La chanson française est-elle sexiste ?

Pour un Jean Ferrat, qui voit dans la femme  « l’avenir de l’homme » et  que l’on célèbre à nouveau à l’occasion des cinq années de sa disparition, combien de chanteurs ne déversent que des refrains reléguant les femmes au second plan de manière assumée ou plus subtile. Romain David y a regardé de plus près. Une occasion pour lui de déboulonner quelques icônes.

Le rap français, à l’image de ce qui se fait outre-Atlantique a longtemps été pointé du doigt pour ses paroles sexistes. Les femmes y apparaissent essentiellement  sous la forme d’objet de désir servant à satisfaire les envies de mâles sûrs de leur puissance et convaincus que des hommes virils, revendiquant une réussite matérielle tapageuse ne peuvent que susciter l’admiration. Parmi les plus emblématiques : NTM « Ma Benz ».

NTMExtrait :

 Tu es ma mire, je suis une flèche que ton entrejambe attire /Amour de loufiat, on vivra en eaux troubles toi et moi /(…)Faut qu’on enquille, j’veux faire du freestyle /Je veux que tu réveilles que tu stimule mon coté bestial /« Pump » baby, monte sur mon Seine St-Denis fonk

Sans qu’il soit nécessaire de procéder à une analyse sociologique des textes, il est très difficile voire quasi impossible de citer un exemple de femme à qui l’on donne la parole dans ces chansons ou même, sans aller jusque-là que l’on autorise à exprimer un sentiment.

Potiche la femme dans la chanson française ? Sans doute mais pas uniquement depuis la déferlante du rap US. Elle l’est en effet souvent de manière plus subtile auprès de légendes réputées « intouchables » du patrimoine musical francophone.

Commençons par les allusions explicites. Michel Sardou par exemple sardoune s’est pas seulement uniquement illustré par des textes jugés politiquement réactionnaires dans les années 70 : la défense de la peine de mort « je suis pour », la caution de l’intervention américaine au Vietnam à travers le rappel de leur rôle dans la libération de l’Europe vingt ans plus tôt – « les Ricains » -.  Ses concerts ont aussi, parfois, été interrompus par des militantes féministes brandissant des drapeaux nazis et clamant « on ne se fera pas violer par Sardou ! ».

Elles lui reprochaient ses paroles dans « les villes de solitude » :

« j’ai envie de violer des femmes, de les forcer à m’admirer, envie de boire toutes leurs larmes et de disparaître en fumée… ».

Ce quoi il répondait avec son sens de la répartie :

« je n’ai pas envie de vous violer, je ne m’intéresse pas aux femmes à moustache ».

Sardou s’en est très régulièrement justifié depuis. Il affirme ne pas y exprimer ses sentiments personnels mais relayer les fantasmes d’un marginal, prêt à tout pour se faire remarquer, et qui finit par y renoncer.

Femme, objet de désir 

Au-delà de ces textes suffisamment explicatifs, la nuance est parfois plus subtile pour se rendre compte que la femme n’est perçue au fond qu’en un objet de désir.

Faisons un test simple. Combien de chansons francophones pouvez-vous citer où le chanteur laisse sa partenaire, à laquelle il fait abondamment référence dans son texte, exprimer son point de vue ? Il n’est même pas question de dialogue mais simplement de ce que le chanteur imagine que sa bien-aimée ressent.

La période « yéyé » contient un florilège de chansons aux paroles niaises où la beauté des femmes n’est qu’un prétexte de commentaires entre copains. De Johnny « Cette fille-là mon vieux, elle est terrible ! » :

« Hé, regarde un peu, celle qui vient / C’est la plus belle de tout l’quartier/Et mon plus grand désir c’est d’lui parler »

Johnny désire « cette fille-là »  au même titre qu’une bagnole. Deuxième strophe :

« Hé, regarde un peu, cette voiture /On la dirait vraiment faite pour moi /Et il doit faire bon rouler avec ça »

D’ailleurs, les chanteuses partagent le même idéal lorsqu’il s’agit de séduire un garçon : Sylvie Vartan, « la plus belle pour aller danser », France Gall « poupée de cire, poupée de de son ».

 

Autres exemples, un peu plus sophistiqués, Michel Polnareff « l’amour avec toi » ou Michel Delpech « pour un flirt ». Ils expriment là aussi un désir et ne demandent manifestement pas si celui-ci est réciproque. Il pourrait même être dans leur intérêt,  de chercher à savoir ce que ces femmes souhaiteraient pour qu’ils aient une chance de parvenir à leurs fins.

Mai 68 et ses revendications émancipatrices n’est pas encore passé par là et la prise de conscience féministe n’était pas alors profondément ancrée dans la société.

Pour les «yéyés », il n’est donc pas besoin d’être un linguiste renommé pour comprendre les intentions derrière les chansons, même si il est difficile de reprocher un quelconque de jeu de séduction  lorsque l’on a 20 ans. Outre- Manche, les Beatles ne chantaient-ils pas au même moment « I want to hold your hand » quand les Rolling Stones, plus directs clamaient fièrement « Let’s spend the night together » ?

Mais que dire quand la même conclusion émerge de chanteurs plus matures et surtout ô combien plus reconnus qui ne sont finalement pas plus avant-gardistes quant à la place de la femme dans leurs chansons ?

brel.jpg2Jacques Brel lorsqu’il part dans sa tirade fougueuse et désespérée dans « Ne me quitte pas », demande-t-il une seule fois à sa bien-aimée ce qu’il pourrait faire pour la reconquérir ? Est-il vraiment certain qu’il faille rallumer des volcans éteints depuis des millénaires pour la reconquérir ? Peut-être a-t-elle juste envie d’être un tout petit peu écoutée ? Il est d’ailleurs significatif,  quand on prête une oreille attentive aux paroles, de ne penser qu’à cet homme déprimé sans avoir la moindre indication, physique ou morale sur la femme aimée.

Un des fondements d’une relation amoureuse pérenne, passé le premier stade du désir et, justement pour que ce désir se renouvelle, repose sur l’écoute réciproque, simple en apparence mais très compliquée dans la réalité. Or l’écoute suppose justement entendre des choses qui ne sont peut-être pas toujours agréables.  Etant donné la fragilité du personnage de la chanson de Brel, il est permis de douter qu’il fut prêt à franchir ce cap.

Revenons à Michel Sardou. Même sans provocation, une chanson comme « Je vais t’aimer » est uniquement construite autour du « Je ». Les promesses sont certes grandiloquentes

« A faire pâlir tous les marquis de Sade, à faire rougir les putains de la rade, à faire trembler les murs de Jéricho… ».

Mais il serait intéressant de demander à sa partenaire dans la chanson si ces déclamations sont plus convaincantes que terrifiantes. Mais de toutes les façons, la parole ne lui est pas donnée. Sardou a reconnu lui-même, au grand dam de ses fans, qu’il ne s’agissait absolument pas d’une chanson d’amour mais d’un désir ardent jeté à coup d’encre sur une feuille.

Contre-exemples

Trois contre-exemples pour finir.: « Salut les amoureux » de Joe Dassin

« On s’est aimés comme on se quitte, tout simplement sans penser à demain, à demain qui vient toujours un peu trop vite, aux adieux qui quelquefois se passent un peu trop bien… ».

La personne est clairement associée dans la chanson et il est possible de l’imaginer voire de se l’approprier. Dommage qu’il s’agisse d’une chanson de rupture…

Comment ne pas citer Jean Ferrat avec « Que serais-je sans toi… »

… qui vins à ma rencontre/Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant/Que cette heure arrêtée au cadran de la montre/ Que serais-je sans toi que ce balbutiement

Enfin, une des seules véritables chansons d’amour où il n’est justement pas question d’amour à proprement parler mais tout simplement de suggestion, de proposition : « Il pleut bergère ».

 

Romain David