Un week-end au Havre ?

Pourquoi ne pas passer un week-end au Havre ?

Le havre fête ses 500 ans d’existence avec la manifestation « Un été au Havre » du 27 mai au 5 novembre 2017.

Immeuble construit par Auguste Perret (Photographie Catherine Jubert)

En 1945, Le Havre n’est qu’un vaste champ de ruines, anéantie par 10 000 tonnes de bombes. La guerre a fait table rase des élégantes constructions haussmanniennes et normandes.

Il aura fallu attendre un demi-siècle pour que les havrais se réapproprient leur ville construite par Auguste Perret. Son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO, en 2005, a permis de poser un regard neuf sur la cité, qualifiée parfois de Stalingrad-sur-Mer.  Aujourd’hui Le Havre a la ferme intention de dépasser cette image de ville sinistre et sans cachet et offre à l’occasion de ses 500 ans de nombreuses manifestations culturelles et artistiques. La ville du Havre propose aux visiteurs 4 parcours qui leur feront découvrir les trésors architecturaux de la ville et les installations artistiques. Alors, pourquoi ne pas y passer un week-end ?

On pourra y découvrir

Catène de Containers de Vincent Ganivet (quai Southampton), deux immenses arches de vingt-et-un containers s’entrecroisant à 25 mètres au-dessus du sol. A la croisée de la ville et du port de commerce, l’arche double, visible de très loin, renvoie l’image d’une place portuaire, leader français dans le trafic des portes conteneurs.

Catène de Containers de Vincent Ganivet. Photographie Catherine Jubert,

Couleurs sur la plage de Karel Martens

    Photographie Catherine Jubert

Le temps d’un été, les cabanes de plage ont abandonné leur blancheur traditionnelle pour des rayures aux teintes acidulées.

Accumulation of Power de Chiharu Shiota (église Saint-Joseph), boulevard François 1er)

L’artiste japonaise a suspendu dans l’impressionnante et lumineuse nef de l’église Saint-Joseph, un maelstrom arachnéen de fils de laine rouge. « Saint-Joseph est un espace où l’énergie, les pensées, les vœux et les prières s’accumulent. Le tourbillon rouge de mon œuvre symbolise la concentration de spiritualité que l’on trouve dans cette église. Chaque idée, chaque pensée, chaque prière est collectée et rassemblée dans cette construction qui ressemble à une tempête, où l’énergie tire sa puissance de l’accumulation. » Surplombant l’autel, l’œuvre de l’artiste japonaise s’élève au-dessus du religieux pour toucher à l’universel. Le spectateur se perd dans les tourbillons de fils.

On pourra également visiter l’exposition Pierre et Gilles Clair-Obscur au MuMa (2 boulevard Clémenceau)

Dans le port du Havre (Frédéric Lenfant), 1998, Collection particulière. (©Pierre et Gilles)

 

Pierre et Gilles, Funny Balls (Marc Jacobs) 2012

Madonna, Isabelle Huppert, Stromae, Jean-Paul Gaultier, Amélie Nothomb… se sont prêtés aux jeux de mise en scène de Pierre et Gilles. Leur travail, jouant avec les clichés et nourri d’influences mythologiques, religieuses est tantôt drôle, émouvant, kitsch, pathétique. Un travail entre ombre et lumière.

Mais on peut aussi se rendre au Havre juste pour rêver et laisser-aller son regard à la poésie et à la magie des lignes .

Le Volcan, Théâtre et bibliothèque construits pas Oscar Nimeyer  (photographie Catherine Jubert)
Vue du  port (photographie Catherine Jubert)
Vue du port (photographie Catherine Jubert)

Plus d’infos sur http://www.uneteauhavre2017.fr/fr

Catherine Jubert

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

« Dans la photographie, je travaille avec l’ombre et la lumière. Avec le chamanisme, j’accompagne des personnes à aimer leur part d’ombre et à l’embrasser avec douceur. A voir la lumière qui est en soi pour la laisser rayonner » 

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Rodin au Grand Palais : coup de gueule

Affiche de l’exposition

De passage à Paris, fan de Rodin, je me précipite au Grand-Palais voir l’Exposition du Centenaire. Quelle déception ! Première question, pourquoi avoir délocalisé le musée Rodin aux Champs Elysées, dans la mesure où 80 % des œuvres présentées viennent du dit musée. Il eut été plus simple et moins onéreux d’investir les jardins de la rue de Varenne.

Cette folie des expositions où l’on se donne un badigeon de culture pour la modique somme de 12, 13, 15 euros, voir plus, commence à me lasser. Il faut choisir son créneau plusieurs jours avant, sans préjuger de l’envie du moment. Et ces expos remplissages et hagiographiques n’apportent en fait pas grand chose. Prenons celle qui nous occupe, elle manque singulièrement de chair et d’humanité. Le non dit de cette exposition est que Rodin est un génie, ce qui est une évidence, travaillant seul, en dehors de tout contexte historique, développant une énergie prométhéenne. Comment peut-on faire l’impasse sur Rose, sa mégère bien aimée, sur Camille Claudel, son aimante/aidante passionnée, sur son atelier pléthorique qui voyaient des dizaines de petites mains à l’œuvre. Rien de tout ça. L’infiniment grand et l’infiniment petit lui sont attribués. Camille Claudel y subit une trahison ultime. Elle n’apparait qu’aux deux tiers de l’exposition avec une vieille femme en plâtre, au détour d’une vitrine, très explicite de sa manière. Longiligne, les attaches fines, les seins pendants, cette vieillarde est impressionnante.

En revanche, il est fait référence aux suiveurs de Rodin, de façon très tirée par les cheveux. Zadkine et Giacometti, pourtant très éloignés du Maître ont la part belle. La filiation avec l’Allemand Wilhelm Lehmbruck, qui fut son élève, est plus évidente. Même source d’inspiration, même exécution dans le grandiose et dans la masse.

La Venus de Milo © Kamizole.blog.lemonde.fr

Le fil conducteur semble être le corps tronqué, « qui raconte une histoire. » Il serait l’initiateur de cette manière. La Victoire de Samothrace, magnifique corps tronqué s’il en est, résidente du Louvre depuis 1883, La Venus de Milo, la sensualité faite femme, bien que manchote, qui y a pris ses quartiers éternels en 1821, n’ont pas échappé à Auguste Rodin. Jeune, il y faisait ses gammes. Pour enrichir ses connaissances, il entreprit un voyage en Italie, afin de s’immerger dans la culture antique et classique. Il ne pouvait qu’en arriver à la conclusion qu’un fragment peut dire tout aussi bien qu’un corps entier, se mettant ainsi  dans le sillon de Michel-Ange.

L’accent est mis sur Antoine Bourdelle, son élève pendant dix sept ans, nettement plus académique que le maître, et Aristide Maillol, le sculpteur des femmes callipyges. Ce dernier était un ami de Bourdelle, et Auguste Rodin l’un de ses admirateurs. Là encore on s’interroge. Ils sont là. C’est tout. Comme une évidence.

Le contexte historique est gommé. D’un personnage génial, haut en couleur, célèbre pour ses colères et ses coups de gueule, capable de mettre de l’eau dans son vin pour obtenir un contrat, habile négociateur et négociant, il ne reste rien. Auguste Rodin devient un personnage lisse, sans vie, sans passé, sans heurts et malheurs.

Le plus étonnant est que les concepteurs de l’exposition sont des conceptrices ; elles ont fait une exposition d’hommes pour les hommes, sans imagination.

En attendant, elle rêvait du Brésil…

En attendant, elle rêvait du Brésil

Petit Paul lui disait souvent, qu’en dehors de porter le même prénom, elle ressemblait à Suzanne Flon. Suzanne, un beau prénom, doux comme ses yeux. Un prénom sentant bon les fleurs séchées, ajoutait, Paul, toujours flatteur et prévenant avec sa vieille tante. Quelques jours avant son départ, il l’avait emmené voir un film où jouait l’actrice, « La Belle image ». Elle ne se souvenait plus très bien des images justement et de l’histoire, mais elle se remémorait son regard doux, sa voix déterminée et légèrement cassée.

Devenu adulte, et mesurant un bon mètre quatre-vingt-dix, Paul demeurait toujours pour elle, le Petit Paul, l’enfant qu’elle avait recueilli après l’accident de sa sœur et de son beau-frère, alors qu’il n’avait que deux ans. Elle l’avait élevé, choyé, aimé comme son propre fils. Dans ses souvenirs, elle se l’imaginait comme un colosse qui veillait sur elle. De loin, de bien loin maintenant qu’il était parti …

Elle se demandait comment Suzanne Flon aurait réagi face à ce départ. Aurait-elle autant pleuré ? Certainement pas… Elle n’avait plus que ce garçon comme famille. Suzanne, l’actrice devait, elle, avoir de nombreux amis pour la soutenir. La petite couturière de village, au fin fond du pays de Retz, n’avait plus que des clients. Des clients exigeants et bavards qu’il fallait toujours écouter, se plaindre, se vanter, envahir son espace de leurs mots … Souvent, elle essayait de détourner la conversation sur le sujet qui occupait totalement son esprit, le Brésil. Mais on lui coupait toujours la parole. Les gens ne pensent qu’à eux, ne parlent que d’eux. Ils la prenaient sans doute pour une vieille radoteuse.

Petit Paul, se disait à l’étroit dans le petit village à une vingtaine de kilomètres de Saint-Nazaire. Il voulait partir, avait envie de nouveaux horizons, de grands espaces. L’aventure, la vraie, le tentait. C’est bien normal quand on a vingt ans. Il avait choisi le Brésil, comme ça, un peu par hasard, parce qu’il avait vu un reportage sur l’Amazonie qui présentait ce « poumon vert de la planète » comme un nouvel Eldorado. Il parlait à Suzanne de la forêt comme s’il y avait vécu : les animaux inconnus et dangereux, leurs cris stridents qui peuplaient la forêt.  C’était chaud, humide, bruyant et mystérieux. Des populations sauvages et primitives y vivaient nues dans des endroits inatteignables. Les femmes aussi, demandait Suzanne ? Oui, les femmes, les hommes, les enfants … Ils se nourrissaient d’énormes vers blancs, gros comme la main. L’Amazonie abritait les terribles réducteurs de tête … Paul lui montrait son poing. On peut devenir comme ça ! Suzanne frissonnait à cette évocation. Elle lui fit promettre de ne pas trop s’enfoncer dans la forêt.

Mais, le Brésil, ce n’était pas que cela, il y avait aussi des terres immenses à cultiver, du minerai, des bois précieux, de l’or à foison … Et ses yeux se mettaient à luire d’un étrange éclat fauve. C’était une terre de démesure faite pour des hommes de bonne volonté qui n’avaient pas peur de retrousser leurs manches. Lui, costaud et courageux comme il était, défricherait la forêt à mains nues s’il le fallait, et cultiverait des champs mille fois plus grands que ceux que possédaient les plus riches des cultivateurs de la région. Des étendues si vastes, que même l’horizon ne les bornait pas. Il deviendrait riche, lui disait-il, en la faisant tournoyer. Suzanne ne voyait pas bien pourquoi aller si loin. Partout, il était possible de développer de grands rêves. Il suffisait de le vouloir. Il l’étourdissait de noms de lieux qu’il prononçait avec une voix chaude et suave qu’elle ne lui connaissait pas : Rio, Bahia de Todos os Santos, Sao Paulo, Mato Grosso, Amazonia, Rio Negro, ManausEt les filles, les plus belles du monde, avec des fesses … des seins… (Et il joignait le geste à la parole en dessinant d’énormes formes voluptueuses dans le vide), mais pas plus belle que toi, tante Suzon. Suzanne se représentait des femmes montgolfières qui emporteraient son neveu chéri dans les airs. L’enthousiasme de Paul finit par la gagner elle aussi. Surtout qu’il lui avait promis dès qu’il serait bien installé, de la faire venir. Mais… pour réaliser ses rêves et commencer à s’installer sans vivre comme un pouilleux d’émigré, il lui fallait de l’argent. Que n’aurait-elle pas fait pour ce neveu adoré, qui n’avait, certes, jamais été brillant à l’école, mais qui lui avait toujours manifesté de l’affection ?

Alors, elle lui offrit tout ce qu’elle possédait. Ses maigres économies fondirent en un clin d’œil. Elle pompa jusqu’au dernier sous de son livret de Caisse d’Epargne, hypothéqua sa petite maison, vendit les bijoux hérités de sa mère. Promis, il les lui rendrait au centuple. Il travaillerait, la ferait venir, ne lui offrirait pas un atelier de couture, mais une usine toute entière dont elle serait la patronne. Peut-être même qu’ils pourraient s’étendre dans toute l’Amérique latine. Là-bas, il en ferait sa reine. Elle, qui n’avait jamais été plus loin que Nantes, n’en demandait pas tant … Et puis, quand il deviendrait riche, il achèterait un grand voilier blanc, très blanc qui fendrait l’horizon. Ils traverseraient l’Atlantique de temps en temps pour rendre visite à leur famille. Quelle famille, lui demanda Suzanne ?

Elle l’accompagna en bus, jusqu’au port de Saint-Nazaire et elle ne prit le chemin du retour que lorsque le bateau ne fût plus qu’un minuscule point à l’horizon. Son cœur se serra, se rétracta douloureusement au point d’atteindre la dimension de ce point. Il ne reprit jamais sa taille initiale.

L’attente débuta.

Suzanne qui ne percevait qu’une minuscule retraite dut continuer son activité de couturière. Durant de longues semaines, elle attendit des nouvelles de son neveu aventurier. On lui dit que le bateau pouvait mettre des mois à traverser l’Atlantique. Pourtant, en regardant une carte, les distances entre les deux continents semblaient si proches. Elle regardait l’échelle et se perdait dans les calculs. Les chiffres obtenus, trop flous et irréels ne lui parlaient pas, ne matérialisaient pas l’absence de son petit Paul. Elle imaginait son bateau à la merci des éléments. Elle fit plusieurs fois le trajet jusqu’à la capitainerie pour savoir si un navire en direction de Sao Paulo avait fait naufrage. Elle revenait chez elle, fatiguée, de plus en plus voutée. Chaque jour, derrière la fenêtre, elle guettait l’arrivée du facteur. Son cœur s’arrêtait de battre quand il passait en vélo devant sa maison. Mais, rien … Quelques factures qu’elle avait du mal à payer et rien d’autre. Se résigner à l’attendre. Il ne pouvait pas l’avoir oubliée. Elle verrait cette voile blanche à l’horizon et il la ferait tournoyer dans les airs comme autrefois.

Un jour enfin, une carte postale arriva. Elle représentait une plage avec des cocotiers. « Bien arrivé. Pays superbe. T’embrasse tendrement. Petit Paul ». Il avait dessiné maladroitement, dans un angle, un perroquet, comme le font les enfants pour illustrer leur carte. C’était tout… Suzanne ne pouvait même pas lui répondre, il avait oublié de lui donner son adresse, même en poste restante. Quel étourdi ce garçon ! Il réparerait son erreur la prochaine fois. Elle observa longuement la photo. C’est vrai que les couleurs étaient très belles, presque fausses. Elle n’avait jamais vu de bleus et de verts aussi intenses, aussi irréels. Mais elle se rappela que ce pays était tellement différent des autres. Désormais, pour elle, le Brésil se résuma à la photographie de cette simple plage. A la lisière, il devait y avoir ces champs à perte de vue dont il lui avait parlé. Elle l’afficha dans son atelier, au-dessus de sa machine à coudre, la montrant à qui voulait bien la regarder.

Elle commençait toujours ces phrases par : « justement, mon neveu qui est Brésil… », et elle inventait une histoire à son sujet. Elle bricolait des récits extraordinaires à partir de ce qu’il lui avait raconté avant de partir. Il se trouvait en ce moment dans la jungle, au milieu de peuples sauvages et barbares qui le retenaient prisonnier. Et là-bas, il n’y avait pas de facteurs. Elle se cousait des souvenirs qu’elle finissait par croire vrais. Elle meubla l’attente de mots. C’est dommage, elle ne se souvenait plus de ces noms de lieux si chantants. Ne lui restait dans les oreilles que la voix chaude de son neveu. Ses interlocuteurs, impressionnés pensait-elle, hochaient la tête. Un jour, l’une de ses clientes, se risqua à lui demander : « tu es sûre que c’est le Brésil, parce que moi, j’ai déjà vu ce genre de plage en France ? Fais-voir le timbre et le cachet de la poste qu’on puisse vérifier d’où ça vient exactement ». Suzanne, vexée, chassa cette cliente de son atelier. De quel droit, remettait-elle en doute la parole de son neveu ? Le timbre ? C’est vrai, il n’y en avait jamais eu, pas plus que de cachet de la poste. Le dessin du perroquet aux couleurs criardes le recouvrait. C’était peut-être la coutume dans ce pays. Et puis après ? Ce qui comptait c’est qu’il fût vivant !

Elle attendit encore pendant de longs mois de ses nouvelles. Pour occuper le vide, elle passait de longues heures à contempler des photos de Petit Paul. Régulièrement, elle changeait le contenu du petit cadre en cuir qu’il lui avait offert le Noël précédant son départ. Elle lui parlait dans sa tête, puis à haute voix comme s’il était présent dans la pièce. Les fleurs qu’elle disposait à côté du cadre semblaient donner de la vie à l’image. Elle chassa cette autre cliente, qui lui avait lancé que son atelier finissait par ressembler à un cimetière avec toutes ces fleurs qui ornaient les photos d’un disparu. Elle devrait se faire une raison à présent, il ne reviendrait pas. Non, il n’avait pas disparu son neveu, il était seulement très occupé avec une nature hostile qu’il fallait sans cesse dompter et qui reprenait toujours très vite, ses droits sur les hommes. C’est tout !

Peu à peu, les clients désertèrent l’atelier de Suzanne. Sa machine, qu’elle ne pouvait faire réparer tomba définitivement en panne. Elle revint aux méthodes anciennes du fil et de l’aiguille. Mais, sa vue baissait de jour en jour. Le médecin diagnostiqua une cataracte. Elle n’avait pas les moyens de se faire opérer. Un rond noir rétrécissait son champ de vision. Pour coudre, elle devait se mettre près de la fenêtre et coller ses yeux à quelques centimètres du tissu. Elle continua cependant à s’occuper de ses vêtements restés dans l’armoire. Elle les lavait, vérifiait qu’il n’y ait pas d’accrocs, recousait un bouton par ci par là, renforçait un ourlet, les repassait impeccablement. Elle n’aimait pas qu’il ait l’air négligé. Quand elle lissait le tissu encore chaud et humide de la patte mouille, elle fermait les yeux et avait l’impression de poser la main sur le torse du jeune homme. Elle sentait sa chaleur quand il la prenait dans les bras et lui donnait du « ma tatie chérie ». Elle pliait soigneusement la chemise, le pantalon, le pull, le rangeait dans l’armoire dans un alignement parfait, ajoutait pour finir un brin de lavande fraiche. Puis, dans une lutte perpétuelle engagée avec la poussière et les mites, elle recommençait l’opération, jour après jour. Accomplir ces tâches, était un peu son Brésil à elle. Elle allait jusqu’à changer ses draps chaque semaine. Comme ça quand il rentrerait, il retrouverait son linge frais et propre.

Il arriva un moment où Suzanne ne vit presque plus rien du tout. Elle ne voulait pas porter de lunettes, parce que Suzanne Flon ne devait pas en porter dans les films. Un jour, on frappa violemment à la porte. Un homme grand, armé d’un couteau força l’entrée, bouscula la vieille dame : « tu l’as mis où le pognon ? Cet enfoiré m’a dit que tu en avais plein caché dans ton armoire de vieille radine. Il doit payer ses dettes, ce salaud. Sinon quand il sortira, je lui trouerai la peau ». Il la secoua. Suzanne dit qu’elle n’avait rien à lui donner, que tout ce qu’elle possédait était là. Alors, il devint comme fou furieux, retourna entièrement la maison, vida tous les meubles, renversa le contenu des placards, cassa les assiettes, éventra les matelas et coussins, démonta les piles de linge soigneusement pliés. « Non, pas son linge ! », hurlait-elle. Il ne trouva rien, évidemment. Suzanne avait tout vendu pour son neveu … Alors, il embarqua la vieille machine à coudre, une authentique pièce de collection et la menaça de revenir.

Suzanne terrifiée, n’osait même plus sortir de la maison pour faire les courses. Elle préférait conserver ses forces pour l’attente. Elle resta ainsi, plusieurs jours, assise dans son fauteuil, derrière la fenêtre, à espérer le retour de son Petit Paul. Un jour, il reviendrait du Brésil… Son regard obscurci se portait, au loin, par-delà le clocher de l’église, du côté de la mer. Au milieu du voile noir qui opacifiait sa cornée, ne laissant la lumière pénétrer que par un minuscule trou d’épingle, Elle guettait sur l’horizon étroit, une voile blanche.

En attendant, elle rêvait du Brésil…

Catherine Jubert, Mille autres vies que la Mienne, 2014

 

Le T’Cup, un afternoon tea entre Harry Potter et Alice au Pays des Merveilles

Allison Yu est une jeune new-yorkaise d’origine chinoise, étudiante en lettres et bloggeuse culinaire qui nous invite dans une langue particulièrement savoureuse à partager ses coups de cœur et ses découvertes parisiennes. Aujourd’hui, le T’Cup, un afternoon tea situé dans le Marais.

En été, il arrive souvent que l’on rechigne à quitter le confort de la maison ou les ombres qui protègent contre le chaud de la saison. C’est le moment de l’année où l’on a peut-être un peu plus de temps libre, mais il est tout de même difficile d’en profiter, car l’intensité du soleil rend toute activité extérieure beaucoup moins agréable. Même les plus courageux, pourtant prêts à braver la chaleur, pourraient avoir besoin d’un repos après avoir passé quelques heures sous un soleil brûlant.

Si on se trouve dans le Marais, dans l’après-midi, et que l’on se sent vidé de toute énergie, rien de tel que de prendre une petite pause gourmande à l’anglaise. Inutile de traverser la Manche pour profiter de cette coutume singulière : le café T’Cup reproduit parfaitement l’ambiance tranquille et la nourriture riche qui caractérisent le fameux afternoon tea. Une tasse de thé, chaud mais paradoxalement rafraîchissant, complète parfaitement les scones et le gâteau, quelle que soit leur saveur. Une carte qui comprend plus d’une vingtaine de thés pourrait être un peu intimidante, mais on ne doit s’imposer aucune pression pour trouver le thé idéal, puisque la magie de ce breuvage fait que toute combinaison est délicieuse.

Les petits sandwichs seront certainement un changement par rapport au jambon-beurre qu’adorent les Parisiens. Un tea time à l’anglaise mélange souvent différentes saveurs qui ne sont pas très communes en France, comme concombre et menthe, saumon et fromage, œufs et cressons. Comme l’on peut l’imaginer, les concombres et les feuilles de menthe forment un mariage léger et goûteux, le vert rappelant les couleurs du printemps. Le saumon est frais et tendre, le goût agrémentant merveilleusement celui du fromage à tartiner. Ce dernier ajoute aussi une onctuosité agréable qui rend le sandwich moins sec. Les œufs, durs et partiellement écrasés, sont mélangés avec de la mayonnaise et des épices pour créer un sandwich riche et savoureux.

Élément incontournable d’un goûter à l’anglaise, les scones restent parmi les aliments britanniques les plus connus. Ils sont friables, avec un bon goût de beurre, et ont tendance à s’émietter dans la bouche, et même dans les mains. Encore plus savoureux avec plus de beurre et plus de confiture.

Enfin, la cerise sur le gâteau est la petite pâtisserie que l’on peut choisir parmi une sélection de desserts anglais. Changeant régulièrement, les gâteaux sont tous onctueux et somptueux, sans être trop sucrés. Ce ne sont pas toujours les desserts les plus raffinés du monde, mais on sent l’amour et le respect qu’éprouvent les pâtissiers pour les gâteaux et pour leur métier en général.

Un goûter qui comprend des éléments sucrés et salés ne se refuse pas, surtout pour les gourmands qui préfèrent avoir un peu plus de variété. En mangeant de tout, on est sûr de profiter à fond de chaque saveur et chaque texture qui touche la langue. Rien de tel que de passer un après-midi avec des amis autour d’un bon repas !

Il faudra compter pour tous ces délices d’outre Manche entre 8 et 20 euros.

T’Cup, 16, rue des Minimes, 75003 Paris

http://www.t-cupparis.com/page

Google Maps :

https://www.google.fr/maps/place/T’Cup/@48.8574759,2.3649209,15z/data=!4m5!3m4!1s0x0:0xf5400c4d450109c0!8m2!3d48.8574759!4d2.3649209

Allison YU

https://lepetitmorse.wordpress.com/about/

 

 

 

Avec l’exposition Art/Afrique, le nouvel atelier, la Fondation Louis Vuitton met l’art africain à l’honneur

A partir du 26 avril et jusqu’au 28 août, la Fondation Louis Vuitton présente « Art/Afrique, le nouvel atelier ». Divisée en trois parties, cette exposition met en lumière une scène africaine effervescente, à la pointe de l’art contemporain et surtout très politique.

Rassemblées sous le titre « Art Afrique, le nouvel atelier », ces deux expositions – nommées « Les Initiés » et « Etre là » – sont présentées à la Fondation Louis Vuitton à Paris jusqu’au 28 août. Elles reflètent l’effervescence et le dynamisme de la scène artistique du continent africain. La première réunit une sélection d’œuvres de quinze artistes emblématiques de la collection d’art contemporain de Jean Pigozzi, présentée pour la première fois à Paris. La seconde « Etre là »,  témoigne du foisonnement culturel que connaît actuellement l’Afrique du sud, toujours profondément marquée par son histoire.

On y retrouve les figures tutélaires, William Kentridge ou Sue Williamson. Ceux qui, nés dans les années 1970, ont connu l’apartheid dans leur enfance, tels Nicholas Hlobo ou Zanele Muholi. Et les born free qui, comme Jody Brand ou Buhlebezwe Siwani, virent le jour à l’orée des années 1990, époque à laquelle Nelson Mandela fut libéré. Soit dix-sept artistes sud-africains réunis à la Fondation Louis-Vuitton, à Paris. Cette exposition, reflète avec force la fougue et la vitalité d’une scène majeure de l’art contemporain. Son titre,  « Etre là. » dit combien ces plasticiens, activistes revendiqués pour certains, ont toujours cru au pouvoir de l’art et à sa capacité à changer le cours de l’Histoire. Aussi, au fil d’un parcours fluide,  servi par les espaces grandioses des lieux, se dessinent les luttes, les ­espoirs, les aspirations et les revendications de trois générations. L’art est toujours politique en Afrique du Sud comme en témoignent ces pavés multicolores.

Pascale Marthine Tayou, Colonisation, pavés coloriés à la gouache

Des chiens, imaginés en 2003 par Jane Alexander (née en 1959), aux gentilles têtes de Mickey et aux corps nus de petits garçons,  accueillent le visiteur.  Dans cette installation, ces animaux qui font froid dans le dos, ­défilent en bataillons, symbolisant l’obsession sécuritaire du pays.

Mais à l’issue de cette exposition une question se pose : pourquoi une fois de plus ranger dans des cases la création artistique ? En effet, on ne parle pas d’art européen… Ne pourrait-on pas parler plus simplement de création contemporaine ?

Jane Alexander Infantry with Beast [detail], 27 Figures 2008-10, Beast 2003 Glass fibre, oil painting, shoes, wool carpet

http://www.fondationlouisvuitton.fr/

Catherine Jubert