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Le T’Cup, un afternoon tea entre Harry Potter et Alice au Pays des Merveilles

Allison Yu est une jeune new-yorkaise d’origine chinoise, étudiante en lettres et bloggeuse culinaire qui nous invite dans une langue particulièrement savoureuse à partager ses coups de cœur et ses découvertes parisiennes. Aujourd’hui, le T’Cup, un afternoon tea situé dans le Marais.

En été, il arrive souvent que l’on rechigne à quitter le confort de la maison ou les ombres qui protègent contre le chaud de la saison. C’est le moment de l’année où l’on a peut-être un peu plus de temps libre, mais il est tout de même difficile d’en profiter, car l’intensité du soleil rend toute activité extérieure beaucoup moins agréable. Même les plus courageux, pourtant prêts à braver la chaleur, pourraient avoir besoin d’un repos après avoir passé quelques heures sous un soleil brûlant.

Si on se trouve dans le Marais, dans l’après-midi, et que l’on se sent vidé de toute énergie, rien de tel que de prendre une petite pause gourmande à l’anglaise. Inutile de traverser la Manche pour profiter de cette coutume singulière : le café T’Cup reproduit parfaitement l’ambiance tranquille et la nourriture riche qui caractérisent le fameux afternoon tea. Une tasse de thé, chaud mais paradoxalement rafraîchissant, complète parfaitement les scones et le gâteau, quelle que soit leur saveur. Une carte qui comprend plus d’une vingtaine de thés pourrait être un peu intimidante, mais on ne doit s’imposer aucune pression pour trouver le thé idéal, puisque la magie de ce breuvage fait que toute combinaison est délicieuse.

Les petits sandwichs seront certainement un changement par rapport au jambon-beurre qu’adorent les Parisiens. Un tea time à l’anglaise mélange souvent différentes saveurs qui ne sont pas très communes en France, comme concombre et menthe, saumon et fromage, œufs et cressons. Comme l’on peut l’imaginer, les concombres et les feuilles de menthe forment un mariage léger et goûteux, le vert rappelant les couleurs du printemps. Le saumon est frais et tendre, le goût agrémentant merveilleusement celui du fromage à tartiner. Ce dernier ajoute aussi une onctuosité agréable qui rend le sandwich moins sec. Les œufs, durs et partiellement écrasés, sont mélangés avec de la mayonnaise et des épices pour créer un sandwich riche et savoureux.

Élément incontournable d’un goûter à l’anglaise, les scones restent parmi les aliments britanniques les plus connus. Ils sont friables, avec un bon goût de beurre, et ont tendance à s’émietter dans la bouche, et même dans les mains. Encore plus savoureux avec plus de beurre et plus de confiture.

Enfin, la cerise sur le gâteau est la petite pâtisserie que l’on peut choisir parmi une sélection de desserts anglais. Changeant régulièrement, les gâteaux sont tous onctueux et somptueux, sans être trop sucrés. Ce ne sont pas toujours les desserts les plus raffinés du monde, mais on sent l’amour et le respect qu’éprouvent les pâtissiers pour les gâteaux et pour leur métier en général.

Un goûter qui comprend des éléments sucrés et salés ne se refuse pas, surtout pour les gourmands qui préfèrent avoir un peu plus de variété. En mangeant de tout, on est sûr de profiter à fond de chaque saveur et chaque texture qui touche la langue. Rien de tel que de passer un après-midi avec des amis autour d’un bon repas !

Il faudra compter pour tous ces délices d’outre Manche entre 8 et 20 euros.

T’Cup, 16, rue des Minimes, 75003 Paris

http://www.t-cupparis.com/page

Google Maps :

https://www.google.fr/maps/place/T’Cup/@48.8574759,2.3649209,15z/data=!4m5!3m4!1s0x0:0xf5400c4d450109c0!8m2!3d48.8574759!4d2.3649209

Allison YU

https://lepetitmorse.wordpress.com/about/

 

 

 

Avec l’exposition Art/Afrique, le nouvel atelier, la Fondation Louis Vuitton met l’art africain à l’honneur

A partir du 26 avril et jusqu’au 28 août, la Fondation Louis Vuitton présente « Art/Afrique, le nouvel atelier ». Divisée en trois parties, cette exposition met en lumière une scène africaine effervescente, à la pointe de l’art contemporain et surtout très politique.

Rassemblées sous le titre « Art Afrique, le nouvel atelier », ces deux expositions – nommées « Les Initiés » et « Etre là » – sont présentées à la Fondation Louis Vuitton à Paris jusqu’au 28 août. Elles reflètent l’effervescence et le dynamisme de la scène artistique du continent africain. La première réunit une sélection d’œuvres de quinze artistes emblématiques de la collection d’art contemporain de Jean Pigozzi, présentée pour la première fois à Paris. La seconde « Etre là »,  témoigne du foisonnement culturel que connaît actuellement l’Afrique du sud, toujours profondément marquée par son histoire.

On y retrouve les figures tutélaires, William Kentridge ou Sue Williamson. Ceux qui, nés dans les années 1970, ont connu l’apartheid dans leur enfance, tels Nicholas Hlobo ou Zanele Muholi. Et les born free qui, comme Jody Brand ou Buhlebezwe Siwani, virent le jour à l’orée des années 1990, époque à laquelle Nelson Mandela fut libéré. Soit dix-sept artistes sud-africains réunis à la Fondation Louis-Vuitton, à Paris. Cette exposition, reflète avec force la fougue et la vitalité d’une scène majeure de l’art contemporain. Son titre,  « Etre là. » dit combien ces plasticiens, activistes revendiqués pour certains, ont toujours cru au pouvoir de l’art et à sa capacité à changer le cours de l’Histoire. Aussi, au fil d’un parcours fluide,  servi par les espaces grandioses des lieux, se dessinent les luttes, les ­espoirs, les aspirations et les revendications de trois générations. L’art est toujours politique en Afrique du Sud comme en témoignent ces pavés multicolores.

Pascale Marthine Tayou, Colonisation, pavés coloriés à la gouache

Des chiens, imaginés en 2003 par Jane Alexander (née en 1959), aux gentilles têtes de Mickey et aux corps nus de petits garçons,  accueillent le visiteur.  Dans cette installation, ces animaux qui font froid dans le dos, ­défilent en bataillons, symbolisant l’obsession sécuritaire du pays.

Mais à l’issue de cette exposition une question se pose : pourquoi une fois de plus ranger dans des cases la création artistique ? En effet, on ne parle pas d’art européen… Ne pourrait-on pas parler plus simplement de création contemporaine ?

Jane Alexander Infantry with Beast [detail], 27 Figures 2008-10, Beast 2003 Glass fibre, oil painting, shoes, wool carpet

http://www.fondationlouisvuitton.fr/

Catherine Jubert

« Le temps des cerises », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, Catherine Jubert écrit des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles.

Le temps des cerises

Une semaine que le téléphone n’arrêtait pas de sonner à la maison. D’abord, le Ministère de la Défense. Quelques jours après, ma mère est arrivée en larmes en brandissant un papier avec entête bleu-blanc-rouge. Elle a crié dans toute la maison : « ça y est, on l’a enfin retrouvé ! Il est de retour parmi nous ». J’ai demandé « qui » ?  Parce qu’à ma connaissance, on n’avait rien perdu ni personne. Ensuite, c’était au tour des journalistes de la télé, de la radio, des journaux … Ma frangine qui voulait être actrice plus tard n’arrêtait pas de dire en se regardant dans le miroir, que le vieux lui servirait de tremplin, et que grâce à lui, elle allait devenir célèbre. C’est peut-être vrai, pour une fois qu’il y a un héros dans notre famille, a ajouté maman, en regardant papa d’un air méchant. Un squelette, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? C’est pas mes affaires tout ça, a répondu papa. Et les morts, il vaut mieux les laisser où ils sont. Les journalistes voulaient tous nous rencontrer pour nous parler de lui, même ceux du Grand Journal de Canal Plus. A la maison, c’était un vrai défilé. Fallait bien faire attention à l’endroit où l’on mettait les pieds. Il y avait des fils et des câbles partout. Tout ça pour un mort !

Faut que j’explique. Pile poil deux semaines avant le 11 Novembre, par le plus grand des hasards de l’histoire, on venait de retrouver le corps de mon arrière-grand-père, mort dans les tranchées en 1917. Je ne sais pas combien de morts, ils ont encore en réserve. Il paraît que le dernier survivant de la première guerre mondiale venait juste de mourir. Fallait qu’ils trouvent encore une idée pour raviver la flamme du souvenir, a dit mon père. C’est un cultivateur de la Somme qui l’a retrouvé dans son champ de betteraves. Il en avait déjà récolté un en 2004, et un autre en 1994. Un soldat qui pousse tous les dix ans. Pas très productive, la culture de soldats de la première guerre mondiale ! Il paraît qu’il fallait le temps que les os remontent à la surface. C’est ce qu’il a expliqué face aux caméras de la télé.

J’ai dû répondre au moins cinquante fois à la même question : « alors, qu’est-ce que ça te fait mon petit Robert de retrouver ton arrière grand papy ? » Qu’est-ce qu’ils voulaient que je réponde ? D’abord, je ne le retrouvais pas vraiment. Personne ne m’en avait jamais parlé. Il y a que ma grand-mère qui l’avait un peu connu … et comme déjà, elle ne parlait pas beaucoup. Et la première guerre mondiale, c’était à l’époque des dinosaures. Alors pour leur faire plaisir, je disais que j’étais très content, que j’aurais bien aimé connaître mon arrière-grand-père et faire la guerre tout comme lui (ma mère m’a donné une calotte sur la tête). Faut savoir, elle veut qu’on soit des héros ou pas ?

En fait, je n’étais pas très content. La télé, c’était drôle, mais pour le reste … Parce qu’il a fallu reconnaître le corps dans le champ tout boueux du cultivateur qui nous regardait piétiner son terrain d’un drôle d’air. Il a dit que si ça continuait, il allait faire payer les visites. Enfin « reconnaître » le corps… pour ce qu’il en restait. Moi, je ne voulais pas marcher dans la boue toute collante avec mes nouvelles Nike. Surtout, je ne voulais pas voir un mort, même mon grand-papy, un très grand héros de la très grande guerre. Ma mère me donnait encore des calottes sur la tête et me disait que c’était éducatif de voir dans quelles conditions les soldats vivaient à l’époque dans les tranchées. Le froid, la boue, la vermine, les rats… Ah ça, il faisait froid et il y avait vraiment de la boue puisque le cultivateur venait de retourner son champ pour faire sa récolte de soldats. Mais pas un rat ! Quant à la vermine, comme je ne sais pas ce que c’est. Mon père, lui, était resté dans la voiture à écouter BFM, sa radio préférée, car tout ça pour lui, c’était des histoires de famille. Lui, en avait déjà assez entendu avec la guerre d’Algérie. Alors les histoires de poilus … Il avait tort mon père, j’ai pu le vérifier. Mon arrière-grand-père, n’avait pas un seul poil, que des os et un casque qui était resté bien vissé sur sa tête malgré tout ce temps et la terre qui le recouvrait. J’ai trouvé ça bizarre, mais j’ai pas ouvert ma bouche sur ce coup. On aurait dit qu’il nous attendait. Il semblait nous dire : « vous en avez mis du temps pour venir me reconnaître ». Son squelette était assis, appuyé contre un mur de terre. Il avait encore le fusil à la main comme s’il nous visait et continuait à attendre un ennemi. On peut dire qu’il avait été patient. « Il s’agit bien de lui, a dit, très sûre d’elle, maman ». Elle était très forte ma mère. Comment peut-on faire la différence entre un squelette et un autre, et reconnaitre celui d’un ancêtre qu’on n’a jamais vu ?  C’est la plaque militaire qu’il tenait serrée entre ses doigts qui avait permis de dire que c’était mon bien mon arrière-grand-père, Anatole Dubois. Et si, ce n’était pas lui ? Je ne réfléchis pas assez avant de parler. J’ai de nouveau reçu une calotte. Oui, c’est vrai après tout…rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette et mon grand-père aurait très bien pu refiler sa plaque militaire à un autre soldat. J’ai gardé cette idée pour moi, car ça me faisait plaisir de voir maman heureuse pour une fois. Quand on lui annoncerait, mamie serait folle de joie aussi. Enfin, je l’espère…Voilà, c’est ainsi que nous avons récupéré, sans rien demander à personne, un arrière-grand-père, un grand-père et un père, qui ne me nous manquait pas beaucoup, vu que l’histoire remontait à longtemps. Quand on lui a annoncé, ma grand-mère n’a rien dit. Elle s’est arrêtée de respirer quelques secondes et a ouvert les yeux grands comme des soucoupes volantes, comme si elle avait vu le diable en personne. Maman l’a secouée en lui disant que ce n’était pas vraiment le bon moment pour mourir. Il a fallu lui expliquer longtemps pour qu’elle comprenne que son ancêtre n’était pas vraiment revenu de la guerre.

Maman qui adorait parler aux journalistes a dit que c’était une excellente chose de pouvoir honorer la mémoire de ses soldats, de faire enfin le deuil et que c’était très pédagogique pour les enfants de savoir qu’ils avaient un ancêtre, mort, tué au front. Ah bon, moi, je croyais qu’il était mort d’une balle dans le cœur ! C’est trop compliqué l’Histoire ! Ma mère a commencé à ressortir des photos très anciennes et très jaunes d’Anatole, prises dans une sorte de brouillard. Sur l’une d’entre elles, dans un faux décor flou et fleuri, on voyait un monsieur à l’air vraiment pas commode avec sa moustache en guidon de vélo et la raie au milieu comme tirée à la règle. Sur l’autre, le même homme déguisé en soldat portant sur les épaules une cape de super héros. Il se tenait tout raide comme s’il avait avalé son fusil. « Robert, c’est ton arrière-grand-père, tu ne trouves pas que tu lui ressembles un peu ? »  Je ne trouvais rien du tout ! Je ne voulais pas ressembler à un type mort, même un héros. Elle insistait : « la bouche, surtout ».  Ma mère était forte ; sa bouche était cachée par la moustache ! J’avais beau me forcer, je ne ressentais rien pour cet homme. Il y avait tout de même des côtés positifs dans cette histoire. A présent, je pouvais un peu me la jouer avec mes potes. En classe, j’avais apporté la photo du militaire avec la cape en disant qu’il était l’ancêtre de Batman. Je leur en ai tous bouché un coin. Et pendant les contrôles d’histoire, ils voulaient tous que je leur donne les réponses. J’étais devenu l’Historien en chef de la classe.

Le maire du village qui n’avait pas réussi à en placer une jusque-là, a dit qu’il ferait ajouter son nom sur le monument aux morts et qu’il rebaptiserait la rue principale, « rue Anatole Dubois ». Mon père a grogné que c’était à cause des élections municipales qui auraient bientôt lieu. Ma grand-mère était de plus en plus bizarre et ne disait toujours rien depuis plusieurs jours. Et la cérémonie approchait. Oui, parce qu’en plus, le Président de la République en personne nous avait invités à venir déposer une gerbe à Paris, sur la tombe du soldat inconnu. Une gerbe ?  En attendant, grand-mamie se laissait trainer en chaussons sur les plateaux de télé. Personne ne parvenait à lui tirer les vers du nez. « Alors, Madeleine, vous êtes contente de retrouver votre père ? » Moi, je voyais bien que ça n’allait pas très fort. Elle secouait la tête encore plus vite que d’habitude (parce qu’elle a un parking son) et elle ruminait comme un chameau. Sa bouche tremblotait et il y avait de la colère dans ses yeux. C’est l’émotion, disait ma mère aux journalistes.

Et puis, un jour en plein milieu d’une émission, alors qu’un présentateur lui demandait de parler de son enfance et de ce père soldat, ce père-héros qui avait dû tant lui manquer, elle a craqué et a tout balancé en direct : « Un héros, mort aux champs d’honneur, mon cul ! Un lâche, oui. Et pis le gars que vous avez trouvé dans le champ c’est pas l’Anatole. Le vrai, il est sous le cerisier dans le jardin… D’ailleurs, il n’a jamais aussi bien donné depuis que… Les raclées c’est à nous qu’il préférait les coller ce salopard, pas aux Boches. Alors, on a fait ce qu’il fallait. Et pis d’ailleurs, c’était pas mon père. Ma mère, c’était juste qu’une marie-couche-toi-là… »

Le grand silence ensuite, le présentateur tout guilleret qui faisait comme s’il ne s’était rien passé, ma mère au bord de la syncope, mon père plié en deux de rire dans les coulisses. Et la honte … et l’envie de passer le reste de mes jours, caché dans une tranchée. J’aurais préféré que mon grand-père reste comme le soldat inconnu … totalement inconnu.

On commençait à s’y habituer, nous, à notre ancêtre. A force de parler de lui, tout le temps aux journalistes, de regarder ses photos, c’est comme s’il revivait avec sa moustache. Et voilà que ma grand-mère fichait tout par terre en nous le retirant. Les morts, il faut les laisser où ils sont. Papa avait bien raison.

Alors, j’ai décidé que plus tard je ne voudrai jamais faire héros. On ne sait jamais … Et les cerises, c’était terminé aussi !

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

 

 

De Zurbaran à Rotkho, collection Alicia Koplowitz au musée Jacquemart André

Dis-moi ce que tu collectionnes et je te dirai qui tu es.

Amedeo Modigliani (1884-1920) – La Rousse au Pendentif – 1918 – Huile sur toile – 92 x 60 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital

Y a-t-il une manière féminine de collectionner l’art ?

C’est inévitablement la question que l’on se pose en regardant la collection d’œuvres exceptionnelles réunies au Musée Jacquemart André par l’espagnole Alicia Koplowitz. Une collection de femme au cœur d’un musée dont les œuvres ont été réunies par une autre femme : Nellie Jacquemart.  Dans cet écrin, 53 œuvres de maîtres anciens et modernes se côtoient dans un dialogue avec les siècles : sculptures antiques, tableaux de Zurbaran, Tiepolo, Canaletto, Guardi et Goya voisinent avec les peintures, dessins et sculptures de Toulouse-Lautrec, Gauguin, Van Gogh, Picasso, Van Dongen, Modigliani, Schiele, de Staël, Freud, Rothko, Barceló, Giacometti, Bourgeois, Richier…

 Francisco de Zurbarán (1598 – 1664) – Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste – vers 1659 – Huile sur toile -119 x 100 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital

C’est aussi à un dialogue avec elle-même que nous invite la collectionneuse et femme d’affaire espagnole, présidente du Grupo Omega Capital, société d’investissement, au travers d’œuvres finement choisies et  présentées de manière chronologique.

Pablo Picasso (1881-1973) – Tête et main de femme – 1921 – Huile sur toile – 65,4 x 54,9 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital  © Succession Picasso 2017

Pour Alicia Koplowitz, sa collection a beaucoup à voir avec sa biographie. Collectionner des œuvres d’art relève du cheminement initiatique, un chemin qui lui a servi de bouclier face aux diverses vicissitudes de sa vie et le long duquel elle a appris à explorer les voies intimes qui lui étaient inconnues, des voies qu’elle a peu à peu découverte au travers des tableaux.

 Lucian Freud (1922 – 2011) – Fille au manteau de fourrure – 1967 – Huile sur toile – 61 x 51 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital , Fukuoka Sogo Bank Ltd. /© Lucian Freud Archive/Bridgeman Images

C’est pourquoi l’on retrouve de nombreux visages féminins au cours de cette exposition.

Tous les types de femmes semblent s’y être donnés rendez-vous : la vierge au doux visage, de Francisco de Zurbaran (Vierge à l’enfant avec Saint-Jean Baptiste), la sévère duchesse de Bragance de Juan Pantoya de la Cruz, engoncée dans sa collerette et les conventions sociales, la secrète et méditative créature de Tête et Main de Femme de Picasso, la mélancolique de La Rousse au Pendentif de Modigliani, la mystérieuse Fille au manteau de fourrure de Lucian Freud, la femme tourmentée représentée par l’araignée (Spider III) de Louise Bourgeois.

Il y aura forcément une femme  dans laquelle vous vous reconnaitrez au cours de cette exposition… Mais, le 10 juillet, il sera trop tard !

Site Internet :

http://www.musee-jacquemart-andre.com/

Catherine Jubert

 

Des images aux mots : « Fine », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, j’écris des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles. « Fine » est la première nouvelle du recueil Mille autres vies que la mienne.

Fine

 

 

En faisant le tri des quelques pauvres affaires qui se trouvaient dans la commode de la chambre de Fine, j’ai failli jeter cette photo, insignifiante et ratée à première vue. Mais elle était à son image. C’était bien elle, cette petite silhouette, déjà âgée et voutée, toujours vêtue de son tablier et de son éternel fichu qu’elle portait quels que soient le temps et la saison. Elle y apparaît coupée en deux, mangée par le bord gauche de l’image, comme si le photographe l’avait prise par inadvertance ou s’était laissé surprendre par la vieille femme entrée brusquement dans son champ. La partie basse de son corps est floutée, masquée sans doute par un doigt posé sur l’objectif, ou une main qui lui signifie que sa présence est importune sur l’image. Fine avait l’art de glisser et d’apparaître sans qu’on l’ait entendue venir. Têtue, elle a dû continuer son chemin sans se préoccuper du photographe. J’ai conservé cette image, tellement révélatrice de la place que Fine avait tenue dans notre vie.

Fine n’est plus. Elle s’est éteinte doucement, comme elle avait vécu, sans bruit et sans éclat.

Elle s’appelait en réalité Joséphine. Mais plus personne ne se souvenait de son véritable prénom. Ce diminutif lui allait bien et semblait coller à l’évanescente réalité de son personnage. Ce n’est que le jour de son enterrement que j’ai découvert qu’elle avait aussi un nom de famille.

Difficile de lui donner un âge. Pour moi, elle était née vieille. Il est des gens que le temps marque une bonne fois pour toute et laisse tranquille ensuite. Elle était entrée au service de notre famille à l’âge de 26 ans et y était restée pendant cinquante ans. Il me semblait l’avoir toujours connue. Même si « connaître » était un bien grand mot la concernant. Fluette et transparente à nos yeux, tout le jour, ombre furtive, notre servante trottinait menu dans la maison pour s’occuper de presque tout, de la cuisine, du ménage, du linge, du jardin, des courses… mais, étrangement jamais de nous, les enfants. Parfois, pour la faire sortir d’elle-même, mon frère et moi tentions de la taquiner en lui volant son panier de pinces à linge, ou en détachant le nœud de son tablier. Mais impossible de la déstabiliser ou de la mettre en colère. Elle tournait en rond trois, quatre fois sur elle-même, s’asseyait et attendait que nous en ayons fini, les mains posées sur son tablier, en hochant la tête. Les seules paroles que je lui ai jamais entendues prononcer, en dehors de celles que je l’entendais marmonner derrière la porte de sa chambre, étaient « bien, madame, merci madame, ce sera fait madame ». Mon père, lui, se contentait de gestes pour lui demander quelque chose. « Vous avez vu, elle comprend ! », se plaisait-il à fanfaronner devant les visiteurs, comme s’il s’agissait d’un animal. Et il ajoutait, « cette fille un peu simplette est aussi efficace qu’un robot ».

Toujours dans un silence feutré, comme montée sur des rails, elle glissait du carrelage froid de la cuisine, au parquet du séjour, puis à la pelouse du jardin. On ne l’entendait jamais arriver. On se retournait, elle était là, présente dans la pièce comme si elle y avait toujours été. Elle disparaissait ensuite tout aussi furtivement en trottinant comme une petite souris. Rien ne semblait l’atteindre, pas même la pluie. Fine avait la réputation de passer entre les gouttes. Il pouvait pleuvoir à torrent, même sans parapluie, elle rentrait sèche. Mon frère et moi la surnommions « le Fantôme de l’Opéra ». Curieusement, sur les photos de famille prises lors des grandes occasions (car ma mère avait un jour décrété, qu’elle faisait partie malgré tout de la famille même si elle n’en avait aucun des privilèges), Fine ne semblait pas avoir d’existence réelle. Si elle n’était pas cachée par quelqu’un, son image se trouvait floutée, tronquée, et finalement rongée par le temps. Sur aucune d’entre elles, elle n’apparaît en entier. Il ne demeure que des bouts de Fine, un puzzle de femme sans âge que j’aimerais pouvoir reconstituer. Aujourd’hui que Fine a disparu pour de bon, je serais dans l’impossibilité de décrire précisément son visage. Et cette idée me torture. Elle a vécu 50 ans auprès de nous et je suis incapable de retracer son histoire. Peut-on vivre autant de temps auprès d’une personne en ignorant tout d’elle, en passant à côté comme s’il s’agissait d’un meuble ? J’ai pourtant essayé maintes fois d’imaginer sa vie. J’avais, après avoir étudié au lycée, Un Cœur Simple de Flaubert, imaginé qu’elle était un peu la Félicité de notre famille, qui, de désespoir s’attache ridiculement à un perroquet. Mais quel était le perroquet de Fine ?  A quoi s’accrochait-elle pour supporter cette vie sans âme que nous lui faisions mener ? Qu’avait-elle connu avant ses 26 ans ? Quelle humiliation l’avait rendue muette comme une tombe ? Quel immense chagrin avait pu la transformer en ombre ?  Un homme s’était-il un jour plongé dans ses yeux bleu lavande ? Et si elle n’avait pas de vie privée en dehors de celle que nous lui offrions, sans doute avait-elle une vie intérieure avec des désirs, des rêves, des fantasmes ? A l’époque où je me prenais pour Maupassant, j’avais envisagé d’écrire sur le mystère Fine. J’étais, me semble-t-il, le seul à m’interroger. Quand je leur demandais des précisions à son sujet, mes parents haussaient les épaules. Tout ce qu’ils trouvaient à me répondre c’est qu’elle faisait bien son travail, qu’elle n’était certainement pas malheureuse puisque chez nous, elle n’avait jamais souffert ni du froid ni de la faim. Qu’est-ce que je voulais de plus ?  Mais qu’en savaient-ils ?

Fine sortait rarement de chez nous. Une fois l’an seulement, elle prenait une journée de congé. A cette occasion, elle ôtait son tablier, enfilait des chaussures à la place de ses chaussons,  revêtait un manteau informe et sans âge, resserrait son fichu et quittait la maison d’un air déterminé. Elle partait le matin, revenait le soir même, et reprenait son ouvrage. Qu’avait-elle fait durant cette journée ? Avait-elle rendu visite à un parent ? Honoré des morts ? Avait-elle profité de sa liberté, loin de nous et de nos exigences enfantines ? Fine demeurait un mystère. Devenu adolescent, puis adulte, préoccupé par d’autres sujets, j’ai quitté la maison pour faire des études, puis mener ma propre vie. Et j’ai totalement cessé de me poser des questions. Moi aussi, j’avais fini par la ranger dans la catégorie mobilier.

Quand je revenais à la maison pour rendre visite à mes parents, j’avais l’impression qu’à mesure que le temps passait, Fine s’effaçait, se fondait dans le décor. La situation était très étrange, Fine, devenue une vieille femme toute petite et frêle, servait des gens encore plus âgés qu’elle, mes parents. Je retrouvais un monde qui tournait désormais au ralenti avec ses petites manies. Un temps suspendu au milieu du temps qui passe sur les corps. Alors qu’elle faisait la vaisselle dans la cuisine (pourquoi ne lui avaient-ils pas acheté un lave-vaisselle ?), tout en prenant mon petit-déjeuner, je l’observai à contre-jour. J’observais ses gestes lents et mesurés à travers les volutes de fumée de mon café. L’évier, face à la fenêtre, donnait sur le jardin. Il était encore tôt, en ce début de printemps et une vapeur de brume tapissait l’herbe. Une branche de cerisier en fleurs taquinait la vitre. Je ne voyais que les mouvements de son dos. J’entendais le son de l’eau couler dans l’évier en inox. Ses cheveux en couronne de lumière autour de sa tête, étaient d’un blanc presque translucide. Des cheveux d’ange ! Quand elle se déplaçait dans la maison, on aurait dit une plume qui voletait de plus en plus lentement, poussée par un vent mou et paresseux. A ce moment, la question m’a échappé : « tu es heureuse, Fine ? ». Elle a coupé l’eau, s’est retournée très lentement. Dans le contre-jour du petit matin, son visage semblait auréolé d’un fin duvet d’oisillon. Esquisse d’un sourire, un flash bleu dans son œil gauche. Fine notre vieille servante de 80 ans a soudain vingt ans. Puis elle ouvrit des yeux immenses qui lui dévoraient le visage comme si un ciel de début de printemps s’y était installé. Comment avais-je pu ne jamais remarquer ce regard-paysage ? Elle s’est avancée lentement vers moi et m’a caressé la joue, en soupirant, « Ah…mon petit ». Ces trois mots ont soufflé une immense houle de chagrin dans mon cœur. J’aurais voulu prendre une photo et conserver cette image de Fine.

Quelques jours plus tard, la vieille dame fut victime d’une première attaque cérébrale. Elle en perdit totalement l’usage de la parole. Mon père commenta l’événement, disant que cela ne changeait finalement pas grand-chose. Cependant, même si son champ d’action était désormais limité par ma mère qui ne lui donnait presque plus de tâches à accomplir, elle refusa de se laisser abattre et après quelques jours de repos, elle reprit son travail, avec des gestes plus lents, presque artistiques et stylisés.

Mais d’ombre, la maladie et la fatigue la réduisirent à l’état de petit fantôme errant dans la maison. Etrangement, à mesure que son corps s’estompait, ses yeux, en revanche, luisaient d’un étrange éclat, comme si la vie ne se concentrait plus que dans son regard.

Un soir, elle ne vint pas nous servir à table, elle se coucha, sans aucune plainte. Pendant plusieurs heures, personne n’osa pénétrer dans sa chambre, son domaine réservé. Ma mère, qui avait toujours été une femme de tête, prit enfin la décision d’aller voir ce qui se passait. La vieille femme était étendue dans son lit, bras croisés sur la poitrine, un tout petit crayon de papier serré entre ses doigts fins. Encore plus menue et fragile, elle ressemblait à une vieille petite poupée de porcelaine au visage diaphane. Pour la première fois, je me rendis compte que Fine avait dû être belle. L’approche de la mort lui rendait ce qui lui appartenait. Pour retirer le minuscule crayon, je pris ses mains entre les miennes. Elle resserra son étreinte sur lui, refusant de le lâcher. Ses mains, recouvertes de marguerites de cimetière étaient d’une douceur incroyable, comme du duvet. Ses joues aussi. C’était la première fois que je sentais le contact de sa peau. Personne ne touchait jamais Fine. Toute une vie sans caresses…

Victime d’une deuxième attaque cérébrale, elle se retrouva presque totalement paralysée. Seuls ses yeux bleus devenus couleur-ciel-d’orage, fixaient un point, juste en face d’eux. Fine, ne s’alimentant plus, devint un petit fantôme osseux. Ses os devaient désormais être aussi translucides que des ailes de libellule séchées. Les draps allaient la digérer, l’incorporer dans leurs fibres. La vie qui la quittait laisserait juste un sillage moutonneux dans le ciel.

Petite flamme vacillante, elle s’éteignit doucement. Juste avant de mourir, elle redressa la tête, tendit le cou vers ce point qu’elle fixait depuis des semaines, une commode en pin où étaient rangés ses quelques effets. Elle que l’on croyait complètement muette, prononça un étrange dernier mot « l’azur ». Au contact de sa tête, l’oreiller de plume émit un léger soupir.

Après son décès, il ne fallut pas bien longtemps pour ranger sa chambre. Fine ne possédait presque rien : quelques vêtements, des livres de messe, une bible, une dizaine de tout petits crayons (certains ne mesurant pas plus d’un centimètre). Mais, surtout à l’intérieur de la commode en pin, se trouvaient une dizaine de carnets de moleskine noire, entre les pages desquelles se trouvaient des photos de mon frère et de moi, prises aux différents âges de notre vie. Tous étaient recouverts d’une écriture fine et minuscule, nécessitant une loupe pour être déchiffrée. A l’intérieur, des milliers de poèmes d’une beauté âpre et fulgurante. Dans les premiers, elle y retraçait avec minutie les gestes de son quotidien, se montrait une fine observatrice de la nature, du changement des saisons. Progressivement, au fil des carnets et du temps, les sujets changeaient. Il n’y était plus question que de nous, moi et mon frère, placés au cœur de chacune de ses évocations de la nature.

Chaque soir, une fois ses travaux domestiques accomplis, telle une miniaturiste, elle avait ciselé des petits textes comme des camés…et en avait fait des épiphanies. Pendant toutes ces années, en silence, elle nous avait observés, scrutés, analysés. Elle avait attendu nos premiers sourires, nos premiers pas. Elle avait consigné nos premiers mots, enregistré les plus minimes changements de nos corps d’enfant. Elle avait même lu dans nos pensées les plus intimes. Et ce qui me fit le plus de mal, c’est qu’elle avait imaginé des conversations avec nous, de longues conversations sur ces petits riens qui fondent les grandes réflexions philosophiques. Elle parlait de nous comme si nous étions ses enfants en nous appelant « mes petits ».  Elle disait aussi son chagrin de voir « ses chers petits » quitter la maison et sa joie de les voir revenir pendant les vacances. Elle avait pour nous, dans ces pages, des mots d’amour que n’avait jamais prononcés notre propre mère. Elle nous aimait en secret…et nous, aveugles et sourds ne lui rendions pas son amour. Pourtant, il me semblait que ces carnets répondaient à la question que je lui avais posée. Fine, en s’inventant un monde à travers nous, était heureuse, ou tout du moins connaissait une certaine forme de bonheur.

J’ai tout lu d’une traite. Et j’ai vu toute ma vie défiler sous ses yeux.  A la dernière page du dernier carnet, d’une écriture tremblotante, elle avait eu le temps d’écrire avant de se coucher définitivement « l’azur, enfin… »

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

Marine Chereau, la photographie, « le coeur dans les yeux »

 

photographie ©Marine Chereau

Marine Chereau, « Le cœur dans les yeux » *

On a beau critiquer les réseaux sociaux et en particulier Facebook. Ils sont, pour qui sait les utiliser, un fabuleux champ d’explorations et de découvertes. C’est ainsi que j’ai rencontré Marine Chereau, jeune et baroudeuse photographe nantaise de 74 ans. Je ne crains pas de le dire : Marine possède toutes les qualités des grands professionnels : l’œil affuté, l’instinct de l’image, l’extrême rapidité à saisir les situations, ce fameux « instant décisif » dont parlait Cartier-Bresson, la capacité à révéler l’humanité et les failles de chacun des sujets qu’elle capture dans son objectif. Son regard est toujours tendre, empathique et généreux. Marine a « le cœur dans les yeux » et sur la main. Une photographe et une photographie humanistes ! Et si l’on pouvait la comparer à une photographe célèbre, ce serait sans nul doute à Vivian Maier.

Catherine : Depuis combien de temps fais-tu de la photo ?

Marine : J’en fais depuis 2000. Avant, je prenais des photos de famille avec un petit appareil pour garder des souvenirs de mes enfants. La photo est venue suite à mon licenciement de mon poste de responsable marketing. Je me suis dit que je devais créer mon propre travail. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de monter une société d’inventaire patrimonial. Je me rendais chez les gens et photographiais leurs biens pour leur permettre de conserver une trace de leurs meubles, objets, bijoux et fournir des preuves aux assurances en cas d’incendie ou de vols. J’avais fait une étude de marché. Il y avait du potentiel, mais, personne, aucun assureur ne m’a aidée à démarrer. Pour l’occasion, j’avais acheté un appareil photo et un ordinateur. Ensuite, je me suis dit : « qu’est-ce que je vais faire de ça ? ». Alors, je suis sortie dans la rue et la photographie est devenue une passion dès le tout premier clic. Le bruit m’a absolument fascinée. Ce son a quelque chose de sensuel qui résonne, qui passe dans tout le corps jusque dans les doigts. Quand je la ressens dans mes doigts, je sais que la photo est bonne.

Photographie ©Marine Chereau

Catherine : Tes photos sont-elles mises en scène ?

Marine : Jamais ! Je fais tout au feeling, à l’instinct, dans l’immédiat. J’ai d’ailleurs toujours mon appareil pendu au cou.

Catherine : Te considères-tu comme une photographe de rue ?

Marine : J’aime beaucoup ça. Dans une photo, s’il n’y a pas d’humains, ça ne m’intéresse pas. J’adore aussi photographier des personnes de dos. Il me semble que les dos expriment quelque chose de plus, car les gens sont davantage dans un laisser-aller que lorsqu’ils sont de face.

Catherine : Qu’est-ce qu’une bonne photo pour toi ?

Marine : C’est une photo prise à la volée, où tu vois que les gens n’ont pas posé. C’est une image qui transmet par l’intermédiaire des regards, des attitudes, des gestes, des expressions, un côté humain qui va questionner le spectateur et le faire réfléchir. Je voudrais que chaque photo soit une histoire en soi. C’est pourquoi les titres sont si importants. Pour moi, une photo doit dire quelque chose. Si elle ne dit rien, s’il n’y a que de l’esthétique, ça ne m’intéresse pas.

L’esthétique est purement instinctive. Et comme je ne connais rien à la technique, je la remplace par l’instinct.

Photographie ©Marine Chereau

Catherine : Quels sont les photographes qui t’inspirent ?

Marine : Le premier nom qui me vient à l’esprit est évidemment celui de Vivian Maier. Et puis d’autres. Tous ceux qui sont dans le constat de la vie comme Robert Doisneau,  Willy Ronis, Sebastião Salgado…

Catherine : Parle-moi du projet Never Explain

Marine : Ce projet vient de loin. Il remonte à la lecture du livre d’un grand gourou de la motivation de la Silicone Valley, Roger Von Oech, qui remettait en cause toutes nos habitudes et nos certitudes dans un ouvrage intitulé Créatif de choc. C’est ma bible depuis 20 ans. Il correspond bien à mon tempérament de rebelle qui ne veut jamais rien faire comme les autres et désire remettre sans cesse les choses en cause. Il se trouve qu’il y a 3 ans, je me suis multi fracturée les 2 chevilles. Comme, je suis restée un an et demi sans pouvoir ni marcher ni sortir pour faire faire des photos, j’ai commencé à fouiller dans mes fichiers et à faire un tri. J’avais à peu près 150 000 photographies.  Au même moment, j’ai relu le bouquin. Et l’idée m’est venue automatiquement : « et si je faisais les choses à l’envers ». J’ai inversé les fonds, les paysages urbains et j’ai réintégré des gens que j’avais pris en les remettant à l’endroit. J’ai joint un texte un texte en disant : « Et si la vie n’était pas comme on la croit ?»

Et en effet, quand tu te casses les jambes, tu te dis que la vie bascule très vite d’une seconde à l’autre et donc que tu dois te créer un nouveau monde. Grâce au financement participatif par crowfunding, j’ai pu éditer un livre et présenter mon exposition dans une galerie à Nantes.

http://marinechereau.wixsite.com/photographer/never-explain

Photographie ©Marine Chereau

Catherine : Tu as également réalisé un travail sur la mémoire de l’habitat

Marine : Oui, il s’agissait d’un travail de commande. J’ai réalisé une vingtaine de livres individualisés sur les maisons de famille. Je me rendais chez les gens pour photographier leur intérieur. Pour moi ce qui est important, c’est que les gens puissent laisser une mémoire de leurs lieux de vie à leurs enfants et petits-enfants. Au préalable, je m’entretenais avec les propriétaires car il fallait que je rentre dans l’âme de leur maison, dans son vécu et dans celui de ses habitants. Chaque chose a une histoire et c’est pourquoi, je me fais raconter l’histoire de chaque objet. C’est tout un cheminement, presque un travail de société finalement.

http://marinechereau.wixsite.com/memoirehabitat

Catherine : Tu es très connectée. Quelle importance ont les réseaux sociaux pour toi ?

Marine : Au départ, j’étais totalement arcboutée contre Facebook et finalement, je m’y suis mise. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai pu nouer des contacts avec des photographes du monde entier : des Russes, des Afghans, des Colombiens. Je me suis aperçue que chaque pays avait sa propre vision photographique. Cela m’a également obligée à revoir, soigner mes photos pour les présenter, bref à avoir un style. Je me sers aussi de Facebook comme d’un journal photographique. Et puis surtout, cela me permet de rester en contact avec les miens.

 Catherine : Tu fais essentiellement du noir et blanc ?

Marine : Oui, essentiellement car je me suis dit que tous les grands photographes faisaient du noir et blanc ! (rires)

Catherine : Quel type de projet aimerais-tu mener à présent ?

Marine : J’aimerais bien faire un travail sur Alzheimer, un asile ou la prison. Des domaines fermés où les gens ont des choses à exprimer.

Catherine : Est-ce qu’il y a un genre particulier de photo que tu aurais aimé faire ?

Marine : J’aurais adoré être photographe de guerre, pour l’instantané, pour l’état d’urgence, pour courir dans tous les sens… Bref, j’aurais aimé être un homme !!! (rires à nouveau)

 

* Philippe Soupault