La toilette, Naissance de l’intime au Musée Marmottan Manet

 

 

 Le Musée Marmottan organise une exposition inédite et passionnante : montrer comment la toilette est perçue par les artistes depuis la fin du Moyen Age jusqu’à nos jours. Sous la houlette de Georges Vigarello, historien et Nadeije Laneyie-Dagen, historienne de l’art, une centaine d’œuvre, peintures, photographies, tapisserie, gravures, estampes détaillent les rituels, l’évolution des pratiques, les objets, les lieux de la toilette. Ils montrent comment la toilette,  d’une habitude de représentation sociale évolue vers le domaine intime.

Si au XXIe siècle la notion de toilette pourrait nous paraître banale, car insérée dans le quotidien, il en allait différemment dans le passé. Les œuvres présentées par Marmottan, composent  une belle  fresque  historique. A travers les modes de représentation du corps magnifié ou réaliste, habillé ou nu,  les objets utilisés, les vêtements, les décors,  la présence de témoins ou pas, l’aide de servantes, elles révèlent des coutumes caractéristiques des  évolutions  sociales, et font appel une considérable palette d’émotions.

L’exposition suit un parcours chronologique. Point de départ, une célèbre tenture, « Le Bain », prêtée par le Musée de Cluny et qui date des environs de 1500. On y voit une toute jeune fille dans son bain, ornée d’un seul collier, hiératique, entourée de musiciens, de femmes qui lui apportent des plateaux de fruits, des bijoux. Tout le fond de la tenture est parsemé de fleurs.

A la différence de cette fin du Moyen Age, le temps de la  Renaissance,  marque une évolution. Les corps sont représentés plus en chair. Simultanément, l’usage de l’eau commence à se réduire : elle est considérée comme porteuse de maladies, de la peste en particulier. En revanche, l’élite sociale continue à en faire usage. Les représentations sont alors  liées à la vie amoureuse ou à la fécondité.

 

Pays-Bas du Sud Le Bain, tenture de la vie seigneuriale Vers 1500 Laine et soie 285 x 285 cm Paris, musée de Cluny - Musée national du Moyen Age © RMN Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux
Pays-Bas du Sud – Le Bain, tenture de la vie seigneuriale – Vers 1500
Laine et soie – 285 x 285 cm
Paris, musée de Cluny – Musée national du Moyen Age© RMN Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux

Dans les tableaux du 17e siècle, l’eau a disparu. La toilette se concentre sur les fards, le vêtement, la coiffure. Le linge blanc y est traité avec délicatesse. La toilette n’est pas liée à la propreté du corps, mais au spectacle social. Dans le tableau  présenté à Marmottan,  « La Vue »d’après Abraham Bosse, force est de reconnaître que le lieu  n’est pas réellement intime. Outre la servante, on y repère un visiteur, d’ailleurs occupé à regarder par la fenêtre. Si en France, dans ces temps, les peintures s’attachent à représenter des nobles, les artistes du Nord de l’Europe prennent pour modèle  des femmes plus modestes – servantes, compagnes, bourgeoises et ils n’abandonnent pas le nu.

6 - Abraham Bosse (d’après) La Vue (femme à sa toilette) Après 1635 Huile sur toile 104 x 137 cm Tours, musée des Beaux-Arts  © Musée des Beaux-Arts de Tours
6 – Abraham Bosse (d’après) – La Vue (femme à sa toilette) -Après 1635
Huile sur toile – 104 x 137 cm
Tours, musée des Beaux-Arts© Musée des Beaux-Arts de Tours
Le retour de l’eau et l’esprit des libertés

Au 18e siècle, l’eau réapparaît dans les tableaux. Mais avec parcimonie. Des ustensiles nouveaux, bassines pour les pieds, bidet, l’illustrent. C’est aussi les années où le libertinage prend son envol. Même s’il n’existe pas encore des espaces dédiés à la toilette « privée », le regard de François Boucher, dans deux de ses tableaux,  destinés sans doute autrefois à des boudoirs, pourrait faire penser à celui d’un polisson qui regarde par le trou d’une serrure. Ces deux œuvres « La jupe relevée » qui dévoile l’arrière-train de la jeune femme penchée en avant d’une part, « L’œil indiscret ou la femme qui pisse » qui expose une jeune femme, toutes jupes remontées se livrant à un besoin bien naturel d’autre part, pourraient de nos jours être qualifiés, par un esprit chagrin, de violation de l’intimité, si  les films X et autres vidéos n’avaient montré au public des images beaucoup moins charmantes.

 

François Boucher : à droite « La Jupe relevée »,  Huile sur toile 52,5 x 42 cm- à gauche « L’Œil indiscret ou La Femme qui pisse » – Huile sur toile – 52,5 x 42 cm. Dates  : 1742 ? Ou début des années 1760?  Collection particulière© Christian Baraja

Le 19e siècle écrit une nouvelle histoire. Le bain recommence à exister. En 1830, Paris comptait trente établissements ouverts au public. L’eau n’est pas encore distribuée dans tous les immeubles. Mais la pratique d’ablutions quotidiennes se répand. La notion d’hygiène se développe. Le lieu, le cabinet de la toilette avec ses bassines et brocs devient un espace fermé. Il est réservé à l’intimité. A la fin du siècle, « la femme à la toilette » redevient un thème pictural. Le corps n’est plus idéalisé. Les visages sont parfois cachés. Les cadrages rapprochés s’écartent du nu académique. Manet dans « Femme nue se coiffant »  peint une femme, les  bras levés au-dessus de la tête. Avec « La femme dans son bain », Degas innove, par l’angle de vue qu’il choisit, la façon douce dont son pinceau traite la peau et la chevelure de son modèle.

Edgar Degas Femme dans son bain s’épongeant la jambe Vers 1883 Pastel sur monotype 19,7 x 41 cm Paris, musée d’Orsay, legs du comte Isaac de Camondo, 1911 © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Edgar Degas Femme dans son bain s’épongeant la jambe – Vers 1883
Pastel sur monotype – 19,7 x 41 cm
Paris, musée d’Orsay, legs du comte Isaac de Camondo, 1911
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Bonnard quant à lui peignant Marthe, sa compagne, dans la salle de bains, met en lumière une dimension nouvelle. L’espace n’est pas seulement destiné à se laver, mais à se retrouver, soi-même, hors du monde. L’intimité au plus profond de l’être.

«  Chez les peintres modernes dans la première moitié du XXe siècle, la question formelle prime sur celle du motif. Il ne s’agit plus de représenter le corps de la femme ni ses occupations de toilette telle qu’ils sont mais de traiter ces motifs de sorte qu’ils provoquent une émotion qui dépasse celle du regard pénétrant par effraction dans un lieu où il ne devrait pas entrer » expliquent les commissaires de l’exposition.

Fernand Léger Les femmes à la toilette 1920  Huile sur toile 92,3 x 73,3 cm  Suisse, Collection Nahmad  © Suisse, Collection Nahmad / Raphaël BARITHEL ADAGP 2015
Fernand Léger – Les femmes à la toilette – 1920 
Huile sur toile -92,3 x 73,3 cm
Suisse, Collection Nahmad© Suisse, Collection Nahmad / Raphaël BARITHEL – ADAGP 2015

L’exposition s’achève sur les débuts de notre 21e siècle. les historiens, commissaires de « La toilette, naissance de l’intime » ne détectent pas de ligne force du thème dans les arts visuels. En revanche,   le corps reste l’un des sujet majeurs de la photographie. Et la combinaison de la mode, de  la publicité, des nouvelles technologies  ouvrent la voie à une multitude de recherches et d’expérience nouvelles.

 

Bettina Rheims Karen Mulder portant un très petit soutien-gorge Chanel, janvier 1996, Paris 1996 C-print 120 x 120 cm Signé au dos sur le cartel Paris, collection de l’artiste © Bettina Rheims
Bettina Rheims Karen Mulder portant un très petit soutien-gorge Chanel, janvier 1996, Paris – C-print – 120 x 120 cm -Signé au dos sur le cartel Paris, collection de l’artiste© Bettina Rheims

 


Informations pratiques
  • Exposition  La toilette – Naissance de l’intime
  • du  12 février au 5 juillet 2015
  • Musée Marmottan
  • 2 rue Louis Bailly – 75016-Paris
  • Ouvert du mardi à dimanche  de 10 à 18h.
  • Nocturne le jeudi jusqu’à 21 h
  • Tarifs : 11€ et 6.50€. Gratuit en dessous de 7 ans
  • www.marmottan.fr