Salles de rédac : Journée internationale des femmes

Avec Salles de rédac , nous commençons la publication de nouvelles qui s’inspirent de l’univers de la presse. Conférences de rédaction, travail solitaire ou en collectif du journaliste, parcours du combattant du pigiste, erreurs du débutant, arrogance de ceux qui se croient les meilleurs, dérision, humour…Scènes et portraits mêlent  flashes pris sur le vif et fiction, du  mélange des deux. Premier épisode : dans un magazine féminin désuet, on veut traiter de la Journée Internationale des Femmes.

« Je croyais que votre réunion commençait à 15h ».Jean-Philippe Veullard, dit JP, ne s’embarrasse pas de trop de politesses. Un patron, ça a besoin de marquer son autorité. Dire bonjour chez lui, excède les codes. Ici c’est son territoire. Les autres n’y sont qu’invités, voire tolérés.

– « Va falloir que ça change. Vous ne les tenez pas vos journalistes ! ».

-«  Un journaliste, ça ne se tient pas. Et puis il vaut mieux conserver votre énergie pour d’autres causes que les gendarmer sur les 10 minutes de retard à la conférence de rédaction ».

Michelle bout intérieurement. Combien de temps pourra-t-elle supporter ce JP. Depuis qu’il a racheté « Marie-Jeanne, le magazine des femmes qui ont les pieds sur terre », elle ne compte plus les nuits blanches. Sa pérennité à la tête de la rédaction se fragilise.  Le devenir de ce mensuel auquel elle est profondément attachée, – elle en assure la rédaction en chef depuis quinze ans – est brouillé. Sa mère, grande enfant de 84 ans, ex-danseuse, percluse de rhumatismes, incapable de gérer sa minuscule retraite est à sa charge.

La danseuse de JP c’est « Marie-Jeanne ». Lui qui idolâtre presque Bernard Arnault, réalise un rêve : devenir patron de presse. La vente de son réseau de supérettes picardes au géant mondial de la distribution, Rond-Point, lui a dégagé des capitaux. Il en a investi une partie dans le magazine. Il avait une tendresse toute personnelle pour « Marie-Jeanne ». Sa mère le lisait avec délectation dans les années cinquante.

Le mensuel a survécu à la concurrence éblouissante des grands news féminins, papier glacé et top modèles en couverture. Avec ses millions de lectrices dans les zones rurales et petites villes, le magazine a doucement décliné au rythme des grandes concentrations urbaines.

Agathe, la jeune stagiaire, sans un bruit, notebook en mains, s’installe au bout de la table, laissant les places centrales aux aînés, ceux qu’elle considère comme les vrais journalistes.

Tac, tac, tac. Le bruit caractéristique des stilettos sur le parquet du couloir annonce l’arrivée de Kate. Ses longs cheveux noirs lâchés, sa silhouette de mannequin se détache dans l’encadrement de la porte. La bouche rouge vif s’arrondit . « Oh, déjà là ? Bonjour JP ». Elle s’assoie avec des allures de star. Juste à droite du boss. Elle sait soigner son avenir.

Suivent Kevin le maquettiste, Martine, Antoine, Charlotte, Vanessa… On serre les chaises pour que chacun ait accès à la table centrale. Certains ont apporté le gobelet de café ou de thé pris au distributeur.  Causer donne soif. On réfléchit mieux avec sa boisson, surtout si on n’a rien à dire.

« Pour préparer notre numéro de mars, j’ai réservé deux pages à la journée internationale des femmes. Je propose une interview d’Elisabeth Badinter. C’est une des femmes les plus remarquables de notre temps. Elle incarne les valeurs du féminisme. Son analyse des tendances actuelles de la société, où par exemple on voit de plus en plus de femmes voilées ou en habits dits islamiques, est certainement intéressante. »

« Ah non ! » coupe Kate (en fait, elle s’appelle Catherine, mais c’est trop banal. Elle s’inspire de la Kate royale, de l’autre côté de la Manche).« On ne va pas encore parler du féminisme ! »

« Pourquoi ? »

« C’est chiant. C’est démodé. On s’en fout du féminisme. Tu ne vas pas nous ressortir la pilule, l’avortement et tout ce bla bla. C’était il y a 40 ans ».

« Oui, il faut des choses plus légères plus croustillantes. Marie Jeanne a besoin de rajeunir. Un beau thème, les cougars. » JP tout épanoui, jouit de son idée. Il tire sur ses bretelles. Il a quitté sa veste. Dans la presse on ne fait pas de manières. On retrousse les manches de chemise. Il l’a vu dans les films américains en noir et blanc.

«  Je peux prendre le sujet ». Des petits yeux pointus derrière de grosses lunettes, Martine a l’air d’un poussah. Une sorte de religieuse – le gâteau, pas la none – petite boule ronde sur grosse boule ronde. Mais comme le poulpe qui se fond au rocher et déploie sa tentacule au moment où passe une proie, elle sait saisir l’occasion de plaire au patron.

« On n’a pas encore décidé » rappelle sèchement Michelle.

Kevin, récemment embauché par JP sur proposition de Kate, est saisi d’une brusque illumination. Il sait qu’elle plaira à JP : « On pourrait aussi faire une enquête sur les sex toys. Je sais qu’il s’en vend de plus en plus. Et les femmes vont les acheter. J’ai un copain qui travaille dans un sex shop  dans le quartier du Marais. Il  me l’a raconté ».

« Ah ! Ah ! Excellent » renchérit JP, qui apprécie la fraîcheur de ce petit jeune.

« La sexualité n’est pas le thème de la Journée internationale de la femme. Il s’agit des DROITS de la femme »s’agace Michelle.

« Prends pas tes airs de vieille instit. Le cul, ça fait partie de la vie. C’est important », rigole Kate.« Evidemment, après la ménopause, on peut être moins intéressé…»

Michelle a l’impression que toutes ses cellules passent au micro-ondes. Elle a envie de gueuler « stop à vos conneries. Commencez à devenir des professionnels. La presse c’est du sérieux. C’est pas parce qu’on vient du marketing qu’on peut se prétendre journaliste ». Elle pose ses varilux, tente de retrouver un ton calme. Nouvelle tentative.

« Nous pourrions faire un portrait de Malala Yousafsai , nous avons été trop sommaires dans notre numéro de décembre ».

«  C’est qui celle-là ? ». Kevin n’a pas encore assimilé l’une des caractéristiques majeures d’un journaliste : être curieux et s’intéresser à l’actualité.

Agathe, la stagiaire, qui termine le CELSA, après un diplôme à Dauphine, ose intervenir : « c’est la toute jeune prix Nobel de la paix. Elle a 17 ans, elle milite en faveur de l’éducation de tous, et particulièrement des jeunes filles. Elle a failli mourir sous les attaques des talibans pakistanais. »

JP : « Pas très drôle cette histoire. Pas très vendeur. On ne va pas plonger dans les PVD. Ouais, les pays en voie de développement pour les non-initiés. Les pays du sud…Bande de ploucs. Que pensez-vous, le 8 mars, journée de la BELLE femme ?»

« Super idée ». Kate étend ses longues jambes. Elle sourit légèrement, histoire de montrer ses dents blanches, sans trop rider ses yeux, d’ailleurs peu expressifs. Elle s’est exercée longuement devant le miroir, après que son nez et ses pommettes aient été retouchés par le chirurgien esthétique. Quiconque un peu éloigné de la table apercevrait ses jarretelles noires dévoilées par une jupe ajustée et coupée largement au dessus des genoux.  Kate ne rate aucun rendez-vous avec la mode.

« On peut choisir les plus chouettes tenues pour fêter le printemps. Nous y arrivons bientôt. Les tendances de maquillage. On donne la primauté à Dior, Chanel, Givenchy ».

« J’achète !  C’est bon pour la pub » confirme JP. « On fait 6 pages sur le sujet.  Vous, Jean-Charles vous vous occupez de la pub. Kévin, mon cher prévoyez-nous de super belles pages, pleines de photos, je ne vous fais pas un dessin. Vous m’avez compris, des nénettes canon. Et vous, Kate, vous nous ferez des merveilles, je compte sur vous. Ah Michelle, vous avez noté cela ?  ».

Lina Carof

 

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