Le cancan, féministe et anticonformiste

 

 

Le fait est connu : le succès des spectacles de French cancan, ne s’est jamais démenti. Passage presque obligé des touristes du monde entier à Paris, cette danse représente la frivolité de l’esprit parisien. Ce que l’on sait moins c’est que cette danse a été un vecteur de contestation de l’ordre établi et un facteur d’émancipation de la femme. Dans L’Incroyable Histoire du cancan (éd. Parigramme), Nadège Maruta raconte deux siècles de l’histoire du Cancan qui participa à l’évolution de la société. Le récit est passionnant. Des illustrations de qualité en font un beau livre.

Pour Nadège Maruta, le cancan fait partie de sa vie. « Dopée  dès l’enfance à l’Offenbach », danseuse soliste pendant sept ans au Moulin Rouge, chorégraphe notamment pour Jérôme Savary, elle a été confrontée à un paradoxe : se voir acclamée sur scène, mais être affublée d’une image dévalorisante hors du théâtre, celle de prostituée quand elle avoue être danseuse de cancan, celle de « mère maquerelle » lorsqu’elle se présente comme chorégraphe…

 

L’ambiguïté de la situation trouve ses racines dans une histoire étonnante. L’auteur nous fait suivre un « fil d’Ariane » aux travers dans les contextes sociaux et culturels des XIX et XXe siècles.

Perçu comme attentatoire aux bonnes mœurs, le cancan écrit Nadège Maruta est « républicain, féministe, festif, fédérateur ». Tout un programme !

A l’origine, dans les années 1820, une brèche est ouverte. Le quadrille, danse pratiquée désormais dans le bal public, et plus seulement dans les salons, est composé de figures définies, sans  possiblité d’interprétation personnelle. La brèche qui apparait, on l’appelle « le cavalier seul ». Ce n’est qu’une minute de liberté . Ce sera le « bing bang » du cancan.

Dans les figures chorégraphiques dûment codifiées,  « le cavalier seul », uniquement destiné aux hommes et dans les milieux populaires, entrouvre la porte à l’improvisation, la création, l’imagination. « Le corps, siège de tous les péchés, devient l’outil de leur émancipation et retrouve une spontanéité perdue » écrit Nadège Maruta.

Il n’a fallu que quelques années pour que les femmes osent investir l’espace du « cavalier seul ». Au grand dam des gardiens de l’ordre social. En 1829 a lieu le premier procès en correctionnelle fait à une femme pour « danse indécente ». Le fait sera récurrent au point que la Gazette des Tribunaux crée une rubrique « Danses prohibées ».

Le coup d’envoi du cancan -ou encore appelé chahut – est donné. Rien n’arrêtera son expansion.

Rapportant les anecdotes qui émaillent la poursuite et l’évolution de cette danse , l’auteur montre comment par sa créativité et sa codification chorégraphiques, le Cancan se moque des institutions militaires, religieuses, des pères la morale. Les pas de danse portent des appellations souvent sans équivoque. Ainsi la Goulue – si souvent croquée par Toulouse Lautrec invente « le coup de cul », pour narguer ou provoquer. Figure des années 1890 « la cathédrale » donne dans la subversion : deux (ou quatre femmes) se font face, jambe levée  formant un triangle, un danseur peut s’agenouiller sous l’arche, mains jointes, comme en prère. On trouve encore le « pas du croyant »,  le « salut militaire », la « mitraillette », le port d’armes », ou dans un autre registre « la mayonnaise » ou « le coup de pied à la lune ».

 

Journaux d’époque, textes juridiques, gravures, tableaux étayent  cet ouvrage qui met en valeur l’impertinence joyeuse et souvent le courage des acteurs et promoteurs de cette danse, devenue d’une certaine façon un des symboles de la France…

Aujourd’hui  le cancan,  souffre d’une standardisation, dessechante. qui le prive de fantaisie, « en évacuant l’humour, la subversion, l’imprévu, lapersonnalité et les diférences de ses interprètes » regrette Nadège Maruta. L’auteur plaide d’ailleurs pour la création d’un Centre national du cancan « indispensable à l’entretien, la culture, la transmission de la mémoire de cette grande révolution chorégraphique »

 

Elsa Menanteau

cancan 2

 

L’Incroyable Histoire du cancan, par Nadège Maruta

136 pages – 170 photos et documents

Editions Parigramme

25 €

2 réflexions sur “ Le cancan, féministe et anticonformiste ”

  1. Je n’avais vraiment pas imaginé que le cancan puisse représenter les valeurs de Paris et de la France dans son audace et sa liberté irrévérencieuse.

    Attention, il y a une coquille sur le nom de l’auteur à la fin de l’article c’est Nadège Maruta et non Nadège Marut.

    Elsa, je n’ai jamais eu l’occasion de voir du cancan en vrai, et vous ? Si oui qu’en avez-vous pensé ?

    1. Je savais le cancan un spectacle attractif pour les touristes de tous horizons. Ce livre m’a permis de découvrir c’est ce qu’il a pu signifier comme phénomène sociétal pendant près de deux siècles.
      J’ai déjà vu une ou deux fois des spectacles en « live ». Mais j’avoue avoir envie d’en voir de nouveau, avec cette fois-ci un nouveau regard.

Les commentaires sont fermés.