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Liberté chérie : chronique familiale d’un voyage en Campervan

En vacances, adeptes du nomadisme, nous aimons bouger et ne jamais rester au même endroit plus de deux jours d’affilée. C’est pourquoi, cette année nous avons opté pour la solution du campervan, le chaînon manquant entre le camping-car et la voiture. Notre but est de présenter aux voyageurs encore hésitants, les inconvénients et les avantages de ce mode de vacances itinérantes.

Côte de la mort; Galice, Espagne

 

Nous avons tous en tête l’image des hippies des années 70, vêtus de pantalons pattes d’éléphant, de chemises à fleurs, portant barbes, cheveux longs et se déplaçant en combi Volkswagen surmonté de planches de surf. Qu’il a pu nous faire rêver ce petit véhicule trapu et coloré, symbole de liberté ! De plus en plus de sociétés ou de sites entre particuliers, surfant sur la vague vintage et le revival des années 70, proposent à la location ou à la vente le van mythique.

Entre temps, le baba s’est embourgeoisé, et, devenu bobo roule dans le combi de la même marque, le confort en plus.

Le voyage

Nous sommes partis de Bordeaux à 4 pendant 2 semaines, pour finir à 2 les dix derniers jours de voyage. Notre périple de 4200 kilomètres nous a conduits à travers le pays basque, les Pyrénées françaises et espagnoles, La Castille, la Cantabrie, les Asturies et la Galice… De quoi avoir des images plein la tête. Le trajet fut loin d’être rectiligne (voir le détail ci-dessous)*. Au départ, nous avions seulement décidé de quelques étapes importantes : le festival Jazz in Marciac, le musée Guggenheim de Bilbao, Los Picos de Europa et Saint Jacques de Compostelle. Le reste de nos pas furent guidés par nos envies, nos coups de cœur et surtout par les aléas de la vie familiale avec des adolescents : aller rechercher l’un dans un aéroport, déposer l’autre dans une gare. Nous avons dormi dans des campings, à la ferme et fait du camping sauvage. Même en plein mois d’août, nous n’avons jamais rencontré aucune difficulté.

Musée Guggenheim, Bilbao, Espagne

Les caractéristiques du véhicule

Le Van que nous avons loué à une société spécialisée est un modèle Campervan California Coast de chez Volkswagen, prévu pour 4 personnes. Il se compose de 2 couchages situés dans la tente de toit relevable électriquement et de deux autres que l’on obtient en rabattant les sièges, d’une petite cuisine équipée de deux plaques électriques, d’un réfrigérateur, de deux placards, d’un auvent, d’une table à l’intérieur et d’une autre à l’extérieur, de 4 chaises et d’une douchette à l’extérieur. Les lits sont vraiment confortables. Quand je vous disais que les babas s’étaient embourgeoisés !

Saragosse, Espagne

Au départ, la mise en place fut un peu compliquée car nous avions apporté un peu trop de bagages. A cet égard, il est fortement conseillé de prévoir des sacs plutôt que des valises trop encombrantes, ou mieux, des caisses pour ranger les vêtements et autres babioles nécessaire en vacances. De toute façon, la règle d’or est de toujours « voyager léger ».  Surtout, lorsque l’on est 4, il faut prévoir une tente de délestage pour mettre les bagages durant la nuit ou éventuellement des vacanciers en quête d’un peu de solitude… Finalement, au bout de deux jours, chacun et chaque chose a trouvé sa place. De petits rituels se mettent rapidement en place et chacun se trouve une fonction…ou pas : monter la tente, déplier l’auvent, faire la cuisine, la vaisselle.

Vous l’aurez compris, l’un des inconvénients du Van, c’est qu’il est un peu petit pour une famille de 4 personnes. On se marche vite sur les pieds et les genoux…Alors, deux impératifs catégoriques sont à respecter : patience et ordre ! 4 paires de chaussures au milieu du chemin et autant de chaussettes peuvent rapidement vous pourrir la vie et devenir source de conflit. C’est fou ce que l’on peut perdre de choses dans un endroit aussi petit !

L’absence de toilettes et éventuellement de douche (mais on s’habitue vite à ne pas en prendre régulièrement) peut constituer un autre type d’inconvénient. Et oui, il faut bien aborder le sujet ! Quand l’on s’arrête dans des campings, le problème ne se pose pas, mais c’est surtout en camping sauvage ou lorsque l’on se décide de s’arrêter dans des aires réservées à des camping-car qui en possèdent…eux ! Cependant, il existe des toilettes sèches.

Ermitage, Espagne

Liberté chérie !

Après, l’évocation de ces petits désagréments, le voyage en campervan, ce n’est que du pur bonheur !

A la différence du camping-car, le van peut aller absolument partout, aussi bien en ville, dans des ruelles étroites que dans des chemins de terre. En effet, il est en plus doté de 4 roues motrices, ainsi que d’une motorisation de 150 chevaux. Si bien qu’il ne se traîne pas sur les routes…

Comme tout type de voyage itinérant, le van offre un sentiment de liberté absolue. Quel bonheur de ne pas avoir de contraintes, de décider sur un coup de tête de s’arrêter à un endroit pour admirer le paysage et d’y rester, de changer d’itinéraire au dernier moment, de prendre des chemins de traverse, des itinéraires bis, de faire la sieste au milieu de nulle part !  Le voyageur itinérant se plie à l’esprit d’escalier qui est désormais le sien. D’ailleurs, très vite, le voyageur se trouve déconnecté et la notion de temps devient plus floue, uniquement rythmée par des actions simples : se lever, plier bagage, choisir un itinéraire, trouver un lieu pour dormir, tout déplier à nouveau. Une bonne façon de revenir à l’essentiel et d’éliminer le superflu. Peu à peu, une certaine nonchalance et un laisser-aller s’installent. Et l’on se prend alors à rêver à de très longues vacances au rythme du soleil et de la nature. On the road again !

En conclusion, un excellent mode de voyage qui favorise le sentiment de liberté, l’autonomie,  l’éclectisme touristique, mais peu adapté aux personnes recherchant le confort et aux familles nombreuses et/ou avec de très jeunes enfants.

Arrivée de pélerins à Saint-Jacques de Compostelle, Espagne

 *Le trajet : Bordeaux, dune du Pilat, Sauveterre en Béarn, gorges de Kakuetta, Marciac (Gers), Pau, Vallée d’Aspe, Huesca, Saragosse, Pampelune, Bilbao, Picos de Europa, Costa de la muerte, Saint-Jacques de Compostelle, Hendaye, Bordeaux.
Pour aller plus loin  : 

          un livre et un site : 

http://driveyouradventure.com/

          des applications pour les voyageurs :

https://www.park4night.com/

https://www.gamping.fr/

https://www.eurocampings.fr/

Catherine Jubert

 

 

 

 

 

 

 

 

The Handmaid’s tale,une dystopie glaçante et cruelle

Cette série, diffusée sur Hulu, propose une adaptation terrifiante de la Servante Ecarlate de Margaret Atwood, évocation d’une société futuriste où les femmes sont réduites au rang d’esclaves sexuelles.

En 1985, la canadienne Margaret Atwood inventait, dans son roman La Servante Ecarlate , un monde terrifiant et brutal dans lequel les femmes, sont condamnées à servir de génitrices aux leaders d’une société dictatoriale. La série tirée de ce roman se déroule dans Gilead (nouveau nom des Etats-Unis), une cité en pleine guerre civile. La pollution a fait chuter la fertilité des femmes. Sous prétexte de protéger la population, un gouvernement autoritaire l’a privée de ses libertés fondamentales, et surveille chacun des gestes des habitants. Ceux-ci sont divisés par castes et exterminés s’ils osent contrevenir à l’ordre établi. Les femmes sont divisées en trois catégories : Les épouses, les Martha et les servantes, sans compter celles qui sont envoyées aux colonies parce que lesbiennes, infertiles…

Ecrit pourtant il y a plus de trente ans, cette dystopie éclaire d’une lumière glaçante notre monde actuel et remet en perspective la liberté des femmes à disposer de leur corps.

Son héroïne, Offred est au service de l’un des dirigeants de cette société, un commandant, et doit lui donner un enfant. Le monde d’Offred, la servante, toujours vêtue de rouge et d’un bonnet qui lui donne l’allure d’une amish, se situe au croisement du régime nazi, des doctrines protestantes et du Moyen-Age. De grandes purges ont eu lieu, éliminant homosexuels et intellectuels. Toute lecture est par ailleurs proscrite. La morale, fondée sur une relecture littérale et fondamentaliste de la Bible s’est imposée à tous, régissant et ritualisant toutes les relations humaines.

Lentement, dans une lumière blonde toute Vermeerienne, tel un requiem, The Handmaid’s tale distille en nous son horreur glaçante. Dès les premiers plans, le spectateur pénètre dans l’intimité d’Offred, entend ses commentaires en voix off, assiste à son enfermement, à la négation progressive de son identité, aux viols mensuels auxquels elle est soumise. Des flash-back la resituent quelques années plus tôt, heureuse en compagnie de sa fille et de son mari, puis dans le centre d’apprentissage où des instructrices à l’allure de Kapo lui  enseignent son nouveau rôle. Ils permettent également aux spectateurs de comprendre ce qui a conduit cette société à la dictature.

The Handmaid’s tale est un thriller terrifiant, un avertissement contre les dérives ultra-conservatrices de nos sociétés. Le récit est  remarquablement servi par un parti pris esthétique (parfois un peu esthétisant) : cadrage en gros plan des héroïnes féminines, travail soigné de la lumière et bande-son électro des plus angoissantes.

Incontestablement, une série qui nous fait réfléchir sur le droit des femmes et appelle nos consciences à rester en éveil.

Catherine Jubert

Frenchie To Go, un take-out très frenchy

Quand vente à emporter rime avec qualité !

Au premier regard, le concept des plats à emporter ne convient pas forcément aux principes de la culture gastronomique française. Il est vrai que cela se fait de plus en plus à Paris, mais le take-out n’est presque jamais considéré comme de la haute cuisine : on n’en commande que si son réfrigérateur est vide et que l’on n’a pas le temps de se faire à manger. C’est rapide et commode, mais souvent moins délicieux que la nourriture que l’on prend le temps de déguster sur place.

Pourtant, le restaurant Frenchie To Go, situé sur la rue du Nil, réinvente le concept du take-out : ce n’est pas le fast-food à l’américaine, qui a tendance à prioriser la rapidité avant tout, souvent au détriment du goût et de la qualité des plats, mais une cuisine à la fois raffinée et réconfortante. Grégory Manchard et son équipe réalisent un menu classique, avec une petite touche française, qui comprend du fromage blanc, des tartes de saison et d’autres pâtisseries faites maison. Même si le nom du restaurant fait croire que l’on est obligé de prendre des plats à emporter, il est tout à fait possible de manger sur place et donc de profiter de l’ambiance confortable et détendue.

Image Allison Yu

Une carte de brunch est obligée d’inclure des œufs Benedict : d’après la légende, un courtier en bourse, Lemuel Benedict, est allé à l’hôtel de luxe Waldorf-Astoria après avoir trop bu, et a demandé au chef-cuisinier de lui préparer un plat avec du toast, du bacon, des œufs pochés et de la sauce hollandaise. Ce plat plaisait beaucoup au maître d’hôtel, Oscar Tschirky, qui a décidé de l’inclure sur la carte de déjeuner, ainsi un nouveau plat a-t-il été créé. La version Frenchie To Go remplace le bacon traditionnel par du pastrami (12€), un choix relativement peu attendu mais plein de saveurs différentes. Une quantité généreuse de viande goûteuse est mise en valeur par la sauce hollandaise, lisse et crémeuse, et l’œuf poché au-dessus apporte une variété de textures. Il n’y a presque rien de plus satisfaisant que de percer les jaunes d’œuf et de les voir couler avec la sauce. Riche et gourmand, c’est un plat qui comble bien une faim matinale.

Pour ceux qui auraient du mal à digérer des plats copieux le matin, on peut aussi choisir parmi de nombreuses pâtisseries faites avec des produits de saison, comme la tarte aux fraises et rhubarbe (5€). Ce mariage de saveurs classique fait toujours penser aux beaux jours d’été : la douceur des fraises est bien complétée par l’acidité légère de la rhubarbe. Avec une petite tasse de thé, que ce soit du thé Earl Gray ou du thé vert (4,5€), on ne peut pas demander de mieux.

Bien que le restaurant soit un peu petit, Frenchie To Go exploite au maximum l’espace pour servir des plats gastronomiques à des clients de plus en plus nombreux. Un nouveau brunch à découvrir de toute urgence !

Frenchie To Go, 9 Rue du Nil, 75002 Paris

http://www.frenchietogo.com/

Allison Yu : https://lepetitmorse.wordpress.com/about/

Un week-end au Havre ?

Pourquoi ne pas passer un week-end au Havre ?

Le havre fête ses 500 ans d’existence avec la manifestation « Un été au Havre » du 27 mai au 5 novembre 2017.

Immeuble construit par Auguste Perret (Photographie Catherine Jubert)

En 1945, Le Havre n’est qu’un vaste champ de ruines, anéantie par 10 000 tonnes de bombes. La guerre a fait table rase des élégantes constructions haussmanniennes et normandes.

Il aura fallu attendre un demi-siècle pour que les havrais se réapproprient leur ville construite par Auguste Perret. Son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO, en 2005, a permis de poser un regard neuf sur la cité, qualifiée parfois de Stalingrad-sur-Mer.  Aujourd’hui Le Havre a la ferme intention de dépasser cette image de ville sinistre et sans cachet et offre à l’occasion de ses 500 ans de nombreuses manifestations culturelles et artistiques. La ville du Havre propose aux visiteurs 4 parcours qui leur feront découvrir les trésors architecturaux de la ville et les installations artistiques. Alors, pourquoi ne pas y passer un week-end ?

On pourra y découvrir

Catène de Containers de Vincent Ganivet (quai Southampton), deux immenses arches de vingt-et-un containers s’entrecroisant à 25 mètres au-dessus du sol. A la croisée de la ville et du port de commerce, l’arche double, visible de très loin, renvoie l’image d’une place portuaire, leader français dans le trafic des portes conteneurs.

Catène de Containers de Vincent Ganivet. Photographie Catherine Jubert,

Couleurs sur la plage de Karel Martens

    Photographie Catherine Jubert

Le temps d’un été, les cabanes de plage ont abandonné leur blancheur traditionnelle pour des rayures aux teintes acidulées.

Accumulation of Power de Chiharu Shiota (église Saint-Joseph), boulevard François 1er)

L’artiste japonaise a suspendu dans l’impressionnante et lumineuse nef de l’église Saint-Joseph, un maelstrom arachnéen de fils de laine rouge. « Saint-Joseph est un espace où l’énergie, les pensées, les vœux et les prières s’accumulent. Le tourbillon rouge de mon œuvre symbolise la concentration de spiritualité que l’on trouve dans cette église. Chaque idée, chaque pensée, chaque prière est collectée et rassemblée dans cette construction qui ressemble à une tempête, où l’énergie tire sa puissance de l’accumulation. » Surplombant l’autel, l’œuvre de l’artiste japonaise s’élève au-dessus du religieux pour toucher à l’universel. Le spectateur se perd dans les tourbillons de fils.

On pourra également visiter l’exposition Pierre et Gilles Clair-Obscur au MuMa (2 boulevard Clémenceau)

Dans le port du Havre (Frédéric Lenfant), 1998, Collection particulière. (©Pierre et Gilles)

 

Pierre et Gilles, Funny Balls (Marc Jacobs) 2012

Madonna, Isabelle Huppert, Stromae, Jean-Paul Gaultier, Amélie Nothomb… se sont prêtés aux jeux de mise en scène de Pierre et Gilles. Leur travail, jouant avec les clichés et nourri d’influences mythologiques, religieuses est tantôt drôle, émouvant, kitsch, pathétique. Un travail entre ombre et lumière.

Mais on peut aussi se rendre au Havre juste pour rêver et laisser-aller son regard à la poésie et à la magie des lignes .

Le Volcan, Théâtre et bibliothèque construits pas Oscar Nimeyer  (photographie Catherine Jubert)
Vue du  port (photographie Catherine Jubert)
Vue du port (photographie Catherine Jubert)

Plus d’infos sur http://www.uneteauhavre2017.fr/fr

Catherine Jubert

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

« Dans la photographie, je travaille avec l’ombre et la lumière. Avec le chamanisme, j’accompagne des personnes à aimer leur part d’ombre et à l’embrasser avec douceur. A voir la lumière qui est en soi pour la laisser rayonner » 

 

Dans cet entretien, Cybèle Desarnauts, photographe Franco-brésilienne relate le long chemin de vie qui l’a conduite de la photographie au chamanisme puis à l’alliance de ces deux pratiques.  

« Le chaman est un médecin de l’âme qui voyage entre le visible et l’invisible, par le biais d’un état modifié de conscience. Il reçoit l’aide des élémentaux, des guides. » 

Cybèle, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai commencé la photographie très jeune, en autodidacte. Je devais avoir 14 ans quand mon père m’a offert mon premier boitier. Par la suite, j’ai fait une école d’art graphique. Mais après quelques années en tant que designer, comme je ne retrouvais plus ce qui me faisait vibrer, je me suis remise à la photographie.

En photographie, j’ai toujours aimé saisir les émotions tout en me rendant invisible pour mieux les capter. J’ai également réalisé des reportages à titre personnel et des portraits pour les particuliers, avec néanmoins deux sujets de prédilection : l’enfance et les femmes.

D’où t’es venue cette attirance pour le chamanisme ?

J’y suis venue grâce à un projet de reportage personnel pour lequel je suis partie plusieurs semaines en Mongolie et en Sibérie. Au préalable, j’étais tombée sur un article du magazine Géo consacré au chamanisme. Mais, il me semblait que les reporters étaient complètement passés à côté du sujet et ne l’avaient pas traité en profondeur.

On ne voyait que le visible. Or, quand on parle de chamanisme, il y a toute une dimension spirituelle bien plus profonde qui n’apparaissait pas du tout dans les images. On aperçoit juste le tambour, le chaman en transe…bref, du folklore.

Tu sentais peut-être quelque chose en toi que tu avais envie de découvrir ?

Oui, mais, je ne savais pas encore précisément pourquoi j’avais envie de partir. Avant de me rendre en Mongolie et Sibérie, j’avais effectué plusieurs reportages et embarquements dans la marine nationale avec des plongeurs-démineurs, marins-pompiers et différentes unités, toujours dans l’objectif de capter des choses qu’on ne voyait pas. Dans la marine, ce qui m’intéressait, ce n’était pas les missions, les actions à proprement dites, mais la vie à bord, l’humain et ce qui se passe derrière. J’ai une approche très humaniste de la photographie.

Pour en revenir à mon projet de reportage en Mongolie, après la lecture du magazine, j’avais envie d’en savoir davantage, d’explorer le sujet. Et malgré l’apparente difficulté de rentrer au contact de chamanes et d’être introduite auprès d’eux, j’ai décidé de partir, sachant que je n’y connaissais absolument rien.

A partir de ce moment, tout s’est fait très rapidement et facilement. Quelques échanges de mails ont suffi. Je me suis retrouvée en contact avec les bonnes personnes que ce soit pour trouver un fixeur en Sibérie ou sur l’organisation du voyage en Mongolie.

Une fois sur place, que s’est-il passé ?

J’étais partie vierge pour ce voyage, et je n’avais lu que très peu de livres, ne voulant pas être influencée. J’avais donc tout à découvrir. Sur place, j’ai vécu de nombreux rituels. On vivait avec les chamans et leur famille dans la yourte où l’on dormait à même le sol. Il faut savoir que la nuit, je rêve énormément et parle très fort. Et, là-bas, mes rêves étaient particulièrement intenses, plus que d’habitude. Au réveil, le lendemain matin, le chaman m’a demandé si j’avais bien dormi. Il m’a dit :

  • Je t’ai entendu cette nuit
  • Oui, oui, c’est normal, je parle toujours très fort la nuit.
  • Oui, mais tu parlais en Mongol (langue que, je le précise, ne pratique pas du tout).

A ce moment, j’éclate de rire en pensant qu’il se moquait de moi. Et c’est là qu’il me raconte la totalité de mon rêve… Stupeur !  Par la suite, un chaman et moine tibétain m’ont dit que je possédais un don de guérison que je devais exploiter.

Evidemment, j’étais sceptique. Que pouvais-je bien faire de toutes ces informations ?

Et à ton retour ?

Je sentais bien qu’il se passait des phénomènes au niveau de mes mains, mais je ne comprenais pas trop quoi, jusqu’au jour où un ami m’a démontré que j’étais capable de donner et de prendre de l’énergie. Celle-ci était si intense, selon lui, qu’il mettait plusieurs jours à s’en remettre. C’est alors que j’ai pris conscience que je devais canaliser tout cela.

J’ai commencé une formation en Reiki, mais cela ne me convenait pas du tout. Comme j’étais hypersensible, je récupérais toutes les problématiques des autres.

Six mois plus tard, après mon retour de Sibérie et de Mongolie, j’ai rencontré, lors d’une conférence, Eléna Michetchkina, une chamane sibérienne qui vivait en France. Je lui ai d’abord parlé de mon approche photographique et de mon désir de davantage explorer le chamanisme pour appréhender plus en profondeur mon travail de photographe. En effet, pour réaliser des photos, j’ai besoin de vivre ce que je fais, de m’immerger totalement. Or, je sentais que dans le chamanisme il y avait quelque chose de beaucoup plus profond et que pour l’intégrer, j’avais besoin de le vivre.

Un événement a véritablement tout déclenché. Quelques jours après un déménagement, je me suis fait agresser chez moi par deux hommes armés. Tout s’est finalement bien terminé, mais après leur départ, lorsque la porte s’est claquée, quelque chose de viscéral est monté en moi. Où était mon tambour ? Pourquoi mon tambour ne se trouvait-il plus sur mon mur ? Cet instrument est très important car il constitue comme une protection pour le chaman.

Photographie Cybèle Desarnauts

Quelques jours plus tard, j’ai rappelé Eléna en lui disant que c’était urgent, qu’il me fallait impérativement faire une initiation avec elle. Je ne comprenais pas pourquoi mais c’était vraiment nécessaire. Et la première fois que j’ai tapé sur un tambour, ce fut un véritable son et lumière, une explosion de tous les sens.

Un chaman a un sens plus ou moins développé : la vue, l’ouïe, le sens kinesthésique ou l’odorat. Mais pour moi, le tambour entre les mains, tous mes sens se sont retrouvés en interaction : je sentais l’odeur de la terre, j’entendais des guimbardes, je me transformais en animal, je voyais même comme lui, je sentais l’air dans ses plumes. C’était complètement fou. Je me demandais ce qui se passait. Eléna m’a fait comprendre que le chamanisme possède ses propres lois pour te conduire à lui et qu’on ne les comprend pas toujours.

Ensuite a commencé l’initiation avec Héléna pendant 3 ans. L’apprentissage se fait grâce à la connection aux animaux alliés, aux élémentaux, qui te fournissent des informations sur tes rituels, te permettent de voyager dans les différents mondes et de travailler également sur des problématiques personnelles.

A quel moment as-tu choisi de pratiquer des soins chamaniques ?

Les 4 premières années ont été très compliquées pour moi. Mes perceptions augmentaient constamment. Je recevais tellement d’informations que je courais le risque d’arriver à saturation. Je me sentais également partagée entre, d’un côté, ma vie privée, mon quotidien, ma vie professionnelle de photographe et de l’autre côté, cet immense espace incroyable qui s’ouvrait à moi. Etre une femme chamane à Paris, ce n’est pas forcément évident. Ce sentiment de dualité a duré quelques années puis, tout doucement les choses ont commencé à s’aligner.

Au départ, grâce à différents projets de reportages photographiques, je me suis plongée dans tout ce qui touchait au chamanisme au sens large. C’est ainsi que je me suis rendue dans des candomblés dans l’état de Bahia au Brésil, dans des tribus aux Philippines. Je me suis intéressée aux plantes et à leurs enseignements. Chaque plante permet un apprentissage particulier en les diétant. Il faut prendre une plante en décoction ou autre pendant une durée de plusieurs semaines à plusieurs mois en fonction de ce que les guides demandent et avec à chaque fois des interdictions alimentaires ou autres liées à leur prise. Chaque plante va permettre d’intégrer certaines choses : que ce soit pour un travail sur soi de développement personnel ou pour intégrer de nouvelles choses dans l’apprentissage. Par exemple, avec le tabac que j’ai pris pendant plus d’un an, j’ai appris à recevoir les informations par le biais des rêves. Ce qui m’a permis de travailler beaucoup avec la colère et de la libérer. Avec le cacao, j’ai travaillé mon ancrage, le lâcher prise et une connexion au cœur plus importante. Avec le basilic, j’ai reçu des chants et travaillé ma voix, et avec l’hibiscus, le détachement.

Photographie Cybèle Desarnauts

J’ai également réalisé des reportages sur des thématiques qui me tenaient à cœur, comme des portraits d’enfants vivant dans des favelas ou de femmes enceintes accouchant dans les prisons de Porto Alegre au Brésil. Peu à peu, je me suis rendue compte que l’univers de la guérison et du reportage s’alignaient.

A ce moment-là, le soin ne constituait pas encore une activité en soi, jusqu’au jour où une personne pour laquelle je travaillais régulièrement en photographie m’a parlé de son enfant brûlé à la main au troisième degré. Il devait subir une greffe de peau, porter des gants pendant deux ans. C’était un traitement assez lourd. Mais, pour moi, qui passe le feu, il était compliqué de proposer mes services à une personne avec laquelle j’avais une relation professionnelle, je ne me sentais pas à l’aise. Je lui ai alors donné les coordonnées d’une amie guérisseuse. Ça s’est merveilleusement bien passé et la greffe était devenue inutile.

Pourtant, je n’étais pas contente de moi. J’avais ce don et j’avais refusé de l’exercer de peur de mélanger différents univers. Je me suis promis qu’à partir de ce jour, je ne refuserai plus jamais la demande d’une personne qui viendrait spontanément à moi.

Après ce déclic, les gens sont venus naturellement à moi sans que je fasse quoi que ce soit.

Explique-moi comment cela fonctionne ? 

Il existe une relation triangulaire entre le corps, l’âme et l’esprit. Le chaman va travailler à partir d’extractions, de recouvrements d’âme. Cependant, pour que le soin prenne vraiment dans notre société qui vit dans le rationnel et non dans l’immatériel, un point d’ancrage est nécessaire. S’il n’existe pas de prise de conscience, le soin ne tient pas. Grâce au tambour, je vais entrer en transe, et obtenir des informations concernant la problématique de la personne. Ce qui va permettre de savoir si un événement particulier s’est produit dans sa vie, et même jusqu’au niveau transgénérationnel. En effet, il est possible de remonter jusqu’à 4 ou 5 générations pour mettre en lumière un événement et  le relier avec ce qui se passe aujourd’hui. La prise de conscience de ces événements permet de comprendre ce qui se joue réellement derrière et quels mécanismes et croyances se sont mis en place, par évitement. L’objectif est de ne pas rejouer éternellement les mêmes scénarios. C’est aussi rendre au passé ce qui ne nous appartient plus, tout en prenant notre part de responsabilité dans tout ce que nous vivons au quotidien. Derrière chaque événement ou conflit, il y a quelque chose à comprendre et à dépasser. Ensuite, je mets en place tout un protocole de soin chamanique pour libérer l’âme, mais aussi un travail psychocorporel qui va permettre de lâcher certaines émotions, si nécessaire.

Qui sont les personnes qui font appel à toi ?

A 80% ce sont de futurs thérapeutes et essentiellement des femmes à 90%. Pendant plusieurs mois, je vais les accompagner pour lever des problématiques physiques ou émotionnelles, des blocages de vie. Les plus petites choses permettent souvent d’aller plus loin. Parfois, par exemple, juste en travaillant sur une fracture, une entorse, on peut obtenir plus d’informations et aller plus en profondeur. De séance en séance, on voit des choses qui remontent. Les séances se lient entre elles. C’est en fait une véritable approche thérapeutique que je propose. On parle de thérapie en soin chamanique car l’approche se situe dans la durée. Après, cela ne m’empêche pas de faire du travail purement chamanique comme des nettoyages de lieux. Quand je vais travailler sur un lieu, une seule fois suffit pour faire lâcher les mémoires qui s’y trouvent.

Le chamanisme a-t-il changé ta pratique photographique ?

Fondamentalement pas du tout, il existe un parallélisme entre les deux pour moi : l’approche humaniste, la mise en lumière, la captation des émotions, la révélation de l’essence d’une personne. D’ailleurs, il est amusant de constater que dans la photographie comme dans le soin, j’utilise le même lexique : développer, révéler, ombres et lumières, capter.

En photographie, on travaille avec l’ombre et la lumière. Mon point fort en photo comme dans le soin, c’est de parvenir à capter les émotions. Dans un soin, quand je sens qu’une émotion est bloquée, je parviens à mettre immédiatement le doigt dessus pour que la personne parvienne à la lâcher. J’apprends aux personnes à regarder vraiment leurs parts d’ombres et à trouver leurs parts de lumière, à les embrasser totalement car l’un ne va pas sans l’autre, à se reconnecter à leurs ressentis, à s’autoriser à exprimer leurs émotions. Quand on est capable de contempler toutes ses parts d’ombre, de les aimer totalement, de les prendre dans ses bras en disant « elles sont magnifiques, elles font parties de moi », on parvient vraiment à être dans une unité. C’est un retour à soi. C’est apprendre à s’aimer totalement.

Comment associes-tu désormais chamanisme et photographie dans ta pratique ?

Des choses se mettent là aussi en place. J’ai commencé un travail photographique de réconciliation du féminin. Je me suis rendue compte que 95% des femmes n’aimaient pas leur corps. Le plus difficile n’est pas tant le regard des autres sur soi, mais celui de soi sur soi. Je les amène, grâce à une séance photo précédée d’un voyage chamanique à se reconnecter complètement à leur féminin, à leur corps, pour se réconcilier avec l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et à prendre conscience de leur beauté intérieure.

Les deux pratiques sont donc à l’heure actuelle en train de s’aligner et de fusionner.

Aurais-tu des conseils de lecture pour les lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin ?

Laurent Hugelit et Docteur Olivier Chambon : Le chamane et le psy- un dialogue entre deux mondes, Mamaéditions, 2011

Elena Michetchkina: Les secrets du chamanisme Sibérien, Broché , 2013

Corinne Sombrun : Journal d’une apprentie chamane, Albin Michel, 2002

 Mon initiation chez les chamanes, Albin Michel, 2004

Les Tribulations d’une chamane à Paris, Albin Michel, 2007

Et pour une approche plus ethnographique et philosophique :

Mircea Eliade : Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1992

Site : https://www.cybeledesarnauts.fr/ 

Catherine Jubert, Juillet 2017

En attendant, elle rêvait du Brésil…

En attendant, elle rêvait du Brésil

Petit Paul lui disait souvent, qu’en dehors de porter le même prénom, elle ressemblait à Suzanne Flon. Suzanne, un beau prénom, doux comme ses yeux. Un prénom sentant bon les fleurs séchées, ajoutait, Paul, toujours flatteur et prévenant avec sa vieille tante. Quelques jours avant son départ, il l’avait emmené voir un film où jouait l’actrice, « La Belle image ». Elle ne se souvenait plus très bien des images justement et de l’histoire, mais elle se remémorait son regard doux, sa voix déterminée et légèrement cassée.

Devenu adulte, et mesurant un bon mètre quatre-vingt-dix, Paul demeurait toujours pour elle, le Petit Paul, l’enfant qu’elle avait recueilli après l’accident de sa sœur et de son beau-frère, alors qu’il n’avait que deux ans. Elle l’avait élevé, choyé, aimé comme son propre fils. Dans ses souvenirs, elle se l’imaginait comme un colosse qui veillait sur elle. De loin, de bien loin maintenant qu’il était parti …

Elle se demandait comment Suzanne Flon aurait réagi face à ce départ. Aurait-elle autant pleuré ? Certainement pas… Elle n’avait plus que ce garçon comme famille. Suzanne, l’actrice devait, elle, avoir de nombreux amis pour la soutenir. La petite couturière de village, au fin fond du pays de Retz, n’avait plus que des clients. Des clients exigeants et bavards qu’il fallait toujours écouter, se plaindre, se vanter, envahir son espace de leurs mots … Souvent, elle essayait de détourner la conversation sur le sujet qui occupait totalement son esprit, le Brésil. Mais on lui coupait toujours la parole. Les gens ne pensent qu’à eux, ne parlent que d’eux. Ils la prenaient sans doute pour une vieille radoteuse.

Petit Paul, se disait à l’étroit dans le petit village à une vingtaine de kilomètres de Saint-Nazaire. Il voulait partir, avait envie de nouveaux horizons, de grands espaces. L’aventure, la vraie, le tentait. C’est bien normal quand on a vingt ans. Il avait choisi le Brésil, comme ça, un peu par hasard, parce qu’il avait vu un reportage sur l’Amazonie qui présentait ce « poumon vert de la planète » comme un nouvel Eldorado. Il parlait à Suzanne de la forêt comme s’il y avait vécu : les animaux inconnus et dangereux, leurs cris stridents qui peuplaient la forêt.  C’était chaud, humide, bruyant et mystérieux. Des populations sauvages et primitives y vivaient nues dans des endroits inatteignables. Les femmes aussi, demandait Suzanne ? Oui, les femmes, les hommes, les enfants … Ils se nourrissaient d’énormes vers blancs, gros comme la main. L’Amazonie abritait les terribles réducteurs de tête … Paul lui montrait son poing. On peut devenir comme ça ! Suzanne frissonnait à cette évocation. Elle lui fit promettre de ne pas trop s’enfoncer dans la forêt.

Mais, le Brésil, ce n’était pas que cela, il y avait aussi des terres immenses à cultiver, du minerai, des bois précieux, de l’or à foison … Et ses yeux se mettaient à luire d’un étrange éclat fauve. C’était une terre de démesure faite pour des hommes de bonne volonté qui n’avaient pas peur de retrousser leurs manches. Lui, costaud et courageux comme il était, défricherait la forêt à mains nues s’il le fallait, et cultiverait des champs mille fois plus grands que ceux que possédaient les plus riches des cultivateurs de la région. Des étendues si vastes, que même l’horizon ne les bornait pas. Il deviendrait riche, lui disait-il, en la faisant tournoyer. Suzanne ne voyait pas bien pourquoi aller si loin. Partout, il était possible de développer de grands rêves. Il suffisait de le vouloir. Il l’étourdissait de noms de lieux qu’il prononçait avec une voix chaude et suave qu’elle ne lui connaissait pas : Rio, Bahia de Todos os Santos, Sao Paulo, Mato Grosso, Amazonia, Rio Negro, ManausEt les filles, les plus belles du monde, avec des fesses … des seins… (Et il joignait le geste à la parole en dessinant d’énormes formes voluptueuses dans le vide), mais pas plus belle que toi, tante Suzon. Suzanne se représentait des femmes montgolfières qui emporteraient son neveu chéri dans les airs. L’enthousiasme de Paul finit par la gagner elle aussi. Surtout qu’il lui avait promis dès qu’il serait bien installé, de la faire venir. Mais… pour réaliser ses rêves et commencer à s’installer sans vivre comme un pouilleux d’émigré, il lui fallait de l’argent. Que n’aurait-elle pas fait pour ce neveu adoré, qui n’avait, certes, jamais été brillant à l’école, mais qui lui avait toujours manifesté de l’affection ?

Alors, elle lui offrit tout ce qu’elle possédait. Ses maigres économies fondirent en un clin d’œil. Elle pompa jusqu’au dernier sous de son livret de Caisse d’Epargne, hypothéqua sa petite maison, vendit les bijoux hérités de sa mère. Promis, il les lui rendrait au centuple. Il travaillerait, la ferait venir, ne lui offrirait pas un atelier de couture, mais une usine toute entière dont elle serait la patronne. Peut-être même qu’ils pourraient s’étendre dans toute l’Amérique latine. Là-bas, il en ferait sa reine. Elle, qui n’avait jamais été plus loin que Nantes, n’en demandait pas tant … Et puis, quand il deviendrait riche, il achèterait un grand voilier blanc, très blanc qui fendrait l’horizon. Ils traverseraient l’Atlantique de temps en temps pour rendre visite à leur famille. Quelle famille, lui demanda Suzanne ?

Elle l’accompagna en bus, jusqu’au port de Saint-Nazaire et elle ne prit le chemin du retour que lorsque le bateau ne fût plus qu’un minuscule point à l’horizon. Son cœur se serra, se rétracta douloureusement au point d’atteindre la dimension de ce point. Il ne reprit jamais sa taille initiale.

L’attente débuta.

Suzanne qui ne percevait qu’une minuscule retraite dut continuer son activité de couturière. Durant de longues semaines, elle attendit des nouvelles de son neveu aventurier. On lui dit que le bateau pouvait mettre des mois à traverser l’Atlantique. Pourtant, en regardant une carte, les distances entre les deux continents semblaient si proches. Elle regardait l’échelle et se perdait dans les calculs. Les chiffres obtenus, trop flous et irréels ne lui parlaient pas, ne matérialisaient pas l’absence de son petit Paul. Elle imaginait son bateau à la merci des éléments. Elle fit plusieurs fois le trajet jusqu’à la capitainerie pour savoir si un navire en direction de Sao Paulo avait fait naufrage. Elle revenait chez elle, fatiguée, de plus en plus voutée. Chaque jour, derrière la fenêtre, elle guettait l’arrivée du facteur. Son cœur s’arrêtait de battre quand il passait en vélo devant sa maison. Mais, rien … Quelques factures qu’elle avait du mal à payer et rien d’autre. Se résigner à l’attendre. Il ne pouvait pas l’avoir oubliée. Elle verrait cette voile blanche à l’horizon et il la ferait tournoyer dans les airs comme autrefois.

Un jour enfin, une carte postale arriva. Elle représentait une plage avec des cocotiers. « Bien arrivé. Pays superbe. T’embrasse tendrement. Petit Paul ». Il avait dessiné maladroitement, dans un angle, un perroquet, comme le font les enfants pour illustrer leur carte. C’était tout… Suzanne ne pouvait même pas lui répondre, il avait oublié de lui donner son adresse, même en poste restante. Quel étourdi ce garçon ! Il réparerait son erreur la prochaine fois. Elle observa longuement la photo. C’est vrai que les couleurs étaient très belles, presque fausses. Elle n’avait jamais vu de bleus et de verts aussi intenses, aussi irréels. Mais elle se rappela que ce pays était tellement différent des autres. Désormais, pour elle, le Brésil se résuma à la photographie de cette simple plage. A la lisière, il devait y avoir ces champs à perte de vue dont il lui avait parlé. Elle l’afficha dans son atelier, au-dessus de sa machine à coudre, la montrant à qui voulait bien la regarder.

Elle commençait toujours ces phrases par : « justement, mon neveu qui est Brésil… », et elle inventait une histoire à son sujet. Elle bricolait des récits extraordinaires à partir de ce qu’il lui avait raconté avant de partir. Il se trouvait en ce moment dans la jungle, au milieu de peuples sauvages et barbares qui le retenaient prisonnier. Et là-bas, il n’y avait pas de facteurs. Elle se cousait des souvenirs qu’elle finissait par croire vrais. Elle meubla l’attente de mots. C’est dommage, elle ne se souvenait plus de ces noms de lieux si chantants. Ne lui restait dans les oreilles que la voix chaude de son neveu. Ses interlocuteurs, impressionnés pensait-elle, hochaient la tête. Un jour, l’une de ses clientes, se risqua à lui demander : « tu es sûre que c’est le Brésil, parce que moi, j’ai déjà vu ce genre de plage en France ? Fais-voir le timbre et le cachet de la poste qu’on puisse vérifier d’où ça vient exactement ». Suzanne, vexée, chassa cette cliente de son atelier. De quel droit, remettait-elle en doute la parole de son neveu ? Le timbre ? C’est vrai, il n’y en avait jamais eu, pas plus que de cachet de la poste. Le dessin du perroquet aux couleurs criardes le recouvrait. C’était peut-être la coutume dans ce pays. Et puis après ? Ce qui comptait c’est qu’il fût vivant !

Elle attendit encore pendant de longs mois de ses nouvelles. Pour occuper le vide, elle passait de longues heures à contempler des photos de Petit Paul. Régulièrement, elle changeait le contenu du petit cadre en cuir qu’il lui avait offert le Noël précédant son départ. Elle lui parlait dans sa tête, puis à haute voix comme s’il était présent dans la pièce. Les fleurs qu’elle disposait à côté du cadre semblaient donner de la vie à l’image. Elle chassa cette autre cliente, qui lui avait lancé que son atelier finissait par ressembler à un cimetière avec toutes ces fleurs qui ornaient les photos d’un disparu. Elle devrait se faire une raison à présent, il ne reviendrait pas. Non, il n’avait pas disparu son neveu, il était seulement très occupé avec une nature hostile qu’il fallait sans cesse dompter et qui reprenait toujours très vite, ses droits sur les hommes. C’est tout !

Peu à peu, les clients désertèrent l’atelier de Suzanne. Sa machine, qu’elle ne pouvait faire réparer tomba définitivement en panne. Elle revint aux méthodes anciennes du fil et de l’aiguille. Mais, sa vue baissait de jour en jour. Le médecin diagnostiqua une cataracte. Elle n’avait pas les moyens de se faire opérer. Un rond noir rétrécissait son champ de vision. Pour coudre, elle devait se mettre près de la fenêtre et coller ses yeux à quelques centimètres du tissu. Elle continua cependant à s’occuper de ses vêtements restés dans l’armoire. Elle les lavait, vérifiait qu’il n’y ait pas d’accrocs, recousait un bouton par ci par là, renforçait un ourlet, les repassait impeccablement. Elle n’aimait pas qu’il ait l’air négligé. Quand elle lissait le tissu encore chaud et humide de la patte mouille, elle fermait les yeux et avait l’impression de poser la main sur le torse du jeune homme. Elle sentait sa chaleur quand il la prenait dans les bras et lui donnait du « ma tatie chérie ». Elle pliait soigneusement la chemise, le pantalon, le pull, le rangeait dans l’armoire dans un alignement parfait, ajoutait pour finir un brin de lavande fraiche. Puis, dans une lutte perpétuelle engagée avec la poussière et les mites, elle recommençait l’opération, jour après jour. Accomplir ces tâches, était un peu son Brésil à elle. Elle allait jusqu’à changer ses draps chaque semaine. Comme ça quand il rentrerait, il retrouverait son linge frais et propre.

Il arriva un moment où Suzanne ne vit presque plus rien du tout. Elle ne voulait pas porter de lunettes, parce que Suzanne Flon ne devait pas en porter dans les films. Un jour, on frappa violemment à la porte. Un homme grand, armé d’un couteau força l’entrée, bouscula la vieille dame : « tu l’as mis où le pognon ? Cet enfoiré m’a dit que tu en avais plein caché dans ton armoire de vieille radine. Il doit payer ses dettes, ce salaud. Sinon quand il sortira, je lui trouerai la peau ». Il la secoua. Suzanne dit qu’elle n’avait rien à lui donner, que tout ce qu’elle possédait était là. Alors, il devint comme fou furieux, retourna entièrement la maison, vida tous les meubles, renversa le contenu des placards, cassa les assiettes, éventra les matelas et coussins, démonta les piles de linge soigneusement pliés. « Non, pas son linge ! », hurlait-elle. Il ne trouva rien, évidemment. Suzanne avait tout vendu pour son neveu … Alors, il embarqua la vieille machine à coudre, une authentique pièce de collection et la menaça de revenir.

Suzanne terrifiée, n’osait même plus sortir de la maison pour faire les courses. Elle préférait conserver ses forces pour l’attente. Elle resta ainsi, plusieurs jours, assise dans son fauteuil, derrière la fenêtre, à espérer le retour de son Petit Paul. Un jour, il reviendrait du Brésil… Son regard obscurci se portait, au loin, par-delà le clocher de l’église, du côté de la mer. Au milieu du voile noir qui opacifiait sa cornée, ne laissant la lumière pénétrer que par un minuscule trou d’épingle, Elle guettait sur l’horizon étroit, une voile blanche.

En attendant, elle rêvait du Brésil…

Catherine Jubert, Mille autres vies que la Mienne, 2014