New York New York, marathonwoman

Gisèle Prévost signe une nouvelle où la tragique solitude de l’individu trouve un moment de grâce au son du jazz d’un Club de Greenwich Village.

 

new york mathilde avenati
New York @Mathilde Avenati

Elle a passé une partie de la nuit à manger des pâtes gluantes dans un italien glauque de Broadway éclairé au néon. Il faut des sucres lents. Et elle a gagné. Le marathon de New York en 3H11mn. Victoire !

Un jour, il y a des années, elle s’est mise à courir et depuis elle n’a jamais cessé. Pourquoi ? Vers quoi ?  Parce qu’il faut courir. Comme Forrest Gump. Non pas qu’elle aime cela, c’est une souffrance. Ses pieds, ses mollets, ses tendons ne lui appartiennent plus. Son corps est un oiseau blessé, desséché, des muscles tendus sur des os. Sa vessie s’effondre,  une descente d’organes, on appelle ça.

Mais quand on réalise un rêve il faut aller au bout. Au bout de soi-même, jusqu’à l’épuisement. Et quand courir ne suffit plus, elle passe à ironman. L’autre jour à Long Island elle a nagé, nagé jusqu’à la limite extrême de ses forces avant de se jeter blême, semi-évanouie, sur sa serviette de plage, face contre terre, vaincue. Quelle poussée d’adrénaline ? Quel orgasme total et solitaire l’habite dans ces moments là ?

Il lui faut aller au bout du temps. Elle n’a plus vingt ans et elle ne veut pas vieillir. Elle a délaissé enfants et mari pour se donner toute entière à sa passion. A corps perdu. Corps violenté, exigeant qui en redemande, épuisé avant l’heure et jamais satisfait.

Il faut aller au bout de la route. Traverser le monde, vite, toujours plus vite. Aller d’un marathon à l’autre, de Paris à Venise, à New York, sans regarder, sans voir, la tête vide. Surtout ne pas penser. Courir pour oublier ? Pour fuir ?

Il lui faut aller au bout de sa quête. Ici à New York dans cette marée humaine qui l’emporte et la porte elle se sent parmi les siens. L’espoir d’une autre vie dans un autre monde ? Le vent du nord glacial qui se glisse entre les blocs en cette journée ensoleillée de novembre, elle ne le sent même pas. Elle est déjà ailleurs.

L’été indien se termine, la grande pomme brille de tous ses feux. Un tour de Manhattan rapide est organisé pour les coureurs le lendemain. En bus pour gagner du temps. Juste le temps de descendre et de remonter vite fait pour voir Harlem et les Closters, Times Square, Down Town, Ground Zero. C’est la première fois qu’elle vient à New York, elle n’a jamais connu les Twins, elle ne peut donc pas voir la différence. Juste quelques souvenirs d’images à la télévision, comme dans un film. A l’époque, elle faisait de la peinture, l’actualité ne l’intéressait pas, la politique encore moins. Elle n’avait suivi que de très loin.

Elle aperçoit la Statue de la Liberté. Dans sa jeunesse, elle a lu Elia Kazan America America. Elle se souvient, l’arrivée de l’immigrant pauvre, sale, épuisé, plein d’espoir dans le nouveau monde. Quelque chose qui ressemble à un pincement au cœur la prend par surprise, vite évacué. C’était il y a si longtemps. Et puis une séance shopping obligée les attend. Baskets des meilleures marques, joggings, T-shirts, New York est la ville idéale pour ça. On y trouve du  matériel et équipement sportifs comme nulle part ailleurs. Et puis « avec le cours actuel du dollar… », Ils ont dit avant de partir. Mais c’est tout, car pour le reste, elle n’a plus de désir.  Woody Allen aussi, elle a vu quelques-uns de ses films, Manhattan peut-être. Mais son mari n’aimait pas son humour noir. Ces histoires de psychanalyse, de gens torturés, non, pas pour eux. Les familles parfaites n’ont pas d’état d’âme. Alors elle a laissé tomber. Brooklyn bridge oui, c’est là qu’elle a couru hier. Elle connait pour avoir vu Working Girls à la télé un après-midi où elle s’ennuyait. Une belle histoire. Elle s’est rêvée un instant Melanie Griffith dans les bras d’Harrison Ford. Personne heureusement n’en a jamais rien su !  On lui a conseillé aussi les Desperate Housewives. Mais elle n’a pas aimé la série, leurs maisons ressemblent trop à celles de la banlieue où elle vit.

Arrivée à l’hôtel, au 14e étage d’un gratte-ciel proche des Nations Unies, une brume épaisse a commencé à tomber sur la ville. Les sirènes de police n’arrêtent pas. « Qu’est-ce que je fais ici ? Me coucher, dormir, oublier ». Elle est au bord de la panique. Mais elle s’est laissée convaincre par le groupe d’aller passer un moment dans un club de Greenwich Village pour écouter du jazz. Elle n’a pas osé dire non. Elle se douche et enfile sa robe rouge glissée dans sa valise à tout hasard. Le rouge donne de l’assurance, elle l’a lu dans un magazine féminin.

Elle trouve le métro pour Down Town horrible. Effrayantes les volutes de fumée qui sortent des bouches des entrailles de la ville au coin des rues. Oppressants ces immeubles tellement hauts qu’on ne voit plus le ciel.

« Welcome to the cruel world, Hope you find your way », chante un sosie de Ben Harper lorsqu’ils pénètrent dans le Village Vanguard. Elle ignore que Nina Simone, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sarah Waugh, les plus belles voix du jazz, ont chanté ici. Avec les plus grands jazzmen, Miles Davis, John Coltrane, Bill Evans. Quelques photos et dédicaces vieillies accrochées aux murs rappellent leurs bœufs historiques. Le temps semble s’y être arrêté.

L’atmosphère est sombre, chaude, un peu moite. On leur sert d’emblée un Manhattan, le cocktail maison depuis 1920. Un mélange de vieux bourbon et de vodka on the rock piqué d’une cerise confite décorative. Tout New York dans un verre dont le secret n’a jamais été révélé. Les héroïnes de la série Sex and the City en abusent pour leur plus grand plaisir, on lui raconte. Impossible de résister à une douce torpeur qui l’envahit. « Welcome, welcome. Hope you find your way. It’s a cruel world. Try to enjoy your stay », poursuit la voix chaude. La chaleur lui monte aux joues. Elle sourit et approuve de la tête quand un géant noir lui apporte un deuxième Manhattan. Elle défait deux boutons du décolleté de sa robe pour mieux respirer.  « Makes life hard living but I’m so, so scared to die », continue Ben Harper. Maintenant elle est au bord des larmes. Le piano poursuit en solo. Elle se reprend. Il accueille une diva noire. « In my solitude », une voix rauque et fêlée reprend la chanson de Billie Holiday composée par le grand Duke Ellington. La femme s’abandonne à l’émotion. Elle dépose les armes et se laisse envelopper par la chaleur de la voix, la magie du lieu, l’atmosphère. Dinah Washington attaque : « I’m mad about the boy ». La femme frissonne. La diva enchaîne avec Tenderly. « Now I am no longer alone…

Quelques Manhattan plus tard, le groupe de sportifs quitte les lieux. Le jour se lève sur la ville. Les sirènes se sont tues. Les fumeurs devant la porte, les taxis en maraude. En levant la tête très en arrière on entrevoit une lueur rose, le ciel. La vie n’a jamais cessé dans Manhattan. Le cœur de la ville bat.

Un garçon, le plus jeune du groupe, esquisse un pas de danse, vite suivi par un autre. Tous s’y mettent. Ils passent sous l’arc de triomphe de Times Square. Ils sont les danseurs de West Side Story. « I like Manhattan ». Elle est Nathalie Wood.  On ne voit que sa robe rouge, elle rit. Ils chantent « I like to be in America… ». Ils décident de rentrer à pied. Ils dansent pour remonter la 7e Avenue. Au matin, elle s’endort en fredonnant « Now I am no longer alone with a dream in my life ».

 Gisèle Prévost