Le prince consort 2/2

 Au congrès de médecine où brille Clara, son épouse, Raphaêl est confronté à l’épreuve qu’il a redoutée depuis quarante ans.  Sa voisine qui tente de le séduire, déclenche involontairement, le détonateur d’une bombe psychologique. Retour en enfer. Suite de la nouvelle de Léa Richard (Partie 2/2)

(Partie 1 L’éblouissante Clara)

« Machefer ?! René Machefer ! Cette brute. Ce monstre ! De ma vie je n’ai rencontré un homme plus ignoble !»

Raphaël explose. Son cri, un aboiement plutôt, suspend toutes les conversations autour de la table. «  Excusez-moi ». Raphaël se lève comme un ressort trop longtemps serré, bouscule sa chaise dorée, renverse son verre de vin sur la nappe immaculée, fait valser l’assiette de porcelaine, tomber ses couverts, devant des  convives médusés. « Je ne comprends pas » se tortille la brune,s’interrogeant sur son possible impair. Ou bien est-ce mec qui est bizarre, un dingue ? Elle cherche des yeux, auprès des autres invités, un soutien à son désarroi, une complicité rassurante. Un serveur attentif se précipite pour ramasser les objets tombés, éponger la mare grenat, remettre de l’ordre. Clara là-bas, n’a rien vu.

De clochers percent le ciel sans couleur
De clochers percent le ciel sans couleur

Raphaël sort de l’hôtel, marche à grandes enjambées, droit devant lui, gonfle ses poumons d’air frais, souffle bruyamment, atteint une rue illuminée. Il s’achète un paquet de cigarettes. Il n’a pas fumé depuis vingt ans. Il en grille une, puis deux, puis trois.  Traverse la Place du Vieux Marché, fonce vers le Gros Horloge, s’enfonce  dans les ruelles, arrive à la cathédrale, oblique vers le musée des Beaux-Arts, revient vers l’Eglise Saint-Maclou. Il croise des groupes de jeunes un peu éméchés, un joggeur noctambule, des couples enamourés.  Echouant dans un bar, il commande un double cognac, un deuxième et puis, il ne sait plus. Lui qui touche peu à l’alcool éprouve le besoin de se brûler la bouche, la gorge, ennuager son cerveau. Un drôle de calme lourd l’envahit, du plomb liquide fige ses jambes incertaines. Il a mal dans tous les muscles, dans les os. La plaie s’est réouverte.

Quelle heure est-il quand il se glisse dans le lit king size ? Clara dort, sans bruit. Dort-elle vraiment ? Raphaël préfère le croire. Quand il ouvre l’œil, le radio réveil affiche 11 heures 18. Il commande un café au room service, prend une longue douche très chaude pour détendre ses épaules nouées. Clara a laissé un message. «  Je pars. Je ne sais pas ce qui t’a pris. Tu aurais pu éviter de faire un scandale un jour pareil.  Je prends la voiture. Débrouille-toi. »

Avant de consulter le concierge clés d’or de l’hôtel, il attend un peu pour éviter de rencontrer un congressiste peu pressé. Un concierge sait tout dépatouiller. En un clin d’œil. Il lui loue une voiture, livrée  trente minutes plus tard. « C’est simple, l’entrée de l’autoroute est à dix minutes d’ici, tout est flêché, vous ne pouvez pas vous tromper ». Au péage de Beuzeville, il s’aperçoit qu’il a pris la direction opposée. Elle conduit vers Caen, Le Havre. « Je ne suis plus à une connerie près ». Il songe à faire demi-tour, renonce. « Tant pis je continue. ».

Des maisons de grès
Des maisons basses  de granit gris

Continuer, rouler, aller où ? Il rallume son portable éteint depuis la veille. Un message sec de Clara. « Alors ? ». Il éteint et pousuit. Il atteint Caen au bout d’une heure, contourne la ville. Et puis ? Et puis direction Rennes. Rennes le rapproche de Beaumont. Encore une demi-heure sur la départementale. Il reconnait ce paysage vert, les bocages, les maisons basses de granit gris, les clochers qui percent le ciel sans couleur. Des paysages oubliés refont surface avec une netteté surprenante, un labyrinthe de bitume qu’il suit sans hésiter, comme si tout a été avait été figé depuis des décennies. Un GPS immatériel semble le guider. Beaumont. L’entrée de la ville, elle, a changé. Un hypermarché, de petits immeubles modestes se sont construits.  Au 4 rue du Moulin à Vent, sa maison, celle d’avant, celle d’il y a longtemps. Un portail en PVC, bien opaque, a remplacé la grille en fer forgé. Il camoufle la maison trapue, toute en longueur. L’araucaria a poursuivi son ascension. Les rebords de la clôture si fleuris autrefois, sont laissés à l’abandon. Dans le jardin, il chahutait avec ses frères, les dimanches d’été son père faisait griller des merguez et des côtes d’agneau sur le barbecue.

Nouveau message de Clara, « tu es mort ou quoi ? » Enfin il envoie un texto «  Désolé. Il me faut du temps ».  Raphaël gagne le centre. Collées à la mairie, l’école de filles, l’école de garçons, construites à la fin du XIXe siècle. Le drapeau bleu-blanc-rouge flotte au fronton. Murs gris tristounets. Les fenêtres, encadrées de briques, au rez-de-chaussée sont toujours grillagées. Grillagées. Une prison. Vertige. Raphaël parvient au banc de la place, s’effondre. Des larmes coulent, incoercibles. Des sanglots le secouent. La pluie fine a commencé à tomber mêlant les gouttes du ciel aux siennes. Combien de temps reste-t-il sur ce banc ? Il ne le sait et ne s’en soucie guère, pas plus que du regard indifférent ou curieux des rares passants.

Installé dans une petite auberge familiale, dénichée dans un village, Raphaël a décidé d’écrire. A Clara ? A lui aussi. Mettre des mots  sur  l’éruption de ce volcan, qu’il croyait éteint depuis mille ans.

« Trois heures du matin. Depuis la soirée à Rouen, je ne sais plus ce que je fais, je ne sais pas ce qui m’arrive. Une bombe à retardement a explosé, me transformant en charpie, corps et âme. J’ai du mal à recoller les morceaux. Au dîner hier, le détonateur a été actionné. Un seul nom y a suffi : Machefer.  Un nom que j’exècre, que je vomis. Il faut que je maîtrise ma violence ne serait-ce que pour épeler ces huit lettres. M.A.C.H.E.F.ER. Je ne t’en ai jamais parlé. A personne d’autre d’ailleurs. Un nom grotesque. On pourrait en rire s’il nommait un saltimbanque de foire ou un bouffon de fête foraine, à l’instar des cracheurs de feu. Je n’ai pas envie d’en rire, ni même de le ridiculiser. La distance que j’ai crû prendre à travers les années a été dynamitée en quelques instants. Le boomerang m’a frappé en plein cœur.

Machefer était mon premier  instituteur à Beaumont quand ma famille est arrivée en France, on disait en métropole. Par le plus détestable des hasards, ma voisine de table l’autre soir était sa fille.

Cet homme me haïssait et s’acharnait sur moi. Il barrait d’énormes traits rouges rageurs chacun de mes devoirs, il m’envoyait au tableau pour tourner en ridicule ce que je disais, faisait rire la classe de mon accent, il traquait le moindre écart, une gomme oubliée ou un regard vers la fenêtre. Je me souviens avoir été puni pour n’avoir pas su peindre une montagne enneigée. Je n’avais jamais vu la neige, ni la montagne. Moqueries, coups de règles sur les doigts, mises au piquet, interdiction d’aller jouer en récréation, humiliations, chaque jour il trouvait le moyen de me briser un peu plus. Il m’avait prédit «  Tu seras un raté. Pas d’avenir pour des gars comme toi. Tu es trop bête, tu ne comprends rien ». Pourquoi ce harcèlement ? Je cherchais en quoi j’avais mal fait. Aller à l’école était devenu un enfer. Je pleurais dans mon oreiller, j’avais mal au ventre, des crises d’urticaire. Je rêvais d’être très malade pour rester à la maison. Je voulais mourir. J’y pensais le soir en espérant ne pas me réveiller le lendemain, j’essayais de m’étouffer sous la couverture. Je me disais que ce serait bien fait pour Machefer, qui regrettera sa méchanceté, car tout le monde comprendra que c’était sa faute. Je ne pouvais pas en parler à mes parents, tant ils vénéraient l’école et ceux qui la représentaient. J’avais neuf ans.

Ce monstre a réussi.  J’ai détesté l’école à jamais. Je suis  sorti prématurément  du système scolaire. Pas question de suivre des études supérieures, au grand dam de mes parents. Pendant toute mon adolescence je n’ai pas ouvert un livre, dégoûté de la lecture. J’ai envie de dire « Machefer m’a tuer » ». En massacrant le trop joli petit garçon que j’étais, je crois qu’il cherchait à tuer ses propres tendances coupables et inavouables.

Sans mon oncle qui m’a intégré tout jeune dans son entreprise, je serais peut-être devenu un délinquant, ou une cloche. Et je ne t’aurais jamais rencontrée ».

Léa Richard

 

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