Le petit chien est mort, une nouvelle de Gisèle Prévost

 

 « Le petit chien est mort ». Dans cette nouvelle émouvante et drolatique, Gisèle Prévost raconte quatre années avec Ajax, son chien bondissant. Ajax lui a fait lire Darwin et Derrida comme découvrir les chemins de douaniers de la Hague et du Cap Ferrat. « Nous nous sommes tant aimés » se rappelle-t-elle.

« L’équipe de la clinique vous manifeste son soutien suite au décès de votre compagnon ». A la main, le docteur a ajouté : « Soyez assuré de toute ma sympathie en ces instants difficiles. La décision que vous avec prise était loin d’être facile, mais c’était le plus prudent et le plus raisonnable à faire. Bon courage à vous. » Je ne savais pas qu’il existait des condoléances pour les animaux. Pour les hamsters et les poissons rouges aussi ?

Le petit chien est mort. Il était sorti tout droit d’une vieille publicité pour Pathé Marconi vantant la haute fidélité de « la voix de son maître ». Ajax, le Fox-terrier à poil lisse, était un chien intrépide et plein d’entrain qui manifestait son enthousiasme à toute occasion par des bonds extravagants et spectaculaires qui mettaient en joie les enfants. Il portait une robe blanche à taches brunes. Sa tête fauve et son long museau terminé par une truffe toute noire surprenaient. Son œil charbonneux était comme maquillé de khôl. Dans la rue, les passants qui admiraient son port bien droit, le prenaient pour un Jack Russell, le petit chien citadin court sur pattes à la mode. Rien à voir. Ajax le fox, élancé comme un poney, trottinait la queue droite comme un i avec une élégance aristocrate.
Bien sûr, avec un nom pareil, certains l’appelaient Cif ou Ajax d’Amsterdam. Mais lui savait qu’il n’était pas n’importe qui. Son nom avait été choisi en famille après une intense séance de créativité. Allah, avait même suggéré le philosophe, si le chien était grand.

Comment Ajax a pris le pouvoir dans la maison

Les garçons devenus adultes ayant quitté la maison, tout naturellement Ajax hérita du vieux singe en peluche de Yann en guise de doudou et du bol de Vallauris d’Olaf pour doser ses croquettes. On peut dire qu’il fut gâté ce chien. Après avoir patiemment déchiqueté une chaussette d’un plus beau cachemire d’Ecosse, il eut droit de faire ses dents de bébé sur le bel agneau délicat de mes chaussures Chanel. Puis de renifler du N°5 pour son éducation olfactive. Une manière de nous convaincre tous deux que dans la vie tout est vanité. «Memento mori

Ajax_blanc
Ajax vu par Yan Avenati

Je ne me serais jamais crue capable de faire autant de choses pour un chien. Dormir dans une chambre d’hôtel avec lui au pied de mon lit. Ou dans la salle de bain où il me fallait l’escalader pour atteindre la douche. Le porter dans mes bras pour le faire monter en voiture, ou pour descendre l’escalator de la Fnac. Pour aller au potager sans qu’il se fasse piquer par les orties.
Laisser tomber, l’air de rien, un morceau de fromage puisqu’il n’avait droit qu’aux croquettes. Lui verser en douce un bol de lait, sa friandise préférée. Aller lui acheter à Franprix des sortes de chewing -gum pour chiens qu’il adorait, sous prétexte que c’était bon pour ses dents. D’arroser plus que de raison les plantes vertes pour qu’il puisse boire l’eau de la carafe, le faire boire au robinet d’arrosage de la cour, un rituel qu’il avait instauré. Même, lui chercher dans un magasin spécialisé une dégoûtante oreille de cochon à cacher dans le jardin. Et des os en peau de buffle à mâchouiller. Lui donner de longues explications pour qu’il comprenne ce qu’on attend d’un chien… Des secrets entre nous en quelque sorte.
Pire : lui sacrifier mes grasses matinées pour le sortir aux aurores, faire le tour du pâté de maisons plusieurs fois tard dans la nuit pour qu’il ne rate pas sa crotte du soir. Je le soupçonne de m’avoir fait tourner en bourrique.
« Si vous faites des bêtises, faites-les avec enthousiasme », encourageait Colette. Ajax n’en manquait pas et cela me plaisait.

Ajax, la philosophie, la littérature et la poésie ou le tout en un

Pour lui, j’ai suivi un cours de littérature à la Sorbonne : « Reconfiguration des relations homme/animal dans le roman de langue française du XXe siècle », par Anne Simon, chargée de recherche au CNRS. J’ai lu Pergaud, Genevoix, Colette et sa « Ronde des bêtes », Giono et ses chimères, Beatrix Bec et son  Enfant chat, Albert Cohen et son curieux Mange Clou. Je me suis intéressée au poulet de Proust, au sadisme de Françoise, et à son singulier bestiaire. A celui de Jean-Paul Sartre aussi, à la seiche de Maryline Desbiolles, à Un chien mort après lui de Jean Rolin. Il m’a fait découvrir Darwin, Derrida. Rien que ça !
Côté philosophie, ce chien m’a appris que l’on pouvait aimer à la fois les humains et les animaux. Et que ces derniers étaient capables de donner un amour que beaucoup d’humains ne connaîtraient sans doute jamais. Découverte majeure.

Ajax a beaucoup voyagé. En voiture, train, bateau. Toujours des villégiatures chics : les chemins du Vexin, les plages de Normandie, les falaises du Cotentin, l’île d’Yeu pour ses premiers bains de mer, la Riviera, le Lubéron, les Alpilles. En voyage, il savait se tenir, toujours à sa place.
En vacances à Saint Rémy de Provence, j’ouvre la porte fenêtre de ma chambre, il est là, campé sur son arrière-train, la queue frétillante, brûlant d’envie d’entrer. Mais ce chien a un Sur Moi très développé, il se retient jusqu’à ce que n’y pouvant plus, il vous prend un air dégagé et tente, mine de rien, de pénétrer dans l’endroit interdit. De monter l’escalier qui va aux chambres.

Ajax vu par Yan Avenati
Ajax vu par Yan Avenati

A Paris, j’ouvre la porte de ma chambre, il est là. Sur le pas de la porte. Il me fait une fête. On chiffonne un sac en plastique ramasse-crottes, c’est l’heure de la promenade, il saute de joie. Ses sauts sont sidérants, il peut sauter jusqu’à un mètre de haut. Toujours partant pour crapahuter quel que soit le temps. Il nous a fait découvrir les chemins de douaniers du cap Ferrat et du cap de la Hague, les GR du Vexin, les champs de coquelicots et de marguerites au printemps, les plages de la Côte d’Azur en hiver, le parc de Saint Cloud sous la neige. Pendant quatre ans, cet animal a mis de la poésie dans notre vie. Quand il montrait facilement les dents pour manifester son désaccord, il faisait juste semblant de mordre ma main en la prenant dans sa gueule parce que c’était lui et parce que c’était moi. Nous nous sommes tant aimés.

Ajax et les femmes de sa vie

Ajax avait une grande sœur qui lui tenait compagnie fidèlement et l’autorisait à regarder la télé avec lui quand nous étions en voyage. Il adorait. Avec Mathilde, il faisait de nouvelles rencontres. De jeunes amis venaient jouer avec lui et le faire sauter en lui lançant sa balle ou ses doudous. Quand il trouvait le temps long, il se promenait dans l’appartement, montait et descendait les escaliers, regardait par la fenêtre. Ou bien il boudait dans sa niche et faisait la grève de la faim en attendant notre retour. A quoi pense un chien ? Je me suis intéressée aux dernières découvertes sur la question. Il pense, c’est tout !

Ajax avait un mentor. Armée d’une autorité naturelle, ferme et déterminée, Fernanda, elle et elle seule, réussissait, sans jamais lever la voix, à contenir son enthousiasme sauteur quand l’heure des croquettes était annoncée. Puis, elle le servait en lui souhaitant « bon appétit » pour lui manifester sa satisfaction.

Ajax avait une jeune amie objet d’un amour tout particulier. Clara, 8 ans, savait le brosser pendant des heures dans le sens du poil après son shampoing deux-en-un au tuyau d’arrosage. Le bonheur fait chien ! Pour elle, il aurait fait les pieds au mur. Elle avait inventé le jeu dit « de la jungle de Birmanie ». On le tient à l’envers par les pattes et on le fait avancer au rythme de la caravane. Il n’aimait guère mais se laissait faire. Même chose quand on lui rangeait les oreilles bien au carré pour faire rire les enfants. Clara se couchait sur son tapis, se lovait contre lui pour lui faire des câlins. En signe de soumission il s’asseyait bien droit sur son train arrière, devant elle et la regardait avec des yeux énamourés en attendant qu’elle annonce ses jeux et donne ses consignes. Ou juste sur ses pieds, pile sur ses ballerines dorées de jeune fille stylée en mode poupée Barbie. Cette toute petite fille et ce tout petit chien avaient un lien qui n’appartenait qu’à eux. Il s’est noué un soir de Noël où elle lui a donné en cadeau une belle saucisse autrichienne comme il n’en avait jamais connu. Son plus beau souvenir restera sans doute ce Noël en famille. Ou peut-être ce printemps où il se prélassa au soleil sur un tapis de plage, abandonné aux caresses de Clara et d’Anna, sa grande sœur, en compagnie de Lucien, le nain de jardin au chapeau rouge qu’il avait plus vite adopté que les chats du voisinage, ses seuls ennemis dans la vie.

Ajax n’est pas parti sans un dernier hommage rendu discrètement sur Facebook par ses amis : Ajax Rest In Peace, ils ont écrit sous sa photo. « On regrettera son attitude de joyeuse balle rebondissante. Qu’il suivre nos aventures futures dans l’Olympe des canidés. Avec un prénom pareil, il n’aura pas de mal à y entrer », a écrit Olaf depuis Mykonos. Clara sait qu’il a été enterré dans un joli petit cimetière de chiens avec des fleurs. Et Lili a pleuré.

 

Gisèle Prévost