Premiers pas en Afrique du Sud

 La découverte de l’Afrique du sud qu’elle fait en 2014 , n’est en rien dû au hasard. Laure Thirion en rapporte un récit sensible Elle fait partager les émotions que lui a suscitées la Nation Arc en Ciel.

Depuis mon adolescence je rêvais de l’Afrique du sud, celle qui a vu et permis l’ascension de Mandela. Etudié en cours d’anglais, un  roman relatant la vie d’une jeune sud-africaine lors des émeutes de Soweto en 1976 a marqué mon imaginaire. Le rêve était confus, à demi-conscient. Ce souvenir de classe oublié depuis des années est remonté à ma conscience peu avant de m’envoler vers Cape Town. Il y a des actes qui ne doivent rien au hasard. L’Afrique du sud n’était-elle pas une destination  vers laquelle j’étais étrangement appelée ?

Plage de Camp Bay@LT

 

Une nature luxuriante avec des végétaux que l on ne trouve qu en Afrique du sud

Vingt ans après la chute de l’apartheid, l’Afrique du Sud est avec le Nigeria le pays le plus riche du continent africain. Avec d’importantes  inégalités sociales qui persistent. Contrastée, complexe, mais magnifique  par sa culture, son peuple et sa nature luxuriante, l’Afrique du Sud envoie ses vibrations au voyageur curieux de s’abandonner au cœur de son histoire.

 

La région du Cap, cité-mère de l’Afrique du Sud, offre un palmarès de merveilles à couper le souffle. Oscillant entre mer et montagne, campagnes fertiles et bush aride, cette terre multicolore impressionne, intimide. Tant d’abondance et d’immensité désemparent. On reste des heures pantois à admirer le paysage. On se sent minuscule face à l’infini du Cap de Bonne Espérance, et grisé au sommet de Table Mountain surplombant les deux océans indien et atlantique. Turquoise et indigo se mêlent dans une harmonie parfaite. C’est un paradis pour peintres ou photographes que l’on imagine supplier secrètement leur mémoire d’enregistrer les nuances de cette lumière si particulière parant la nature d’une beauté sauvage, presque insolente.

Mais s’imprégner de ce pays, c’est aussi et surtout rencontrer son peuple, entendre parler le xhosa, sentir les épices et goûter la viande séchée, emprunter les taxis locaux, comprendre les difficultés entre noirs, blancs et métis.

@photo LT
Mandela

Aujourd’hui encore, les blancs ont un salaire six fois plus important que les noirs. Pour ne citer que quelques chiffres, le chômage touche 28% des noirs contre 7% des blancs, le pays étant peuplé de 80 % de noirs et 9% de métis. L’héroïque combat de Nelson Mandela n’a pas hélas tout réglé. La précarité du logement saute aux yeux en bordure des autoroutes. Le plus grand township du Cap « Khayelitsha » compte plus d’1 million d’habitants soit un quart de la population du Cap.

Cape Town. Cours de danse dans le township@LT

 

Pourtant, au cœur de cette misère sociale où violence, SIDA et un système éducatif déficient s’ajoutent à la pauvreté, naissent des ambitions, des envies, des idées, une énergie et une force exemplaires. L’association Dance For All,  est de cette trempe-là.

Rencontrer les membres de cet organisme à but non lucratif, fut pour moi une chance et un honneur.

Fondée en 1991 par Philip Boyd – danseur classique professionnel – et son épouse, aujourd’hui disparue, Phyllis Spira – grande danseuse reconnue -, cette structure située dans le quartier d’Athlone donne des cours de danse gratuitement aux enfants et adolescents des townships du Cap (Gugulethu, Nyanga, Langa, Khayelitsha).

 

Pour Philip Boyd, apporter à ces jeunes populations défavorisées la découverte et la joie du mouvement, contribue à leur apprendre l’estime de soi, la confiance, le respect.  Parmi ces jeunes, les plus téméraires suivent une formation professionnelle. Certains deviennent danseurs, partent en tournée, intègrent des compagnies ; un vrai « miracle » comme ils disent, pour ces enfants qui vouent un attachement éternel aux membres de Dance For All, devenus leur famille.

Lorsque j’ai rencontré ces enfants dans leur environnement, leur ai enseigné quelques pas de danse,  j’ai pu lire la joie sur leur visage, leur envie d’apprendre, d’explorer la danse et de bien faire Ils m’ont fait ce  cadeau.

Dance For All fait naître des vocations, et avec elles, des prises de conscience, des regards neufs sur le monde, et un espoir qui donne des ailes. Leurs actions reposent sur la transmission de valeurs fondamentales à travers la danse, comme le travail, l’effort, l’engagement. Les liens qui s’y créent sont solides et enfoncent des portes. L’association vit de donations, subventions et sponsors mais déploie chaque année des trésors d’ingéniosité pour contrer les coupes budgétaires et les dures réalités du pays. La vie n’est pas simple, les enjeux sont nombreux. Tous les projets ne voient pas le jour mais l’implication est totale. La devise est ne pas s’attarder sur les échecs mais de réessayer, de recommencer encore et toujours jusqu’à obtenir un résultat, à l’image du travail acharné du danseur.

Cour de la prison de Robben Island où Mandela a passé 27 ans
Cour de la prison de Robben Island où Mandela a passé 27 ans

La jeune population du Cap bouillonne d’initiatives, d’envies d’une vie meilleure, et sa débrouillardise surprend. On ressent une détermination à créer, innover, explorer, face à un gouvernement plutôt statique, enlisé dans des promesses rarement tenues et des scandales de corruption. L’ANC (African National Congress) de Jacob Zuma, parti politique de Mandela, déçoit mais reste quand-même le parti adopté par le pays, en hommage à son icône,  défenseur des droits de l’homme et de la liberté.

La visite de Robben Island – la fameuse prison de Mandela – est un incontournable. Cette île maudite située à 12 km du Cap séduit par son paysage vierge perdu en plein océan. Mais le charme n’opère qu’à moitié lorsque l’on sait  que des âmes y ont été torturées. De nombreux prisonniers politiques sont restés des années à souffrir de mauvais traitements, de malnutrition, de manque d’hygiène et d’absence de dignité. Certains y sont morts, d’autres sont devenus fous, quelques-uns se sont évadés. Nelson Mandela en ressort libre en 1990, quatre ans avant de devenir Président et d’abolir l’apartheid. Il lui aura fallu 27 ans d’emprisonnement, de luttes et de négociations avec le gouvernement afrikaner de l’époque. A Cape Town comme dans la capitale Pretoria ou Johannesbourg, Nelson Mandela est partout. Les rues portent son nom, les monuments et musées à son effigie rappellent son combat, ses pensées et ses portraits décorent les murs, les façades d’immeubles, et redonnent une âme au béton.

Rares sont les hommes capables d’inspirer autant de foi, de sagesse et de force. Malgré sa disparition en décembre 2013, sa présence est encore très forte. Esther se souvient avec émotion du jour de la libération de Nelson Mandela. Ce jour-là, cette cuisinière sans égale choisit de sacrifier une journée de travail pour se faire belle et assister à la libération de l’homme qui a délivré l’Afrique du Sud des serres de l’Apartheid. Lorsqu’elle en parle, vingt quatre ans après les faits, Esther en a encore les larmes aux yeux et la voix qui tremble…

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Laure Thirion au Cap de Bonne Espérance

C’est ça l’Afrique du Sud, cette émotion brute, ce meilleur qui côtoie le pire, ces petits miracles au détour d’une rue délabrée, cette lueur dans un regard d’enfant. C’est tout cela mélangé. La première chose dont on se souvient quand on évoque cette terre, ce n’est pas forcément ses safaris magiques où les fauves paressent au soleil, ni les plages magnifiques de Camp Bay, ni même les campagnes vertes et généreuses de la route des vins, mais avant tout les gens et leurs histoires ; les récits et la cuisine d’Esther, les hauts et les bas de Philip et Hope chez Dance For All*, le regard des enfants, les fous rires de l’un, et les pleurs de l’autre. On en revient avec un goût de trop peu et une envie très forte de repartir.

 

Laure Thirion

 

 

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* Site web de Dance For All : http://danceforall.co.za/

A lire l’histoire de Dance For All « Pieces of a Dream” : http://danceforall.co.za/about-us/dfa-book-pieces-of-a-dream/

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