L’innocence archaïque au musée d’Orsay

Henri Rousseau, dit le douanier Rousseau, est un objet pictural non identifié. Le musée d’Orsay lui consacre une rétrospective, « Douanier Rousseau, l’innocence archaïque ».

Une noce à la campagne vers 1905 @ RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) : Hervé Lewandowski
Une noce à la campagne vers 1905 @ RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) : Hervé Lewandowski

Né en 1844 à Laval, il s’installe à Paris à 24 ans, en 1868. Il vient de réaliser son plus long voyage. Une fois dans la capitale, il ne franchira plus beaucoup les fortif’s. Employé à l’octroi de Paris, il en gardera le surnom de douanier, attribué par son ami Alfred Jarry, et devient plus parisien que les Parisiens. Il se découvre une vocation de peintre à 40 ans.

Peintre autodidacte, fasciné par la peinture académique et l’un de ses représentants les plus connus, William Bouguereau, il obtient l’autorisation de copier les tableaux du Louvre, du Luxembourg ou de Versailles. Et le voilà mis sur l’orbite de l’effervescence picturale parisienne. Les impressionnistes, les cubistes, les Fauve, les pointillistes, et même l’avant-garde allemande lorgnent vers lui. Picasso, Delaunay, Léger et Kandinski ne se contentent pas de l’admirer, ils collectionnent ses toiles. Mais il garde le cap qu’il s’est défini. Il reprend les thèmes des académiques, mais à sa façon : les banquets, les noces, les fêtes, les cérémonies, les portraits. Pas de perspective, des aplats de couleurs vives, des sujets raides comme la justice, regardant droit devant eux à la manière de ces portraits posés qu’offre la photographie balbutiante. A la façon des primitifs italiens, le portrait paysage est une de ses expressions favorites. Toujours sans perspective, le visage ou le corps est le premier plan d’une forêt, d’un jardin, d’une rivière ou d’une rue, autant de décors possibles.

Un autoportrait du Douanier dit beaucoup de sa démarche. Il apparaît sur un quai, engoncé dans un costume respectable, une décoration qu’il n’aura jamais à la boutonnière, un béret de rapin sur la tête, sa palette et ses pinceaux en main, au second plan un deux mât décoré de drapeaux fantaisistes et qui ne passerait pas sous le pont qui est au dernier plan. Tout est dit, le Douanier Rousseau ne sera jamais respectable, il ne partira pas sur une goélette faire le tour du monde. Il restera dans le 14e arrondissement. C’est là que son aventure singulière se déroule. Avec des hauts et beaucoup de bas. Ses amis artistes et poètes ne sont pas beaucoup plus riches que lui. Mais jamais Henri Rousseau ne galvaudera sa manière si singulière.

 L’Enfant à la-poupé1904-1905 © RMN-Grand-Palais-musée-de-l’Orangerie-Franck Raux

L’Enfant à la poupé1904-1905 © RMN-Grand-Palais-musée-de-l’Orangerie-Franck Raux

Cette manière, on la retrouve dans ses portraits, les adultes ont l’air d’avoir avalé leur parapluie, mais surtout ses portraits d’enfants sont plein d’une étrangeté difficile à définir. Il ne semble pas avoir une empathie démesurée pour ses petits modèles dont le regard a perdu toute innocence. Ses enfants sont massifs placés ou plutôt posés dans des décors-toiles de fond, comme extérieurs au monde. Ses animaux sauvages sont beaucoup plus vivants malgré leurs disproportions ou plutôt leurs proportions fantaisistes.

La dernière salle de l’exposition est consacrée aux grands sujets de prédilection du douanier que sont la jungle, les animaux sauvages et le paradis perdu. On peut imaginer que les serres et les enclos du jardin des Plantes sont ses modèles. Et il fantasme cette nature luxuriante, généreuse et dangereuse. Tout y est surdimensionné, la tête du lion mangeant l’énorme antilope aussi grosse que son prédateur, les fleurs et les lianes qui envahissent les toiles. La charmeuse de serpent est un tableau particulièrement intrigant. Il lui a été commandé par Berte de Rose, la mère de Robert Delaunay de retour d’un voyage en Inde.

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La charmeuse de-serpents 1907-Huile-sur-toile-167-x-1895-cm-Paris-musée-d’Orsay-© RMN-Grand-Palais-musée dOrsay – HervéLewandowski

Henri Rousseau meurt en 1910 dans le dénuement le plus complet. Il est enterré à la fosse commune du cimetière de Bagneux. Seule une souscription de ses amis peut lui offrir une sépulture, agrémentée d’une longue épitaphe de son fidèle ami Guillaume Apollinaire. Ce dernier écrivait de lui dans Les soirées de Paris en 1914 : « Rousseau est sans aucun doute le plus étrange, le plus audacieux et le plus charmant des peintres de l’exotisme. »

Un des grands intérêts de cette exposition est la mise en perspective de l’artiste avec les peintres qui l’entourait. Le plus emblématique est certainement la relation au-delà la mort avec Kandinsky.

Wassily Kandinsky et sa compagne Gabriele Münter avaient fait la connaissance du Douanier en 1906-1907. Ils lui avaient acheté deux tableaux Le Peintre et son modèle (1900-1905) et La Basse-Cour, que Kandinsky présentera en 1911 dans la première exposition du Blaue Reiter (Cavalier bleu, mouvement qui regroupait l’avant-garde allemande) (galerie Tannhäuser, Munich). On peut voir un portrait de Kandinsky réalisé par Gabriele Münter qui est en fil direct avec le peintre.

En mars 1912, le groupe publie un almanach dont la richesse des illustrations vise à présenter les différents aspects de l’art des origines que recherche le mouvement munichois. Kandinsky y signe un essai intitulé « Über die Formfrage » (« Sur la question de la forme »), qu’il illustre de sept œuvres de Rousseau, aux côtés d’œuvres figuratives empruntées à la tradition réaliste populaire.

C’est le début d’une reconnaissance internationale pour le Douanier Rousseau qui ne se démentira pas. Cette « innocence archaïque », que d’aucuns appellent naïveté, est une des énigmes de ce début de XXe siècle. Inclassable, il est admiré de tous et influence des courants aussi différents que le réalisme et le non-figuratif.

Marie-Catherine Chevrier

Musée d’Orsay : Entrée par le parvis, 1, rue de la Légion d’Honneur 75007 Paris

En complément de l’exposition : « Le Douanier Rousseau ou l’éclosion moderne », réalisation : Nicolas Autheman. Durée : 52 minutes (Coproduction Les Films du Tambour de Soie / ARTE France / Musée d’Orsay) Visible sur ARTE + 7.