Marine Chereau, la photographie, « le coeur dans les yeux »

 

photographie ©Marine Chereau

Marine Chereau, « Le cœur dans les yeux » *

On a beau critiquer les réseaux sociaux et en particulier Facebook. Ils sont, pour qui sait les utiliser, un fabuleux champ d’explorations et de découvertes. C’est ainsi que j’ai rencontré Marine Chereau, jeune et baroudeuse photographe nantaise de 74 ans. Je ne crains pas de le dire : Marine possède toutes les qualités des grands professionnels : l’œil affuté, l’instinct de l’image, l’extrême rapidité à saisir les situations, ce fameux « instant décisif » dont parlait Cartier-Bresson, la capacité à révéler l’humanité et les failles de chacun des sujets qu’elle capture dans son objectif. Son regard est toujours tendre, empathique et généreux. Marine a « le cœur dans les yeux » et sur la main. Une photographe et une photographie humanistes ! Et si l’on pouvait la comparer à une photographe célèbre, ce serait sans nul doute à Vivian Maier.

Catherine : Depuis combien de temps fais-tu de la photo ?

Marine : J’en fais depuis 2000. Avant, je prenais des photos de famille avec un petit appareil pour garder des souvenirs de mes enfants. La photo est venue suite à mon licenciement de mon poste de responsable marketing. Je me suis dit que je devais créer mon propre travail. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de monter une société d’inventaire patrimonial. Je me rendais chez les gens et photographiais leurs biens pour leur permettre de conserver une trace de leurs meubles, objets, bijoux et fournir des preuves aux assurances en cas d’incendie ou de vols. J’avais fait une étude de marché. Il y avait du potentiel, mais, personne, aucun assureur ne m’a aidée à démarrer. Pour l’occasion, j’avais acheté un appareil photo et un ordinateur. Ensuite, je me suis dit : « qu’est-ce que je vais faire de ça ? ». Alors, je suis sortie dans la rue et la photographie est devenue une passion dès le tout premier clic. Le bruit m’a absolument fascinée. Ce son a quelque chose de sensuel qui résonne, qui passe dans tout le corps jusque dans les doigts. Quand je la ressens dans mes doigts, je sais que la photo est bonne.

Photographie ©Marine Chereau

Catherine : Tes photos sont-elles mises en scène ?

Marine : Jamais ! Je fais tout au feeling, à l’instinct, dans l’immédiat. J’ai d’ailleurs toujours mon appareil pendu au cou.

Catherine : Te considères-tu comme une photographe de rue ?

Marine : J’aime beaucoup ça. Dans une photo, s’il n’y a pas d’humains, ça ne m’intéresse pas. J’adore aussi photographier des personnes de dos. Il me semble que les dos expriment quelque chose de plus, car les gens sont davantage dans un laisser-aller que lorsqu’ils sont de face.

Catherine : Qu’est-ce qu’une bonne photo pour toi ?

Marine : C’est une photo prise à la volée, où tu vois que les gens n’ont pas posé. C’est une image qui transmet par l’intermédiaire des regards, des attitudes, des gestes, des expressions, un côté humain qui va questionner le spectateur et le faire réfléchir. Je voudrais que chaque photo soit une histoire en soi. C’est pourquoi les titres sont si importants. Pour moi, une photo doit dire quelque chose. Si elle ne dit rien, s’il n’y a que de l’esthétique, ça ne m’intéresse pas.

L’esthétique est purement instinctive. Et comme je ne connais rien à la technique, je la remplace par l’instinct.

Photographie ©Marine Chereau

Catherine : Quels sont les photographes qui t’inspirent ?

Marine : Le premier nom qui me vient à l’esprit est évidemment celui de Vivian Maier. Et puis d’autres. Tous ceux qui sont dans le constat de la vie comme Robert Doisneau,  Willy Ronis, Sebastião Salgado…

Catherine : Parle-moi du projet Never Explain

Marine : Ce projet vient de loin. Il remonte à la lecture du livre d’un grand gourou de la motivation de la Silicone Valley, Roger Von Oech, qui remettait en cause toutes nos habitudes et nos certitudes dans un ouvrage intitulé Créatif de choc. C’est ma bible depuis 20 ans. Il correspond bien à mon tempérament de rebelle qui ne veut jamais rien faire comme les autres et désire remettre sans cesse les choses en cause. Il se trouve qu’il y a 3 ans, je me suis multi fracturée les 2 chevilles. Comme, je suis restée un an et demi sans pouvoir ni marcher ni sortir pour faire faire des photos, j’ai commencé à fouiller dans mes fichiers et à faire un tri. J’avais à peu près 150 000 photographies.  Au même moment, j’ai relu le bouquin. Et l’idée m’est venue automatiquement : « et si je faisais les choses à l’envers ». J’ai inversé les fonds, les paysages urbains et j’ai réintégré des gens que j’avais pris en les remettant à l’endroit. J’ai joint un texte un texte en disant : « Et si la vie n’était pas comme on la croit ?»

Et en effet, quand tu te casses les jambes, tu te dis que la vie bascule très vite d’une seconde à l’autre et donc que tu dois te créer un nouveau monde. Grâce au financement participatif par crowfunding, j’ai pu éditer un livre et présenter mon exposition dans une galerie à Nantes.

http://marinechereau.wixsite.com/photographer/never-explain

Photographie ©Marine Chereau

Catherine : Tu as également réalisé un travail sur la mémoire de l’habitat

Marine : Oui, il s’agissait d’un travail de commande. J’ai réalisé une vingtaine de livres individualisés sur les maisons de famille. Je me rendais chez les gens pour photographier leur intérieur. Pour moi ce qui est important, c’est que les gens puissent laisser une mémoire de leurs lieux de vie à leurs enfants et petits-enfants. Au préalable, je m’entretenais avec les propriétaires car il fallait que je rentre dans l’âme de leur maison, dans son vécu et dans celui de ses habitants. Chaque chose a une histoire et c’est pourquoi, je me fais raconter l’histoire de chaque objet. C’est tout un cheminement, presque un travail de société finalement.

http://marinechereau.wixsite.com/memoirehabitat

Catherine : Tu es très connectée. Quelle importance ont les réseaux sociaux pour toi ?

Marine : Au départ, j’étais totalement arcboutée contre Facebook et finalement, je m’y suis mise. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai pu nouer des contacts avec des photographes du monde entier : des Russes, des Afghans, des Colombiens. Je me suis aperçue que chaque pays avait sa propre vision photographique. Cela m’a également obligée à revoir, soigner mes photos pour les présenter, bref à avoir un style. Je me sers aussi de Facebook comme d’un journal photographique. Et puis surtout, cela me permet de rester en contact avec les miens.

 Catherine : Tu fais essentiellement du noir et blanc ?

Marine : Oui, essentiellement car je me suis dit que tous les grands photographes faisaient du noir et blanc ! (rires)

Catherine : Quel type de projet aimerais-tu mener à présent ?

Marine : J’aimerais bien faire un travail sur Alzheimer, un asile ou la prison. Des domaines fermés où les gens ont des choses à exprimer.

Catherine : Est-ce qu’il y a un genre particulier de photo que tu aurais aimé faire ?

Marine : J’aurais adoré être photographe de guerre, pour l’instantané, pour l’état d’urgence, pour courir dans tous les sens… Bref, j’aurais aimé être un homme !!! (rires à nouveau)

 

* Philippe Soupault

8 réflexions sur “ Marine Chereau, la photographie, « le coeur dans les yeux » ”

  1. Merci Catherine pour cet élogieux article dans lequel je me reconnais parfaitement. Tu as su transcrire ce que je ressens dans ce monde de la photo et ce pourquoi je la pratique avec tant d’assiduité.
    Pour moi les photos doivent être partagées plutôt qu’être gardées jalousement dans son ordinateur. Le partage me fait plaisir par les retours et apporte une satisfaction, à priori, à ceux qui regardent les photos.
    Bonne continuation dans ta démarche à « Pour nous les femmes » et décris nous encore beaucoup d’entre elles dans d’autres articles.

  2. Félicitations pour ce merveilleux entretien, dans lequel je retrouve (et découvre aussi) parfaitement Marine…

    L’oeil de Marine est en même temps un « grand angle » ouvert sur le monde, et un « zoom » sur nos vies et notre quotidien, ces photos parlent parfaitement le langage de la fraternité et de l’amour…elle nous prouve par ses divers projets que tout doit être tenté pour peu que nous ayons envie de réussir…et c’est son cas avec élégance…

    1. Merci Miguel. Sympa d’avoir le regard d’un homme et ami dans Pour nous les femmes d’autant qu’il est empathique. Ravie d’offrir ce reflet en miroir. A suivre pour d’autres portraits et à partager.
      So long.
      Marine

  3. Bravo car c’est la bonne definition de l’oeil de Marine car je trouve que ses photos sont magnifiques et que c’est une bonne personne je suis contente de l’avoir rencontree sur mon chemin avec son appareil photo et un grand coeur .

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