Le prince consort, une nouvelle de Léa Richard (1/2)

Quel secret cache Raphaël ? Mari aimant, bien qu’un peu volage, il s’est construit une vie à l’ombre de Clara. l’éblouissante doctoresse. Pourquoi se contente-t-il d’une situation de faire-valoir ? La nouvelle de Léa Richard nous entraîne dans les méandres et les contradictions du parcours d’un homme apparemment bien sous tous rapports. (Partie 1/2)

 

« Tu es le  plus beau ». Raphaël ajuste d’un geste précis son nœud papillon de satin noir. Il lisse sa chevelure argentée, abondante, un peu longue qui accentue son allure romantique, et à laquelle il consacre une attention  scrupuleuse, amoureuse même. Dans le miroir chantourné, assorti au style art déco de l’hôtel, il scrute les petites ridules au coin des yeux, un peu inquiet. Mais les Natacha, Jennifer, ah oui et aussi Stella – c’était à Liège, je m’en souviens, parce qu’elle a un nom de bière belge… –  oui, toutes ces jeunettes lui affirment  que ces petites stries soulignent  son charme. Irrésistible ? C’est plutôt elles, les irrésistibles. Chair potelée, bouche pulpeuse, cheveux brillants, longs cils, taille souple…

Micha@BNF-Gallica
Micha@BNF-Gallica

 

19h28. Clara va arriver. Elle ne peut pas être en retard ce soir. En bas, ils l’attendent, elle, la vedette. Par l’immense baie vitrée, Raphaël contemple la Seine. Il cherche dans le flux paisible du fleuve un apaisement. Regarder l’eau a toujours eu sur lui cette vertu. Ce soir il a envie de sérénité.

« Tu es le plus beau ». Vingt-cinq ans auparavant, Clara le lui avait murmuré dans le cou, juste avant la cérémonie de leur mariage. Il était alors si heureux. Ce vendredi d’avril, Clara moulée dans un long fourreau de soie ivoire, un voile d’organdi léger comme un nuage fixé par une couronne de perles et Raphaël en frac, avaient remonté  l’allée centrale de la cathédrale du Mans tandis que l’orgue versait son flot de sons graves et guindés. Concentré sur sa jeune épouse radieuse dont le teint prenait des couleurs de pêche, il n’avait prêté qu’une vague oreille au prêche du curé, un cousin de Clara.  Voix atone, mots vides, trois-quarts d’heure d’un mortel ennui. Il conduisait Clara vers le portail de l’église tous battants ouverts, drainant le faisceau  des regards émus des familles et des amis.

19h39. Que fait-elle ?  Raphaël,  passe de la salle de bains à la chambre, s’assoie dans un fauteuil, se relève, va vers la fenêtre, revient au canapé. Il jette un coup d’œil aux titres de Paris Normandie, se force à lire le commentaire de l’éditorialiste sur la recrudescence des actes d’incivilités. Clara n’est toujours pas là. Moi qui suis si maniaque sur les horaires, comment ai-je pu tomber fou d’amour d’une femme qui est systématiquement en retard ?

Le jour du mariage ?  La  mère  de Raphaël pleurait. Le premier de ses fils se mariait. Elle était si fière qu’il ait choisi une intellectuelle, ou qu’une intellectuelle l’ait choisi, une doctoresse ! On ne pouvait s’extasier sur la beauté de Clara. Elle était moyenne. Moyenne en taille, banale de visage, des cheveux bruns souvent serrés en queue de cheval, des yeux sombres et des lunettes de myope.  Elle avait imposé ce mariage à l’église, pour  faire plaisir à ses propres parents, affirmait-elle. Son père, Jean-François de Pressens, avocat, avait cherché à s’installer à Paris. En bute à la rudesse de la concurrence, il s’était replié à Comblé-sur-Sarthe, empilant avec ennui les affaires des notables et des commerçants locaux. Il avait du mal à refaire la toiture du manoir de ses ancêtres,  malmené par le temps. Il en avait fait le but de son existence. La mère de Clara,  femme au foyer  n’avait jamais cherché qu’à veiller à l’éducation de ses quatre enfants, tous formés dans les meilleures écoles  privées de Comblé-sur-Sarthe. Elle rêvait pour sa fille d’une union d’entre-soi. Elle se résignait à ouvrir son cercle à des gens, il faut bien se l’avouer, qui plombait sa réputation. Ils sont braves, rien à reprocher, gentils, pas de casier judiciaire, c’est juste un autre monde, une autre confession. Le couple soignait son modèle de respectabilité.

19h46. Raphaël ouvre le paquet d’amandes salées posé par la gouvernante de l’hôtel à côté des verres, picore avec agacement ces fruits secs qui réveillent son envie de boire.

Autrefois Clara était très soucieuse de sa ligne. Lorsque Raphaël avait présenté sa fiancée à ses parents, elle avait chipoté le couscous royal mitonné par  sa mère avec tant d’affection. Rachel et Jacques Benchardi l’avait adoptée dans l’instant. « Chacun a ses défauts », soulignait, indulgent Jacques. « Raphaël l’a élue. C’est son bonheur qui nous importe ».  Par cette union, la famille Benchardi  se réjouissait  de monter dans l’échelle de la société, eux les rapatriés d’Afrique du Nord,  comme il se disait à l’époque. Ils avaient dû abandonner en vingt-quatre heures leur ferme, les vingt hectares de vignes, fruits de  six générations. Ils avaient rebâti leur vie. Du camion à pizza de leurs débuts, ils avaient depuis, monté une flotte de trente véhicules que leurs salariés installaient à midi devant immeubles de bureaux, le soir au pied des HLM dans les quartiers populaires d’Orléans, de Tours, d’Angers, de Nantes. Au cœur des centres-villes huppés, ils avaient ouvert une douzaine de boutiques, des épiceries-traiteurs. La bourgeoisie locale se fournissait en parmesan, jambons de Parme, vins fins, pâtes et raviolis frais, sélectionnés chez les meilleurs artisans italiens. Travail acharné, sens des affaires, les Benchardi avaient peu dépensé, beaucoup économisé, investi avait prudence et habileté. Ils avaient construit en quarante ans un petit empire, prometteur pour leurs trois garçons.

19h58. Clara n’est toujours pas là. Raphaël allume la télévision, se sert une mignonette de whisky.  La bonne société des confrères ne manquera pas de souligner que le Dr de Pressens ne respecte pas les règles sociales de l’exactitude. La bonne société…

« Tu allais être intégré dans la meilleure société de la métropole. A fortiori tes enfants » s’était félicitée Rachel la veille de la noce. « Mais Clara saura-t-elle te donner des enfants, elle qui est dévorée par sa vie professionnelle ? ».  Rachel avait vu juste. Clara, en compétition permanente n’avait pas trouvé de temps pour la maternité.

Raphaël regarda sa montre pour la septième fois. Clara est en retard, comme d’habitude.  Pourquoi m’en irriter encore et toujours ? C’est elle qui va prendre le micro devant les deux-cent-vingt-trois confrères venus d’Amérique, d’Asie, d’Australie et d’Afrique, accompagnés de leurs conjoints. Madame la Professeure Clara de Pressens, spécialiste des maladies tropicales, va clore le 16e colloque international  de médecine interne dont elle est l’une des invités d’honneur.

« La gouvernante a-t-elle rapporté mon tailleur? » clame Clara à Raphaël, ouvrant brusquement la porte de la suite. Depuis qu’elle avait été nommée  dans un prestigieux CHU parisien, Clara avait opté pour des lentilles de contact, des cheveux blonds, une coupe courte « jeune et moderne » disait son coiffeur. Elle avait épaissi. Elle savait néanmoins se mettre en valeur par des vêtements achetés chez des créateurs. Parler sans fioritures ni figures de style, une construction verbale lumineuse et bétonnée, la Professeure de Pressens en imposait.  Elle savait tout autant tranquilliser ses patients auxquels elle adressait une empathie sincère,  une bienveillance de none.  Elle a gardé son nom de jeune fille. De Pressens c’était nettement plus chic que Benchardi. Un nom d’aristocrate, bien corseté, avec une traîne historique d’ancien régime, des images subliminales de château, de chasse à courre, de chevaux, de fêtes champêtres, de soieries, de tentures, de portraits de famille. Clara avait justifié son choix. « C’est mon nom, je le garde ». Imparable. Parfois, certains qui ne connaissaient pas le couple, appelaient Raphaël, M.de Pressens. Il ne pouvait en être autrement pour le mari du docteur. Charmant, ce prince consort, quoique un peu effacé, dans l’ombre de la rayonnante Madame la Professeure, comme le Prince Philippe à deux pas derrière la Reine Elisabeth. C’est le protocole qui le veut, n’est-ce pas ? D’ailleurs qui va s’interroger sur ce M.de de Pressens, que fait-il en dehors d’être le mari de ? Lui qui a repris les rênes de l’affaire familiale, multiplié par deux l’étendue des activités et le chiffre d’affaires, s’est longtemps amusé à couper court aux questions juste trop perfides. Il annonçait,  un brin provocateur «Mon métier ? Je vends des pizzas ».  Raphaël, désormais indifférent, a fini par se conformer à ce rôle de faire-valoir que lui renvoie la bonne société médicale.

« Chéri, Raphaël, tu es là ? Je suis à la bourre. Ne t’énerve pas, mon amour. Je suis prête dans cinq minutes. D’ailleurs je ne vois pas pourquoi tu t’emportes. Du calme ! C’est moi qui vais parler, pas toi ». Clara manie en championne le chaud-froid,  la douceur amère,  la caresse qui pince, le bonbon pimenté. Raphaël ravale la pique, comme d’habitude. Il cadenasse l‘exaspération prête à jaillir. Je ne vais pas la déstabiliser. Ce moment est si important pour elle. On y reviendra demain, sur le chemin du retour, en voiture, loin des oreilles et des yeux d’autrui. Le coiffeur a laqué sa belle chevelure, la maquilleuse a un peu trop charbonné ses paupières, accentué d’un rouge vermillon sa bouche, l’ensemble parait un peu excessif,  presque vulgaire. Raphaël évite ses commentaires critiques, même s’il  brûle de lui dire que son joli tailleur noir commence à la brider aux hanches, et qu’elle devrait réduire les calories qu’elle absorbe. Elle pourrait supprimer les desserts ou diminuer le nombre de coupes de champagne hebdomadaire. Tu es belle, appétissante, j’ai envie de te toucher, d’effleurer tes rondeurs. Je saurai te le dire quand nous nous retrouverons dans notre lit king size tout à l’heure.

« Chers amis, nos défis sont immenses. Des millions de personnes en Afrique, en Asie en Amérique du sud, victimes du paludisme, d’ebola, du sida, nous attendent. Ne les décevons pas ! ».  Standing ovation. Un enthousiasme rare dans ces milieux compassés de médecins, de chirurgiens, de chercheurs, de directeurs d’hôpitaux, tous ceux qui ont atteint l’Olympe médical. Le Docteur de Pressens clôture le congrès sur un point d’orgue.

Raphaël plane. Le succès de Clara  est un peu le sien, lui qui a su toujours lui donner confiance, la  rassurer dans ses moments de doutes,  la soutenir dans ses ambitions. L’idée que dans trois heures il sera lui, l’élu, qui retrouvera la rock star du jour dans le lit king size, glisse dans ses yeux un éclat de gaîté, élargit son sourire que ses interlocuteurs perçoivent comme une approbation convaincue de leurs propos futiles, sincères ou grinçants. « C’est une grande dame. Elle a du courage. C’est avec des personnalités comme elle que nous avancerons. ». « Ambitieuse comme elle l’est, elle vise le Nobel » «  Bizarre. Elle n’a pas cité les travaux du Jackson et Phone qu’elle a pourtant fréquentés pendant trois ans à San Francisco».

 

Nappes empesées, cristaux, argenterie, porcelaines, lumières douces, Clara s’installe à la table d‘honneur, Raphaël ailleurs. Un petit bristol indique sa place. Une guirlande dorée, elle-même surmontée d’une couronne, type galette des rois, encadre son nom. M.Raphaël Benchardi n’est pas le mari de, un simple participant anonyme. A sa droite, Emilie Deserables, une brune exubérante. D’emblée, elle adore la présence de ce voisin. Hum, quelle allure, quelle courtoisie, quel charme ! Une voix grave et douce qui pénètre et fait vibrer, un profil de médaille. Elle soulève avec une grâce étudiée sa crinière noire de la main gauche, elle n’a pas oublié Anita Eckberg dans la Dolce Vita. Dévoiler sa nuque d’albâtre, remonter un sein largement découvert,  faire tinter le lourd collier destiné à capter les regards, elle cultive l’art de la séduction. Elle se penche pour frôler, involontairement, l’épaule attirante. « Mon mari voyage tout le temps, et quand il est là, il se consacre à sa clinique», se plaint Emilie, qui appelle la consolation, un remède à sa solitude. Une solitude qu’elle connait depuis l’enfance dans un trou, à la campagne à Beaumont en Vilaine.

Raphaël avale la gorgée de chambertin, qui a failli se faufiler dans les bronches, marque un temps, reprend son souffle. « Vous connaissez Beaumont en Vilaine ? ».  Prenant la question pour un encouragement à s’épancher, une étape sur le chemin de la conquête amoureuse, la brune suave se délecte dans les détails.  Elle raconte ses vacances scolaires, ses parents  divorcés, la navette qu’elle effectuait entre eux, le père instituteur avant de devenir directeur de l’école.  « Il était très apprécié », s’enorgueillit sa fille. « On lui a décerné les palmes académiques dans les années 1970. » Puis suit le parcours politique. « Il a été élu maire et conseiller général au début des années 1980 en contre-courant de la vague rose… Un formidable exploit, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous ? »

Raphaël ne respire plus. Le carré d’agneau si tendre, pèse trois tonnes dans son estomac, les deux verres de bourgogne se diffusent dans ses veines comme un venin. Devant le panégyrique paternel d’Emilie, Raphaël blémit.  Il parvient à articuler « comment s’appelle–il ? ».

« Machefer. Machefer, c’est mon nom de jeune fille », plastronne la brune.

A suivre… Partie 2 : Retour en enfer

Léa Richard