L’Europe à vélo : la balade de Jeanne

Pendant six mois, en 2013, Jeanne Rivière, la trentaine, a roulé sur les routes d’Europe de l’Italie à la Suède et de la Pologne aux Pays-Bas, sans jamais chercher la performance. Elle a découvert l’Europe en dehors des sentiers touristiques et en a tiré un montage qui est projeté lors du Festival du voyage à vélo (les 17 et 18 janvier 2015). Rencontre avec une jeune femme coquette et attentive.

 

 Jeanne, vous êtes partie pour six mois à vélo en Europe… Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?

Le pourquoi de ce départ est probablement la question qu’on m’a le plus posée. Mais moi je ne me le suis jamais demandé ! J’aime beaucoup voyager à vélo et je le fais depuis mon adolescence. J’ai simplement attendu d’avoir la possibilité, professionnelle et financière, de partir un peu plus longtemps que d’habitude.

Si ce type de voyage m’attire autant, c’est parce qu’il me semble être le seul moyen d’être réellement libre. Lorsque je suis sur les routes, je ne prévois jamais aucune étape. La seule vraie contrainte, c’est que les magasins sont fermés le dimanche, ce que j’ai plusieurs fois oublié et qui m’a valu quelques repas frugaux ! À part ça, je m’arrête quand je suis fatiguée, je mange quand j’ai faim, je roule quand je veux avancer, je dors quand j’ai sommeil… Je reviens à des choses simples et naturelles mais tellement appréciables…

Fêter ses 30 ans en cheminFêter ses 30 ans en chemin

En quoi c’était bien d’avoir fait ce voyage à vélo, plutôt qu’en autobus, par exemple ?

Le but premier n’était pas de faire du tourisme, mais de vivre en itinérance et sans contrainte. A pied, il aurait fallu porter les affaires sur le dos et puis le paysage n’aurait pas défilé pas assez vite à mon goût !

En voiture ou en bus, j’aurais été tributaire des parkings, des horaires, du carburant… Et,  surtout, je n’aurais pas pu faire les rencontres que j’ai faites. Lorsqu’on arrive dans un village avec un vélo chargé, on est tout de suite perçu comme un voyageur, ce qui permet de créer des liens beaucoup plus facilement.

Ce que j’aime particulièrement à vélo, c’est le fait d’être toujours en contact avec les gens que l’on croise, que ce soit pour demander son chemin, trouver un endroit où dormir ou simplement remplir d’eau son bidon ! Bien sûr, il faut pédaler pour avancer, mais, en le faisant à son rythme, l’effort est tout à fait surmontable !

Gardez-vous des souvenirs qui vous paraissent essentiels ? 

Je ne sais pas si je peux qualifier ces souvenirs d' »essentiels » mais j’en ai la tête pleine et pas un jour ne passe, plus d’un an après ce voyage, sans qu’ils me reviennent … Certaines rencontres ont été particulièrement marquantes et ce sont elles qui ont donné toute leur saveur à ce périple. Une Italienne déjantée qui m’a fait dormir au milieu des scorpions, un Allemand chez qui je suis restée plusieurs jours et un autre qui m’a prêté sa ferme pour la durée que je voulais, un Suédois qui m’a fait aimer Malmö …

Mais les images qui me reviennent le plus, sont celles de paysages au milieu desquels je me suis vraiment sentie libre. Je pense en particulier à une nuit passée à la belle étoile au nord du Danemark à l’époque où il ne fait jamais totalement nuit. J’étais dans une clairière au dessus de la mer et j’ai passé une bonne partie de la nuit à admirer les couleurs du ciel et à écouter les vagues.

Jeanne ou comment voyager avec le minimum de bagages
Jeanne ou comment voyager avec le minimum de bagages

Qu’avez-vous appris  sur le monde ?

J’ai réussi à tordre le cou à tous les préjugés et craintes dont on m’a assommée avant que je parte ! Alors que ma seule vraie crainte en partant était le froid, je ne cessais d’entendre parler de violence, de viol, de vol… Et pas une seule fois je n’ai été embêtée par quiconque. Toute fille que je suis, je me suis plusieurs fois retrouvée seule chez des hommes et qui ont toujours été bienveillants et souvent même paternalistes. Mais qui jamais n’ont essayé de profiter du fait que je sois seule et du sexe faible ! J’en ai donc la preuve désormais, l’Homme est bon !

A propos des craintes justement…

Si mes amis et ma famille m’ont globalement épargné leurs peurs, il n’en a pas été de même pour mes élèves, laissés en cours d’année. Beaucoup se demandaient comment je pourrais vivre sans télévision, comment je ferais si je me perdais ou si je crevais, comment je ferais pour échapper aux horribles malfaiteurs !

Si j’avais écouté ce qu’on me disait, j’aurais eu peur de trouver un violeur à chaque virage.  Or le vrai danger, c’est les voitures !

En réalité, ma seule crainte était climatique ! Je savais qu’en partant en mars et en m’attaquant presque directement aux Alpes, certaines nuits seraient glaciales. Pour le reste, j’avais la conviction que tout problème peut être réglé si l’on sait trouver la bonne personne et c’est bien pour çà que je ne me suis pas aventurée dans des zones trop désertiques et que je me suis cantonnée à l’Europe.

…Sur la vie ? sur vous ?

Je ne crois pas avoir découvert grand chose sur moi parce que je partais en sachant ce que j’étais capable de faire. Je n’ai pas cherché à me dépasser ni à me prouver quoi que ce soit. Par contre, ce voyage a changé le regard de certaines personnes sur moi.

 Sur les photos on vous voit souvent en jupe, avec un petit collier.  C’était une décision que de rester « féminine », ou bien cela vous est naturel ?

C’est vrai que j’ai passé toute la saison chaude en jupe mais plus pour des raisons pratiques que parce que je voulais rester féminine ! Dans la mesure où je n’avais emporté que deux tenues pour six mois de voyage, il fallait qu’elles soient facilement transportables, confortables, pratiques, solides, sobres. Le legging me semblait idéal pour cela. Et comme je voulais éviter le plus possible d’attirer les regards, la jupe permettait de cacher ce qu’il y avait à cacher !

Et puis je ne suis pas une sportive et je ne me serais pas du tout sentie à l’aise si j’avais été déguisée en cycliste !

 Est-ce que ça a posé des problèmes ? Puisque nous sommes dans un magazine féminin, est-ce que votre apparence a été un souci ? est-ce que c’était un avantage que d’être une femme? 

Excepté au moment de choisir la jupe que j’allais porter tout l’été, je ne m’étais pas du tout interrogée sur ma coquetterie avant de partir.  Je n’ai pas vraiment changé mes habitudes. J’ai continué à me laver les cheveux et à m’épiler, à porter un petit collier et du vernis à ongles sur les orteils ! Mais ça s’est fait naturellement parce qu’être sur la route change notre quotidien mais pas notre personnalité.

C’est plus tard que je me suis rendue compte que mon apparence pouvait jouer à mon avantage. J’avais beau me promener sur un vélo, le fait de sembler tout à fait « normale » faisait que les gens m’ouvraient plus facilement leur porte.

Cependant il serait malhonnête de ne pas reconnaître qu’être une fille seule de 30 ans est un atout considérable, et il aurait été bête de se priver des avantages que cela a pu procurer ! Pas forcément auprès des hommes, mais plutôt parce qu’une femme inspire beaucoup moins de méfiance et quand en plus elle est seule, on cherche à la protéger ! Beaucoup de gens m’ont accueillie en me disant qu’ils auraient été inquiets de me savoir seule dans la nature et j’ai souvent reçu de l’aide sans même la demander !

Pendant le voyage, écoutiez-vous de la musique? aviez-vous emporté des livres ? 

J’ai beaucoup lu et beaucoup écouté de musique. J’avais une liseuse dans laquelle j’avais emporté tous les bouquins que je n’avais pas eu le temps de lire. Je prenais mes repas avec ma liseuse sur un genou et j’ai plus lu en quelques mois qu’en plusieurs années !

Quant à la musique, elle m’a accompagnée tout le long du voyage, j’avais même une petite enceinte dans ma sacoche de guidon pour rouler sans avoir de casque sur les oreilles. La musique m’a permis en particulier de me raccrocher un peu à ma « vraie vie » dans laquelle je fais du chant et de la danse.

Aujourd’hui, quand je réécoute les playlists que j’avais emportées, je revois des paysages ou des pays. Par exemple, Nick Cave est désormais associé à la république tchèque et Joanna Newsom au Danemark !

Comment avez-vous réalisé votre film ? Pourquoi l’avez-vous fait ? 

Je n’avais pas prévu de réaliser de film lorsque je suis partie et je n’ai d’ailleurs rien filmé. Par contre, j’ai beaucoup écrit et pris des photos. J’avais un blog (1) sur lequel je publiais régulièrement des articles, et je tenais un journal.

Il se trouve que ma ville, Nancy, organisait un festival de voyages. Ils m’ont contactée, mais lorsqu’il a fallu faire le film, je me suis retrouvée avec beaucoup de texte et peu d’images. Par chance, une amie monteuse a pu m’aider. Tout le reste est très artisanal et c’est ce qui me plait ! J’ai dessiné les cartes, fait les animations dans mon salon avec mon appareil photo de vacances et enregistré avec le dictaphone de ma chorale !

Ça doit être bon, puisque le Festival du voyage à vélo l’a choisi parmi les 24 montages retenus sur 74 reçus !

Propos recueillis par Isabelle Lesens

 

Le montage En selle ! De Jeanne rivière est projeté pour la première fois au Festival du voyage à vélo, le dimanche 18 janvier à 10 h 30.

 

(1) www.journaldunvelo.blogspot.fr

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