Flamenco : deux artistes et le grand écart

Rocío Márquez au Café de la Danse, Antonia López à la peña Flamenco en France. Cette première semaine de février 2015, très flamenca sur le papier, s’avère être celle du grand écart, figure non reconnue du baile, mais pourtant très en vogue aujourd’hui.

Lundi, la foule se pressait au Café de la Danse pour admirer l’étoile montante du flamenco et, en fin de semaine, une poignée d’aficionados se retrouvait pour écouter une chanteuse, comme à la maison.

Flamenco2
Rocío Márquez @ Dominique Maffren.jpg Tout est parfait chez elle

L’une, Rocío Márquez, est jeune, blonde. Tout est parfait chez elle, sa voix, sa technique, sa silhouette, sa courtoisie, ses connaissances. Et malgré tout elle veut prouver qu’elle a des choses à dire, ce qui est tout à son honneur. Mais sa campagne actuelle laisse dubitatif : la réhabilitation de Pepe Marchena qui ne demande plus rien à personne depuis 1976. Aujourd’hui encore, tout le monde connaît et reconnaît son apport dans le flamenco.

Avec sa voix légère, un peu sirupeuse, son cordobes vissé sur la tête, il a arrangé les chants de ida y vuelta, chants venus tout droit d’Amérique Latine, et les a introduits dans le répertoire flamenco. Son physique avantageux de beau gosse l’a imposé dans des productions cinématographiques qui n’ont pas révolutionné le 7e Art. Et il est assez probable qu’il aurait du mal à se reconnaître dans un hommage qui lorgne plus vers les aspérités de Soft Machine que vers ses trémolos et mellismes divers et variés. Mais les voies de la création sont impénétrables. Cela n’enlève rien au talent de chaque artiste. La séquence Soft Machine à la mitan du spectacle est, dans son genre, si on fait abstraction du flamenco, assez réussie. Niño de Elche, Los Melliz, Raul Cantizano et le batteur  sont à fond. Et ça trille et ça jodle sans modération. Mais cela demande à la chanteuse une performance de nature toute intellectuelle et technique. Or le flamenco part du ventre pas du cerveau. Alors il faut se remettre en selle pour le flamenco et là c’est compliqué. Car à ce jeu-là, la voix se fatigue vite.

Grâce à la guitare de Miguel-Angel Cortes, elle revient dans son univers. Mais c’est encore un peu figé, la glace se craquèle doucement. Lorsqu’elle se lève pour chanter sans micro un flamenco de sa terre natale, Huelva, elle renverse le public, resté jusque là poli, mais froid. Evidemment, c’est là que commence le concert, le public ne veut plus partir, elle donne trois rappels. Et il est temps de se quitter avec une impression d’occasion ratée.

Antonia López © Dominique Maffren.jpg
Antonia López © Dominique Maffren.jpg Elle chante pour le plaisir de chanter

Vendredi et samedi, l’autre cantaora, c’est Antonia López. Jolie femme, épouse et fille de pêcheurs, elle chante pour le plaisir. Elle n’est jamais venue en France, je ne suis pas sûre qu’elle ait chanté ailleurs qu’en Andalousie. Sa deuxième maison, c’est la peña El Morato de Almería. Avec son guitariste, Antonio Garcia, El Niño de las Cuevas, elle a exploré toutes les facettes du chant, du plus profond au plus gai et inattendu. Devant la chaleur de l’accueil, elle a chanté une heure et demie le vendredi, deux heures le samedi. C’est à Almería, au début des années 80, que les aficionados la découvrent lors d’un concours de saetas qu’elle gagne haut la main. Et depuis, pour elle, pour sa famille, pour les Almerienses, elle a travaillé, cherché. Elle est particulièrement inventive dans la saeta, dont elle a enrichi le répertoire en créant plusieurs styles. Lors de ces deux concerts, elle a chanté des choses inconnues, en particulier une vidalita que j’entendais pour la première fois. Elle fait redécouvrir la malagueña. C’est un peu comme si seuls les gens de la mer pouvaient exprimer toute la saveur de ce chant. Antonia chante avec simplicité, sans effet. Sa voix n’a rien d’exceptionnel, elle a simplement, et c’est beaucoup, une musicalité parfaite.

Et c’est là que se pose cette question qui tarabuste le milieu flamenco, qu’est ce que la modernité dans cette musique ? Est-ce s’adjoindre des chœurs, des instruments divers et variés ? Ou bien est-ce la recréation de palos (chants flamencos), leur réécriture en trouvant de nouveaux styles ? Rocío a chanté une columbiana à grands renforts de chœurs et de bruits. Elle a entrainé ce chant inexorablement vers le registre de la variété. Antonia s’est réappropriée une des scies de la copla espagnole Maria de La O, l’a transformé en cuple por buleria, et au final a offert un pur bijou flamenco. Où est la modernité dans tout ça ?

Ces deux concerts posaient parfaitement l’équation. Aucun des deux n’apportent de réponse. Même si mon cœur balance jusqu’à plonger dans la mer d’Almería.

Marie Ningres