Avec « Prête à tout », Joyce Maynard plonge le lecteur dans l’Amérique profonde de la fin des années 1980. Elle y décrit deux univers. L’un relève d’une classe moyenne, typique du rêve américain, travailleuse, soucieuse de son bien-être, de son argent et de la bonne éducation des enfants, . L’autre  est celui  de familles laissées pour compte, au bord ou de plain-pied dans la misère, incultes, et où sévissent abus sexuels et incestes.
Le drame va se jouer à l’intersection des deux mondes. Suzanne, mue par la volonté de « faire un reportage sur les adolescents » de sa ville rencontre et s’attache un trio à la dérive. Deux garçons et une fille sont recrutés, faute de mieux. Jimmy 16 ans, joli garçon mais pas très soigné,  va devenir son amant, fou d’amour et de sexe. Lydia est une ado déboussolée, en manque d’affection, capable de noyer son mal-être en avalant deux litres de glace à la vanille avec des pépites de chocolat. Elle voue à Suzanne une adoration totale et éperdue. Le troisième larron, sans foi ni loi,  est prêt à tout pour quelques dollars.

Un jour, Larry, le mari de Suzanne est retrouvé mort. La jeune veuve, âgée de 25 ans passe à la télé, dans les journaux des grandes chaîne. Qui sont les cambrioleurs qui ont assassiné  le jeune homme de 24 ans ? Suzanne, éplorée, sait regarder la caméra, bien droit comme il faut, choisir les mots et les mimiques appropriées. Pomponnée en grand deuil pour l’enterrement de son mari, elle se trouve des ressemblances avec Jacky Kennedy qui accompagnait la dépouille du Président.

L’auteure,  Joyce Maynard donne la parole à chacun des protagonistes et à tous ceux qui les environnent, parents, fratrie, amis, policiers.  Utilisant le « je », chacun raconte sa version et sa vision : les faits, ses sentiments, sa perception de la réalité. Qui dit vrai ? Qui ment ? Qui manipule qui ? Le lecteur entend les témoignages, les confidences, comme s’il était un juge ou un policier. Entre les appréciations impressionnistes, contradictoires, la mosaïque se construit.

La dernière partie de l’ouvrage est particulièrement réussie. L’auteure  n’écrit pas le mot « fin  » au dénouement de l’intrigue, comme il est d’usage fréquent dans les romans policiers ( Ce que cet ouvrage au demeurant n ‘est pas). Elle en donne une autre dimension. Elle montre  comment de nouveaux comportements sociaux, voire  des équilibres personnels naissent de drames et de ruptures.

Publié pour la première fois en 1992, ce  roman  a quelque chose de prémonitoire. Il décrit le cheminement profond d’individus qui recherchent une forme de célébrité, une reconnaissance publique à leur singularité, C’est ce que vingt ans plus tard, les émissions de télé-réalité et les réseaux sociaux accordent à certains et qui bâtit le fondement de leur succès.  Les techniques changent. Les ressorts de l’âme humaine perdurent.

 

De ce très bon roman, qui rappelle l’approche vivante et sociale de Joyce Carol Oates,  Gus Van Sant a tiré un film, To die for (1995), dont le premier rôle était tenu par Nicole Kidman.

 

Elsa Menanteau

Livre Prête à toutPrête à tout , de Joyce Maynard

Editions Philippe Rey

336 pages, 20 €