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« Le temps des cerises », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, Catherine Jubert écrit des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles.

Le temps des cerises

Une semaine que le téléphone n’arrêtait pas de sonner à la maison. D’abord, le Ministère de la Défense. Quelques jours après, ma mère est arrivée en larmes en brandissant un papier avec entête bleu-blanc-rouge. Elle a crié dans toute la maison : « ça y est, on l’a enfin retrouvé ! Il est de retour parmi nous ». J’ai demandé « qui » ?  Parce qu’à ma connaissance, on n’avait rien perdu ni personne. Ensuite, c’était au tour des journalistes de la télé, de la radio, des journaux … Ma frangine qui voulait être actrice plus tard n’arrêtait pas de dire en se regardant dans le miroir, que le vieux lui servirait de tremplin, et que grâce à lui, elle allait devenir célèbre. C’est peut-être vrai, pour une fois qu’il y a un héros dans notre famille, a ajouté maman, en regardant papa d’un air méchant. Un squelette, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? C’est pas mes affaires tout ça, a répondu papa. Et les morts, il vaut mieux les laisser où ils sont. Les journalistes voulaient tous nous rencontrer pour nous parler de lui, même ceux du Grand Journal de Canal Plus. A la maison, c’était un vrai défilé. Fallait bien faire attention à l’endroit où l’on mettait les pieds. Il y avait des fils et des câbles partout. Tout ça pour un mort !

Faut que j’explique. Pile poil deux semaines avant le 11 Novembre, par le plus grand des hasards de l’histoire, on venait de retrouver le corps de mon arrière-grand-père, mort dans les tranchées en 1917. Je ne sais pas combien de morts, ils ont encore en réserve. Il paraît que le dernier survivant de la première guerre mondiale venait juste de mourir. Fallait qu’ils trouvent encore une idée pour raviver la flamme du souvenir, a dit mon père. C’est un cultivateur de la Somme qui l’a retrouvé dans son champ de betteraves. Il en avait déjà récolté un en 2004, et un autre en 1994. Un soldat qui pousse tous les dix ans. Pas très productive, la culture de soldats de la première guerre mondiale ! Il paraît qu’il fallait le temps que les os remontent à la surface. C’est ce qu’il a expliqué face aux caméras de la télé.

J’ai dû répondre au moins cinquante fois à la même question : « alors, qu’est-ce que ça te fait mon petit Robert de retrouver ton arrière grand papy ? » Qu’est-ce qu’ils voulaient que je réponde ? D’abord, je ne le retrouvais pas vraiment. Personne ne m’en avait jamais parlé. Il y a que ma grand-mère qui l’avait un peu connu … et comme déjà, elle ne parlait pas beaucoup. Et la première guerre mondiale, c’était à l’époque des dinosaures. Alors pour leur faire plaisir, je disais que j’étais très content, que j’aurais bien aimé connaître mon arrière-grand-père et faire la guerre tout comme lui (ma mère m’a donné une calotte sur la tête). Faut savoir, elle veut qu’on soit des héros ou pas ?

En fait, je n’étais pas très content. La télé, c’était drôle, mais pour le reste … Parce qu’il a fallu reconnaître le corps dans le champ tout boueux du cultivateur qui nous regardait piétiner son terrain d’un drôle d’air. Il a dit que si ça continuait, il allait faire payer les visites. Enfin « reconnaître » le corps… pour ce qu’il en restait. Moi, je ne voulais pas marcher dans la boue toute collante avec mes nouvelles Nike. Surtout, je ne voulais pas voir un mort, même mon grand-papy, un très grand héros de la très grande guerre. Ma mère me donnait encore des calottes sur la tête et me disait que c’était éducatif de voir dans quelles conditions les soldats vivaient à l’époque dans les tranchées. Le froid, la boue, la vermine, les rats… Ah ça, il faisait froid et il y avait vraiment de la boue puisque le cultivateur venait de retourner son champ pour faire sa récolte de soldats. Mais pas un rat ! Quant à la vermine, comme je ne sais pas ce que c’est. Mon père, lui, était resté dans la voiture à écouter BFM, sa radio préférée, car tout ça pour lui, c’était des histoires de famille. Lui, en avait déjà assez entendu avec la guerre d’Algérie. Alors les histoires de poilus … Il avait tort mon père, j’ai pu le vérifier. Mon arrière-grand-père, n’avait pas un seul poil, que des os et un casque qui était resté bien vissé sur sa tête malgré tout ce temps et la terre qui le recouvrait. J’ai trouvé ça bizarre, mais j’ai pas ouvert ma bouche sur ce coup. On aurait dit qu’il nous attendait. Il semblait nous dire : « vous en avez mis du temps pour venir me reconnaître ». Son squelette était assis, appuyé contre un mur de terre. Il avait encore le fusil à la main comme s’il nous visait et continuait à attendre un ennemi. On peut dire qu’il avait été patient. « Il s’agit bien de lui, a dit, très sûre d’elle, maman ». Elle était très forte ma mère. Comment peut-on faire la différence entre un squelette et un autre, et reconnaitre celui d’un ancêtre qu’on n’a jamais vu ?  C’est la plaque militaire qu’il tenait serrée entre ses doigts qui avait permis de dire que c’était mon bien mon arrière-grand-père, Anatole Dubois. Et si, ce n’était pas lui ? Je ne réfléchis pas assez avant de parler. J’ai de nouveau reçu une calotte. Oui, c’est vrai après tout…rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette et mon grand-père aurait très bien pu refiler sa plaque militaire à un autre soldat. J’ai gardé cette idée pour moi, car ça me faisait plaisir de voir maman heureuse pour une fois. Quand on lui annoncerait, mamie serait folle de joie aussi. Enfin, je l’espère…Voilà, c’est ainsi que nous avons récupéré, sans rien demander à personne, un arrière-grand-père, un grand-père et un père, qui ne me nous manquait pas beaucoup, vu que l’histoire remontait à longtemps. Quand on lui a annoncé, ma grand-mère n’a rien dit. Elle s’est arrêtée de respirer quelques secondes et a ouvert les yeux grands comme des soucoupes volantes, comme si elle avait vu le diable en personne. Maman l’a secouée en lui disant que ce n’était pas vraiment le bon moment pour mourir. Il a fallu lui expliquer longtemps pour qu’elle comprenne que son ancêtre n’était pas vraiment revenu de la guerre.

Maman qui adorait parler aux journalistes a dit que c’était une excellente chose de pouvoir honorer la mémoire de ses soldats, de faire enfin le deuil et que c’était très pédagogique pour les enfants de savoir qu’ils avaient un ancêtre, mort, tué au front. Ah bon, moi, je croyais qu’il était mort d’une balle dans le cœur ! C’est trop compliqué l’Histoire ! Ma mère a commencé à ressortir des photos très anciennes et très jaunes d’Anatole, prises dans une sorte de brouillard. Sur l’une d’entre elles, dans un faux décor flou et fleuri, on voyait un monsieur à l’air vraiment pas commode avec sa moustache en guidon de vélo et la raie au milieu comme tirée à la règle. Sur l’autre, le même homme déguisé en soldat portant sur les épaules une cape de super héros. Il se tenait tout raide comme s’il avait avalé son fusil. « Robert, c’est ton arrière-grand-père, tu ne trouves pas que tu lui ressembles un peu ? »  Je ne trouvais rien du tout ! Je ne voulais pas ressembler à un type mort, même un héros. Elle insistait : « la bouche, surtout ».  Ma mère était forte ; sa bouche était cachée par la moustache ! J’avais beau me forcer, je ne ressentais rien pour cet homme. Il y avait tout de même des côtés positifs dans cette histoire. A présent, je pouvais un peu me la jouer avec mes potes. En classe, j’avais apporté la photo du militaire avec la cape en disant qu’il était l’ancêtre de Batman. Je leur en ai tous bouché un coin. Et pendant les contrôles d’histoire, ils voulaient tous que je leur donne les réponses. J’étais devenu l’Historien en chef de la classe.

Le maire du village qui n’avait pas réussi à en placer une jusque-là, a dit qu’il ferait ajouter son nom sur le monument aux morts et qu’il rebaptiserait la rue principale, « rue Anatole Dubois ». Mon père a grogné que c’était à cause des élections municipales qui auraient bientôt lieu. Ma grand-mère était de plus en plus bizarre et ne disait toujours rien depuis plusieurs jours. Et la cérémonie approchait. Oui, parce qu’en plus, le Président de la République en personne nous avait invités à venir déposer une gerbe à Paris, sur la tombe du soldat inconnu. Une gerbe ?  En attendant, grand-mamie se laissait trainer en chaussons sur les plateaux de télé. Personne ne parvenait à lui tirer les vers du nez. « Alors, Madeleine, vous êtes contente de retrouver votre père ? » Moi, je voyais bien que ça n’allait pas très fort. Elle secouait la tête encore plus vite que d’habitude (parce qu’elle a un parking son) et elle ruminait comme un chameau. Sa bouche tremblotait et il y avait de la colère dans ses yeux. C’est l’émotion, disait ma mère aux journalistes.

Et puis, un jour en plein milieu d’une émission, alors qu’un présentateur lui demandait de parler de son enfance et de ce père soldat, ce père-héros qui avait dû tant lui manquer, elle a craqué et a tout balancé en direct : « Un héros, mort aux champs d’honneur, mon cul ! Un lâche, oui. Et pis le gars que vous avez trouvé dans le champ c’est pas l’Anatole. Le vrai, il est sous le cerisier dans le jardin… D’ailleurs, il n’a jamais aussi bien donné depuis que… Les raclées c’est à nous qu’il préférait les coller ce salopard, pas aux Boches. Alors, on a fait ce qu’il fallait. Et pis d’ailleurs, c’était pas mon père. Ma mère, c’était juste qu’une marie-couche-toi-là… »

Le grand silence ensuite, le présentateur tout guilleret qui faisait comme s’il ne s’était rien passé, ma mère au bord de la syncope, mon père plié en deux de rire dans les coulisses. Et la honte … et l’envie de passer le reste de mes jours, caché dans une tranchée. J’aurais préféré que mon grand-père reste comme le soldat inconnu … totalement inconnu.

On commençait à s’y habituer, nous, à notre ancêtre. A force de parler de lui, tout le temps aux journalistes, de regarder ses photos, c’est comme s’il revivait avec sa moustache. Et voilà que ma grand-mère fichait tout par terre en nous le retirant. Les morts, il faut les laisser où ils sont. Papa avait bien raison.

Alors, j’ai décidé que plus tard je ne voudrai jamais faire héros. On ne sait jamais … Et les cerises, c’était terminé aussi !

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

 

 

Des images aux mots : « Fine », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, j’écris des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles. « Fine » est la première nouvelle du recueil Mille autres vies que la mienne.

Fine

 

 

En faisant le tri des quelques pauvres affaires qui se trouvaient dans la commode de la chambre de Fine, j’ai failli jeter cette photo, insignifiante et ratée à première vue. Mais elle était à son image. C’était bien elle, cette petite silhouette, déjà âgée et voutée, toujours vêtue de son tablier et de son éternel fichu qu’elle portait quels que soient le temps et la saison. Elle y apparaît coupée en deux, mangée par le bord gauche de l’image, comme si le photographe l’avait prise par inadvertance ou s’était laissé surprendre par la vieille femme entrée brusquement dans son champ. La partie basse de son corps est floutée, masquée sans doute par un doigt posé sur l’objectif, ou une main qui lui signifie que sa présence est importune sur l’image. Fine avait l’art de glisser et d’apparaître sans qu’on l’ait entendue venir. Têtue, elle a dû continuer son chemin sans se préoccuper du photographe. J’ai conservé cette image, tellement révélatrice de la place que Fine avait tenue dans notre vie.

Fine n’est plus. Elle s’est éteinte doucement, comme elle avait vécu, sans bruit et sans éclat.

Elle s’appelait en réalité Joséphine. Mais plus personne ne se souvenait de son véritable prénom. Ce diminutif lui allait bien et semblait coller à l’évanescente réalité de son personnage. Ce n’est que le jour de son enterrement que j’ai découvert qu’elle avait aussi un nom de famille.

Difficile de lui donner un âge. Pour moi, elle était née vieille. Il est des gens que le temps marque une bonne fois pour toute et laisse tranquille ensuite. Elle était entrée au service de notre famille à l’âge de 26 ans et y était restée pendant cinquante ans. Il me semblait l’avoir toujours connue. Même si « connaître » était un bien grand mot la concernant. Fluette et transparente à nos yeux, tout le jour, ombre furtive, notre servante trottinait menu dans la maison pour s’occuper de presque tout, de la cuisine, du ménage, du linge, du jardin, des courses… mais, étrangement jamais de nous, les enfants. Parfois, pour la faire sortir d’elle-même, mon frère et moi tentions de la taquiner en lui volant son panier de pinces à linge, ou en détachant le nœud de son tablier. Mais impossible de la déstabiliser ou de la mettre en colère. Elle tournait en rond trois, quatre fois sur elle-même, s’asseyait et attendait que nous en ayons fini, les mains posées sur son tablier, en hochant la tête. Les seules paroles que je lui ai jamais entendues prononcer, en dehors de celles que je l’entendais marmonner derrière la porte de sa chambre, étaient « bien, madame, merci madame, ce sera fait madame ». Mon père, lui, se contentait de gestes pour lui demander quelque chose. « Vous avez vu, elle comprend ! », se plaisait-il à fanfaronner devant les visiteurs, comme s’il s’agissait d’un animal. Et il ajoutait, « cette fille un peu simplette est aussi efficace qu’un robot ».

Toujours dans un silence feutré, comme montée sur des rails, elle glissait du carrelage froid de la cuisine, au parquet du séjour, puis à la pelouse du jardin. On ne l’entendait jamais arriver. On se retournait, elle était là, présente dans la pièce comme si elle y avait toujours été. Elle disparaissait ensuite tout aussi furtivement en trottinant comme une petite souris. Rien ne semblait l’atteindre, pas même la pluie. Fine avait la réputation de passer entre les gouttes. Il pouvait pleuvoir à torrent, même sans parapluie, elle rentrait sèche. Mon frère et moi la surnommions « le Fantôme de l’Opéra ». Curieusement, sur les photos de famille prises lors des grandes occasions (car ma mère avait un jour décrété, qu’elle faisait partie malgré tout de la famille même si elle n’en avait aucun des privilèges), Fine ne semblait pas avoir d’existence réelle. Si elle n’était pas cachée par quelqu’un, son image se trouvait floutée, tronquée, et finalement rongée par le temps. Sur aucune d’entre elles, elle n’apparaît en entier. Il ne demeure que des bouts de Fine, un puzzle de femme sans âge que j’aimerais pouvoir reconstituer. Aujourd’hui que Fine a disparu pour de bon, je serais dans l’impossibilité de décrire précisément son visage. Et cette idée me torture. Elle a vécu 50 ans auprès de nous et je suis incapable de retracer son histoire. Peut-on vivre autant de temps auprès d’une personne en ignorant tout d’elle, en passant à côté comme s’il s’agissait d’un meuble ? J’ai pourtant essayé maintes fois d’imaginer sa vie. J’avais, après avoir étudié au lycée, Un Cœur Simple de Flaubert, imaginé qu’elle était un peu la Félicité de notre famille, qui, de désespoir s’attache ridiculement à un perroquet. Mais quel était le perroquet de Fine ?  A quoi s’accrochait-elle pour supporter cette vie sans âme que nous lui faisions mener ? Qu’avait-elle connu avant ses 26 ans ? Quelle humiliation l’avait rendue muette comme une tombe ? Quel immense chagrin avait pu la transformer en ombre ?  Un homme s’était-il un jour plongé dans ses yeux bleu lavande ? Et si elle n’avait pas de vie privée en dehors de celle que nous lui offrions, sans doute avait-elle une vie intérieure avec des désirs, des rêves, des fantasmes ? A l’époque où je me prenais pour Maupassant, j’avais envisagé d’écrire sur le mystère Fine. J’étais, me semble-t-il, le seul à m’interroger. Quand je leur demandais des précisions à son sujet, mes parents haussaient les épaules. Tout ce qu’ils trouvaient à me répondre c’est qu’elle faisait bien son travail, qu’elle n’était certainement pas malheureuse puisque chez nous, elle n’avait jamais souffert ni du froid ni de la faim. Qu’est-ce que je voulais de plus ?  Mais qu’en savaient-ils ?

Fine sortait rarement de chez nous. Une fois l’an seulement, elle prenait une journée de congé. A cette occasion, elle ôtait son tablier, enfilait des chaussures à la place de ses chaussons,  revêtait un manteau informe et sans âge, resserrait son fichu et quittait la maison d’un air déterminé. Elle partait le matin, revenait le soir même, et reprenait son ouvrage. Qu’avait-elle fait durant cette journée ? Avait-elle rendu visite à un parent ? Honoré des morts ? Avait-elle profité de sa liberté, loin de nous et de nos exigences enfantines ? Fine demeurait un mystère. Devenu adolescent, puis adulte, préoccupé par d’autres sujets, j’ai quitté la maison pour faire des études, puis mener ma propre vie. Et j’ai totalement cessé de me poser des questions. Moi aussi, j’avais fini par la ranger dans la catégorie mobilier.

Quand je revenais à la maison pour rendre visite à mes parents, j’avais l’impression qu’à mesure que le temps passait, Fine s’effaçait, se fondait dans le décor. La situation était très étrange, Fine, devenue une vieille femme toute petite et frêle, servait des gens encore plus âgés qu’elle, mes parents. Je retrouvais un monde qui tournait désormais au ralenti avec ses petites manies. Un temps suspendu au milieu du temps qui passe sur les corps. Alors qu’elle faisait la vaisselle dans la cuisine (pourquoi ne lui avaient-ils pas acheté un lave-vaisselle ?), tout en prenant mon petit-déjeuner, je l’observai à contre-jour. J’observais ses gestes lents et mesurés à travers les volutes de fumée de mon café. L’évier, face à la fenêtre, donnait sur le jardin. Il était encore tôt, en ce début de printemps et une vapeur de brume tapissait l’herbe. Une branche de cerisier en fleurs taquinait la vitre. Je ne voyais que les mouvements de son dos. J’entendais le son de l’eau couler dans l’évier en inox. Ses cheveux en couronne de lumière autour de sa tête, étaient d’un blanc presque translucide. Des cheveux d’ange ! Quand elle se déplaçait dans la maison, on aurait dit une plume qui voletait de plus en plus lentement, poussée par un vent mou et paresseux. A ce moment, la question m’a échappé : « tu es heureuse, Fine ? ». Elle a coupé l’eau, s’est retournée très lentement. Dans le contre-jour du petit matin, son visage semblait auréolé d’un fin duvet d’oisillon. Esquisse d’un sourire, un flash bleu dans son œil gauche. Fine notre vieille servante de 80 ans a soudain vingt ans. Puis elle ouvrit des yeux immenses qui lui dévoraient le visage comme si un ciel de début de printemps s’y était installé. Comment avais-je pu ne jamais remarquer ce regard-paysage ? Elle s’est avancée lentement vers moi et m’a caressé la joue, en soupirant, « Ah…mon petit ». Ces trois mots ont soufflé une immense houle de chagrin dans mon cœur. J’aurais voulu prendre une photo et conserver cette image de Fine.

Quelques jours plus tard, la vieille dame fut victime d’une première attaque cérébrale. Elle en perdit totalement l’usage de la parole. Mon père commenta l’événement, disant que cela ne changeait finalement pas grand-chose. Cependant, même si son champ d’action était désormais limité par ma mère qui ne lui donnait presque plus de tâches à accomplir, elle refusa de se laisser abattre et après quelques jours de repos, elle reprit son travail, avec des gestes plus lents, presque artistiques et stylisés.

Mais d’ombre, la maladie et la fatigue la réduisirent à l’état de petit fantôme errant dans la maison. Etrangement, à mesure que son corps s’estompait, ses yeux, en revanche, luisaient d’un étrange éclat, comme si la vie ne se concentrait plus que dans son regard.

Un soir, elle ne vint pas nous servir à table, elle se coucha, sans aucune plainte. Pendant plusieurs heures, personne n’osa pénétrer dans sa chambre, son domaine réservé. Ma mère, qui avait toujours été une femme de tête, prit enfin la décision d’aller voir ce qui se passait. La vieille femme était étendue dans son lit, bras croisés sur la poitrine, un tout petit crayon de papier serré entre ses doigts fins. Encore plus menue et fragile, elle ressemblait à une vieille petite poupée de porcelaine au visage diaphane. Pour la première fois, je me rendis compte que Fine avait dû être belle. L’approche de la mort lui rendait ce qui lui appartenait. Pour retirer le minuscule crayon, je pris ses mains entre les miennes. Elle resserra son étreinte sur lui, refusant de le lâcher. Ses mains, recouvertes de marguerites de cimetière étaient d’une douceur incroyable, comme du duvet. Ses joues aussi. C’était la première fois que je sentais le contact de sa peau. Personne ne touchait jamais Fine. Toute une vie sans caresses…

Victime d’une deuxième attaque cérébrale, elle se retrouva presque totalement paralysée. Seuls ses yeux bleus devenus couleur-ciel-d’orage, fixaient un point, juste en face d’eux. Fine, ne s’alimentant plus, devint un petit fantôme osseux. Ses os devaient désormais être aussi translucides que des ailes de libellule séchées. Les draps allaient la digérer, l’incorporer dans leurs fibres. La vie qui la quittait laisserait juste un sillage moutonneux dans le ciel.

Petite flamme vacillante, elle s’éteignit doucement. Juste avant de mourir, elle redressa la tête, tendit le cou vers ce point qu’elle fixait depuis des semaines, une commode en pin où étaient rangés ses quelques effets. Elle que l’on croyait complètement muette, prononça un étrange dernier mot « l’azur ». Au contact de sa tête, l’oreiller de plume émit un léger soupir.

Après son décès, il ne fallut pas bien longtemps pour ranger sa chambre. Fine ne possédait presque rien : quelques vêtements, des livres de messe, une bible, une dizaine de tout petits crayons (certains ne mesurant pas plus d’un centimètre). Mais, surtout à l’intérieur de la commode en pin, se trouvaient une dizaine de carnets de moleskine noire, entre les pages desquelles se trouvaient des photos de mon frère et de moi, prises aux différents âges de notre vie. Tous étaient recouverts d’une écriture fine et minuscule, nécessitant une loupe pour être déchiffrée. A l’intérieur, des milliers de poèmes d’une beauté âpre et fulgurante. Dans les premiers, elle y retraçait avec minutie les gestes de son quotidien, se montrait une fine observatrice de la nature, du changement des saisons. Progressivement, au fil des carnets et du temps, les sujets changeaient. Il n’y était plus question que de nous, moi et mon frère, placés au cœur de chacune de ses évocations de la nature.

Chaque soir, une fois ses travaux domestiques accomplis, telle une miniaturiste, elle avait ciselé des petits textes comme des camés…et en avait fait des épiphanies. Pendant toutes ces années, en silence, elle nous avait observés, scrutés, analysés. Elle avait attendu nos premiers sourires, nos premiers pas. Elle avait consigné nos premiers mots, enregistré les plus minimes changements de nos corps d’enfant. Elle avait même lu dans nos pensées les plus intimes. Et ce qui me fit le plus de mal, c’est qu’elle avait imaginé des conversations avec nous, de longues conversations sur ces petits riens qui fondent les grandes réflexions philosophiques. Elle parlait de nous comme si nous étions ses enfants en nous appelant « mes petits ».  Elle disait aussi son chagrin de voir « ses chers petits » quitter la maison et sa joie de les voir revenir pendant les vacances. Elle avait pour nous, dans ces pages, des mots d’amour que n’avait jamais prononcés notre propre mère. Elle nous aimait en secret…et nous, aveugles et sourds ne lui rendions pas son amour. Pourtant, il me semblait que ces carnets répondaient à la question que je lui avais posée. Fine, en s’inventant un monde à travers nous, était heureuse, ou tout du moins connaissait une certaine forme de bonheur.

J’ai tout lu d’une traite. Et j’ai vu toute ma vie défiler sous ses yeux.  A la dernière page du dernier carnet, d’une écriture tremblotante, elle avait eu le temps d’écrire avant de se coucher définitivement « l’azur, enfin… »

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

Ecriture, écritures, la typo dans tous ses états

 

Alors que le 20 mars s’ouvre à Paris le Salon du livre, POUR NOUS LES FEMMES propose de retrouver trois événements qui mettent en valeur l’écriture : la BnFet la RATP pour  Ecritures du monde, France Culture pour Sacrés caractères, et la Maison de Balzac pour Ecritures Dessinées.

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