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Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

« Dans la photographie, je travaille avec l’ombre et la lumière. Avec le chamanisme, j’accompagne des personnes à aimer leur part d’ombre et à l’embrasser avec douceur. A voir la lumière qui est en soi pour la laisser rayonner » 

 

Dans cet entretien, Cybèle Desarnauts, photographe Franco-brésilienne relate le long chemin de vie qui l’a conduite de la photographie au chamanisme puis à l’alliance de ces deux pratiques.  

« Le chaman est un médecin de l’âme qui voyage entre le visible et l’invisible, par le biais d’un état modifié de conscience. Il reçoit l’aide des élémentaux, des guides. » 

Cybèle, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai commencé la photographie très jeune, en autodidacte. Je devais avoir 14 ans quand mon père m’a offert mon premier boitier. Par la suite, j’ai fait une école d’art graphique. Mais après quelques années en tant que designer, comme je ne retrouvais plus ce qui me faisait vibrer, je me suis remise à la photographie.

En photographie, j’ai toujours aimé saisir les émotions tout en me rendant invisible pour mieux les capter. J’ai également réalisé des reportages à titre personnel et des portraits pour les particuliers, avec néanmoins deux sujets de prédilection : l’enfance et les femmes.

D’où t’es venue cette attirance pour le chamanisme ?

J’y suis venue grâce à un projet de reportage personnel pour lequel je suis partie plusieurs semaines en Mongolie et en Sibérie. Au préalable, j’étais tombée sur un article du magazine Géo consacré au chamanisme. Mais, il me semblait que les reporters étaient complètement passés à côté du sujet et ne l’avaient pas traité en profondeur.

On ne voyait que le visible. Or, quand on parle de chamanisme, il y a toute une dimension spirituelle bien plus profonde qui n’apparaissait pas du tout dans les images. On aperçoit juste le tambour, le chaman en transe…bref, du folklore.

Tu sentais peut-être quelque chose en toi que tu avais envie de découvrir ?

Oui, mais, je ne savais pas encore précisément pourquoi j’avais envie de partir. Avant de me rendre en Mongolie et Sibérie, j’avais effectué plusieurs reportages et embarquements dans la marine nationale avec des plongeurs-démineurs, marins-pompiers et différentes unités, toujours dans l’objectif de capter des choses qu’on ne voyait pas. Dans la marine, ce qui m’intéressait, ce n’était pas les missions, les actions à proprement dites, mais la vie à bord, l’humain et ce qui se passe derrière. J’ai une approche très humaniste de la photographie.

Pour en revenir à mon projet de reportage en Mongolie, après la lecture du magazine, j’avais envie d’en savoir davantage, d’explorer le sujet. Et malgré l’apparente difficulté de rentrer au contact de chamanes et d’être introduite auprès d’eux, j’ai décidé de partir, sachant que je n’y connaissais absolument rien.

A partir de ce moment, tout s’est fait très rapidement et facilement. Quelques échanges de mails ont suffi. Je me suis retrouvée en contact avec les bonnes personnes que ce soit pour trouver un fixeur en Sibérie ou sur l’organisation du voyage en Mongolie.

Une fois sur place, que s’est-il passé ?

J’étais partie vierge pour ce voyage, et je n’avais lu que très peu de livres, ne voulant pas être influencée. J’avais donc tout à découvrir. Sur place, j’ai vécu de nombreux rituels. On vivait avec les chamans et leur famille dans la yourte où l’on dormait à même le sol. Il faut savoir que la nuit, je rêve énormément et parle très fort. Et, là-bas, mes rêves étaient particulièrement intenses, plus que d’habitude. Au réveil, le lendemain matin, le chaman m’a demandé si j’avais bien dormi. Il m’a dit :

  • Je t’ai entendu cette nuit
  • Oui, oui, c’est normal, je parle toujours très fort la nuit.
  • Oui, mais tu parlais en Mongol (langue que, je le précise, ne pratique pas du tout).

A ce moment, j’éclate de rire en pensant qu’il se moquait de moi. Et c’est là qu’il me raconte la totalité de mon rêve… Stupeur !  Par la suite, un chaman et moine tibétain m’ont dit que je possédais un don de guérison que je devais exploiter.

Evidemment, j’étais sceptique. Que pouvais-je bien faire de toutes ces informations ?

Et à ton retour ?

Je sentais bien qu’il se passait des phénomènes au niveau de mes mains, mais je ne comprenais pas trop quoi, jusqu’au jour où un ami m’a démontré que j’étais capable de donner et de prendre de l’énergie. Celle-ci était si intense, selon lui, qu’il mettait plusieurs jours à s’en remettre. C’est alors que j’ai pris conscience que je devais canaliser tout cela.

J’ai commencé une formation en Reiki, mais cela ne me convenait pas du tout. Comme j’étais hypersensible, je récupérais toutes les problématiques des autres.

Six mois plus tard, après mon retour de Sibérie et de Mongolie, j’ai rencontré, lors d’une conférence, Eléna Michetchkina, une chamane sibérienne qui vivait en France. Je lui ai d’abord parlé de mon approche photographique et de mon désir de davantage explorer le chamanisme pour appréhender plus en profondeur mon travail de photographe. En effet, pour réaliser des photos, j’ai besoin de vivre ce que je fais, de m’immerger totalement. Or, je sentais que dans le chamanisme il y avait quelque chose de beaucoup plus profond et que pour l’intégrer, j’avais besoin de le vivre.

Un événement a véritablement tout déclenché. Quelques jours après un déménagement, je me suis fait agresser chez moi par deux hommes armés. Tout s’est finalement bien terminé, mais après leur départ, lorsque la porte s’est claquée, quelque chose de viscéral est monté en moi. Où était mon tambour ? Pourquoi mon tambour ne se trouvait-il plus sur mon mur ? Cet instrument est très important car il constitue comme une protection pour le chaman.

Photographie Cybèle Desarnauts

Quelques jours plus tard, j’ai rappelé Eléna en lui disant que c’était urgent, qu’il me fallait impérativement faire une initiation avec elle. Je ne comprenais pas pourquoi mais c’était vraiment nécessaire. Et la première fois que j’ai tapé sur un tambour, ce fut un véritable son et lumière, une explosion de tous les sens.

Un chaman a un sens plus ou moins développé : la vue, l’ouïe, le sens kinesthésique ou l’odorat. Mais pour moi, le tambour entre les mains, tous mes sens se sont retrouvés en interaction : je sentais l’odeur de la terre, j’entendais des guimbardes, je me transformais en animal, je voyais même comme lui, je sentais l’air dans ses plumes. C’était complètement fou. Je me demandais ce qui se passait. Eléna m’a fait comprendre que le chamanisme possède ses propres lois pour te conduire à lui et qu’on ne les comprend pas toujours.

Ensuite a commencé l’initiation avec Héléna pendant 3 ans. L’apprentissage se fait grâce à la connection aux animaux alliés, aux élémentaux, qui te fournissent des informations sur tes rituels, te permettent de voyager dans les différents mondes et de travailler également sur des problématiques personnelles.

A quel moment as-tu choisi de pratiquer des soins chamaniques ?

Les 4 premières années ont été très compliquées pour moi. Mes perceptions augmentaient constamment. Je recevais tellement d’informations que je courais le risque d’arriver à saturation. Je me sentais également partagée entre, d’un côté, ma vie privée, mon quotidien, ma vie professionnelle de photographe et de l’autre côté, cet immense espace incroyable qui s’ouvrait à moi. Etre une femme chamane à Paris, ce n’est pas forcément évident. Ce sentiment de dualité a duré quelques années puis, tout doucement les choses ont commencé à s’aligner.

Au départ, grâce à différents projets de reportages photographiques, je me suis plongée dans tout ce qui touchait au chamanisme au sens large. C’est ainsi que je me suis rendue dans des candomblés dans l’état de Bahia au Brésil, dans des tribus aux Philippines. Je me suis intéressée aux plantes et à leurs enseignements. Chaque plante permet un apprentissage particulier en les diétant. Il faut prendre une plante en décoction ou autre pendant une durée de plusieurs semaines à plusieurs mois en fonction de ce que les guides demandent et avec à chaque fois des interdictions alimentaires ou autres liées à leur prise. Chaque plante va permettre d’intégrer certaines choses : que ce soit pour un travail sur soi de développement personnel ou pour intégrer de nouvelles choses dans l’apprentissage. Par exemple, avec le tabac que j’ai pris pendant plus d’un an, j’ai appris à recevoir les informations par le biais des rêves. Ce qui m’a permis de travailler beaucoup avec la colère et de la libérer. Avec le cacao, j’ai travaillé mon ancrage, le lâcher prise et une connexion au cœur plus importante. Avec le basilic, j’ai reçu des chants et travaillé ma voix, et avec l’hibiscus, le détachement.

Photographie Cybèle Desarnauts

J’ai également réalisé des reportages sur des thématiques qui me tenaient à cœur, comme des portraits d’enfants vivant dans des favelas ou de femmes enceintes accouchant dans les prisons de Porto Alegre au Brésil. Peu à peu, je me suis rendue compte que l’univers de la guérison et du reportage s’alignaient.

A ce moment-là, le soin ne constituait pas encore une activité en soi, jusqu’au jour où une personne pour laquelle je travaillais régulièrement en photographie m’a parlé de son enfant brûlé à la main au troisième degré. Il devait subir une greffe de peau, porter des gants pendant deux ans. C’était un traitement assez lourd. Mais, pour moi, qui passe le feu, il était compliqué de proposer mes services à une personne avec laquelle j’avais une relation professionnelle, je ne me sentais pas à l’aise. Je lui ai alors donné les coordonnées d’une amie guérisseuse. Ça s’est merveilleusement bien passé et la greffe était devenue inutile.

Pourtant, je n’étais pas contente de moi. J’avais ce don et j’avais refusé de l’exercer de peur de mélanger différents univers. Je me suis promis qu’à partir de ce jour, je ne refuserai plus jamais la demande d’une personne qui viendrait spontanément à moi.

Après ce déclic, les gens sont venus naturellement à moi sans que je fasse quoi que ce soit.

Explique-moi comment cela fonctionne ? 

Il existe une relation triangulaire entre le corps, l’âme et l’esprit. Le chaman va travailler à partir d’extractions, de recouvrements d’âme. Cependant, pour que le soin prenne vraiment dans notre société qui vit dans le rationnel et non dans l’immatériel, un point d’ancrage est nécessaire. S’il n’existe pas de prise de conscience, le soin ne tient pas. Grâce au tambour, je vais entrer en transe, et obtenir des informations concernant la problématique de la personne. Ce qui va permettre de savoir si un événement particulier s’est produit dans sa vie, et même jusqu’au niveau transgénérationnel. En effet, il est possible de remonter jusqu’à 4 ou 5 générations pour mettre en lumière un événement et  le relier avec ce qui se passe aujourd’hui. La prise de conscience de ces événements permet de comprendre ce qui se joue réellement derrière et quels mécanismes et croyances se sont mis en place, par évitement. L’objectif est de ne pas rejouer éternellement les mêmes scénarios. C’est aussi rendre au passé ce qui ne nous appartient plus, tout en prenant notre part de responsabilité dans tout ce que nous vivons au quotidien. Derrière chaque événement ou conflit, il y a quelque chose à comprendre et à dépasser. Ensuite, je mets en place tout un protocole de soin chamanique pour libérer l’âme, mais aussi un travail psychocorporel qui va permettre de lâcher certaines émotions, si nécessaire.

Qui sont les personnes qui font appel à toi ?

A 80% ce sont de futurs thérapeutes et essentiellement des femmes à 90%. Pendant plusieurs mois, je vais les accompagner pour lever des problématiques physiques ou émotionnelles, des blocages de vie. Les plus petites choses permettent souvent d’aller plus loin. Parfois, par exemple, juste en travaillant sur une fracture, une entorse, on peut obtenir plus d’informations et aller plus en profondeur. De séance en séance, on voit des choses qui remontent. Les séances se lient entre elles. C’est en fait une véritable approche thérapeutique que je propose. On parle de thérapie en soin chamanique car l’approche se situe dans la durée. Après, cela ne m’empêche pas de faire du travail purement chamanique comme des nettoyages de lieux. Quand je vais travailler sur un lieu, une seule fois suffit pour faire lâcher les mémoires qui s’y trouvent.

Le chamanisme a-t-il changé ta pratique photographique ?

Fondamentalement pas du tout, il existe un parallélisme entre les deux pour moi : l’approche humaniste, la mise en lumière, la captation des émotions, la révélation de l’essence d’une personne. D’ailleurs, il est amusant de constater que dans la photographie comme dans le soin, j’utilise le même lexique : développer, révéler, ombres et lumières, capter.

En photographie, on travaille avec l’ombre et la lumière. Mon point fort en photo comme dans le soin, c’est de parvenir à capter les émotions. Dans un soin, quand je sens qu’une émotion est bloquée, je parviens à mettre immédiatement le doigt dessus pour que la personne parvienne à la lâcher. J’apprends aux personnes à regarder vraiment leurs parts d’ombres et à trouver leurs parts de lumière, à les embrasser totalement car l’un ne va pas sans l’autre, à se reconnecter à leurs ressentis, à s’autoriser à exprimer leurs émotions. Quand on est capable de contempler toutes ses parts d’ombre, de les aimer totalement, de les prendre dans ses bras en disant « elles sont magnifiques, elles font parties de moi », on parvient vraiment à être dans une unité. C’est un retour à soi. C’est apprendre à s’aimer totalement.

Comment associes-tu désormais chamanisme et photographie dans ta pratique ?

Des choses se mettent là aussi en place. J’ai commencé un travail photographique de réconciliation du féminin. Je me suis rendue compte que 95% des femmes n’aimaient pas leur corps. Le plus difficile n’est pas tant le regard des autres sur soi, mais celui de soi sur soi. Je les amène, grâce à une séance photo précédée d’un voyage chamanique à se reconnecter complètement à leur féminin, à leur corps, pour se réconcilier avec l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et à prendre conscience de leur beauté intérieure.

Les deux pratiques sont donc à l’heure actuelle en train de s’aligner et de fusionner.

Aurais-tu des conseils de lecture pour les lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin ?

Laurent Hugelit et Docteur Olivier Chambon : Le chamane et le psy- un dialogue entre deux mondes, Mamaéditions, 2011

Elena Michetchkina: Les secrets du chamanisme Sibérien, Broché , 2013

Corinne Sombrun : Journal d’une apprentie chamane, Albin Michel, 2002

 Mon initiation chez les chamanes, Albin Michel, 2004

Les Tribulations d’une chamane à Paris, Albin Michel, 2007

Et pour une approche plus ethnographique et philosophique :

Mircea Eliade : Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1992

Site : https://www.cybeledesarnauts.fr/ 

Catherine Jubert, Juillet 2017

En attendant, elle rêvait du Brésil…

En attendant, elle rêvait du Brésil

Petit Paul lui disait souvent, qu’en dehors de porter le même prénom, elle ressemblait à Suzanne Flon. Suzanne, un beau prénom, doux comme ses yeux. Un prénom sentant bon les fleurs séchées, ajoutait, Paul, toujours flatteur et prévenant avec sa vieille tante. Quelques jours avant son départ, il l’avait emmené voir un film où jouait l’actrice, « La Belle image ». Elle ne se souvenait plus très bien des images justement et de l’histoire, mais elle se remémorait son regard doux, sa voix déterminée et légèrement cassée.

Devenu adulte, et mesurant un bon mètre quatre-vingt-dix, Paul demeurait toujours pour elle, le Petit Paul, l’enfant qu’elle avait recueilli après l’accident de sa sœur et de son beau-frère, alors qu’il n’avait que deux ans. Elle l’avait élevé, choyé, aimé comme son propre fils. Dans ses souvenirs, elle se l’imaginait comme un colosse qui veillait sur elle. De loin, de bien loin maintenant qu’il était parti …

Elle se demandait comment Suzanne Flon aurait réagi face à ce départ. Aurait-elle autant pleuré ? Certainement pas… Elle n’avait plus que ce garçon comme famille. Suzanne, l’actrice devait, elle, avoir de nombreux amis pour la soutenir. La petite couturière de village, au fin fond du pays de Retz, n’avait plus que des clients. Des clients exigeants et bavards qu’il fallait toujours écouter, se plaindre, se vanter, envahir son espace de leurs mots … Souvent, elle essayait de détourner la conversation sur le sujet qui occupait totalement son esprit, le Brésil. Mais on lui coupait toujours la parole. Les gens ne pensent qu’à eux, ne parlent que d’eux. Ils la prenaient sans doute pour une vieille radoteuse.

Petit Paul, se disait à l’étroit dans le petit village à une vingtaine de kilomètres de Saint-Nazaire. Il voulait partir, avait envie de nouveaux horizons, de grands espaces. L’aventure, la vraie, le tentait. C’est bien normal quand on a vingt ans. Il avait choisi le Brésil, comme ça, un peu par hasard, parce qu’il avait vu un reportage sur l’Amazonie qui présentait ce « poumon vert de la planète » comme un nouvel Eldorado. Il parlait à Suzanne de la forêt comme s’il y avait vécu : les animaux inconnus et dangereux, leurs cris stridents qui peuplaient la forêt.  C’était chaud, humide, bruyant et mystérieux. Des populations sauvages et primitives y vivaient nues dans des endroits inatteignables. Les femmes aussi, demandait Suzanne ? Oui, les femmes, les hommes, les enfants … Ils se nourrissaient d’énormes vers blancs, gros comme la main. L’Amazonie abritait les terribles réducteurs de tête … Paul lui montrait son poing. On peut devenir comme ça ! Suzanne frissonnait à cette évocation. Elle lui fit promettre de ne pas trop s’enfoncer dans la forêt.

Mais, le Brésil, ce n’était pas que cela, il y avait aussi des terres immenses à cultiver, du minerai, des bois précieux, de l’or à foison … Et ses yeux se mettaient à luire d’un étrange éclat fauve. C’était une terre de démesure faite pour des hommes de bonne volonté qui n’avaient pas peur de retrousser leurs manches. Lui, costaud et courageux comme il était, défricherait la forêt à mains nues s’il le fallait, et cultiverait des champs mille fois plus grands que ceux que possédaient les plus riches des cultivateurs de la région. Des étendues si vastes, que même l’horizon ne les bornait pas. Il deviendrait riche, lui disait-il, en la faisant tournoyer. Suzanne ne voyait pas bien pourquoi aller si loin. Partout, il était possible de développer de grands rêves. Il suffisait de le vouloir. Il l’étourdissait de noms de lieux qu’il prononçait avec une voix chaude et suave qu’elle ne lui connaissait pas : Rio, Bahia de Todos os Santos, Sao Paulo, Mato Grosso, Amazonia, Rio Negro, ManausEt les filles, les plus belles du monde, avec des fesses … des seins… (Et il joignait le geste à la parole en dessinant d’énormes formes voluptueuses dans le vide), mais pas plus belle que toi, tante Suzon. Suzanne se représentait des femmes montgolfières qui emporteraient son neveu chéri dans les airs. L’enthousiasme de Paul finit par la gagner elle aussi. Surtout qu’il lui avait promis dès qu’il serait bien installé, de la faire venir. Mais… pour réaliser ses rêves et commencer à s’installer sans vivre comme un pouilleux d’émigré, il lui fallait de l’argent. Que n’aurait-elle pas fait pour ce neveu adoré, qui n’avait, certes, jamais été brillant à l’école, mais qui lui avait toujours manifesté de l’affection ?

Alors, elle lui offrit tout ce qu’elle possédait. Ses maigres économies fondirent en un clin d’œil. Elle pompa jusqu’au dernier sous de son livret de Caisse d’Epargne, hypothéqua sa petite maison, vendit les bijoux hérités de sa mère. Promis, il les lui rendrait au centuple. Il travaillerait, la ferait venir, ne lui offrirait pas un atelier de couture, mais une usine toute entière dont elle serait la patronne. Peut-être même qu’ils pourraient s’étendre dans toute l’Amérique latine. Là-bas, il en ferait sa reine. Elle, qui n’avait jamais été plus loin que Nantes, n’en demandait pas tant … Et puis, quand il deviendrait riche, il achèterait un grand voilier blanc, très blanc qui fendrait l’horizon. Ils traverseraient l’Atlantique de temps en temps pour rendre visite à leur famille. Quelle famille, lui demanda Suzanne ?

Elle l’accompagna en bus, jusqu’au port de Saint-Nazaire et elle ne prit le chemin du retour que lorsque le bateau ne fût plus qu’un minuscule point à l’horizon. Son cœur se serra, se rétracta douloureusement au point d’atteindre la dimension de ce point. Il ne reprit jamais sa taille initiale.

L’attente débuta.

Suzanne qui ne percevait qu’une minuscule retraite dut continuer son activité de couturière. Durant de longues semaines, elle attendit des nouvelles de son neveu aventurier. On lui dit que le bateau pouvait mettre des mois à traverser l’Atlantique. Pourtant, en regardant une carte, les distances entre les deux continents semblaient si proches. Elle regardait l’échelle et se perdait dans les calculs. Les chiffres obtenus, trop flous et irréels ne lui parlaient pas, ne matérialisaient pas l’absence de son petit Paul. Elle imaginait son bateau à la merci des éléments. Elle fit plusieurs fois le trajet jusqu’à la capitainerie pour savoir si un navire en direction de Sao Paulo avait fait naufrage. Elle revenait chez elle, fatiguée, de plus en plus voutée. Chaque jour, derrière la fenêtre, elle guettait l’arrivée du facteur. Son cœur s’arrêtait de battre quand il passait en vélo devant sa maison. Mais, rien … Quelques factures qu’elle avait du mal à payer et rien d’autre. Se résigner à l’attendre. Il ne pouvait pas l’avoir oubliée. Elle verrait cette voile blanche à l’horizon et il la ferait tournoyer dans les airs comme autrefois.

Un jour enfin, une carte postale arriva. Elle représentait une plage avec des cocotiers. « Bien arrivé. Pays superbe. T’embrasse tendrement. Petit Paul ». Il avait dessiné maladroitement, dans un angle, un perroquet, comme le font les enfants pour illustrer leur carte. C’était tout… Suzanne ne pouvait même pas lui répondre, il avait oublié de lui donner son adresse, même en poste restante. Quel étourdi ce garçon ! Il réparerait son erreur la prochaine fois. Elle observa longuement la photo. C’est vrai que les couleurs étaient très belles, presque fausses. Elle n’avait jamais vu de bleus et de verts aussi intenses, aussi irréels. Mais elle se rappela que ce pays était tellement différent des autres. Désormais, pour elle, le Brésil se résuma à la photographie de cette simple plage. A la lisière, il devait y avoir ces champs à perte de vue dont il lui avait parlé. Elle l’afficha dans son atelier, au-dessus de sa machine à coudre, la montrant à qui voulait bien la regarder.

Elle commençait toujours ces phrases par : « justement, mon neveu qui est Brésil… », et elle inventait une histoire à son sujet. Elle bricolait des récits extraordinaires à partir de ce qu’il lui avait raconté avant de partir. Il se trouvait en ce moment dans la jungle, au milieu de peuples sauvages et barbares qui le retenaient prisonnier. Et là-bas, il n’y avait pas de facteurs. Elle se cousait des souvenirs qu’elle finissait par croire vrais. Elle meubla l’attente de mots. C’est dommage, elle ne se souvenait plus de ces noms de lieux si chantants. Ne lui restait dans les oreilles que la voix chaude de son neveu. Ses interlocuteurs, impressionnés pensait-elle, hochaient la tête. Un jour, l’une de ses clientes, se risqua à lui demander : « tu es sûre que c’est le Brésil, parce que moi, j’ai déjà vu ce genre de plage en France ? Fais-voir le timbre et le cachet de la poste qu’on puisse vérifier d’où ça vient exactement ». Suzanne, vexée, chassa cette cliente de son atelier. De quel droit, remettait-elle en doute la parole de son neveu ? Le timbre ? C’est vrai, il n’y en avait jamais eu, pas plus que de cachet de la poste. Le dessin du perroquet aux couleurs criardes le recouvrait. C’était peut-être la coutume dans ce pays. Et puis après ? Ce qui comptait c’est qu’il fût vivant !

Elle attendit encore pendant de longs mois de ses nouvelles. Pour occuper le vide, elle passait de longues heures à contempler des photos de Petit Paul. Régulièrement, elle changeait le contenu du petit cadre en cuir qu’il lui avait offert le Noël précédant son départ. Elle lui parlait dans sa tête, puis à haute voix comme s’il était présent dans la pièce. Les fleurs qu’elle disposait à côté du cadre semblaient donner de la vie à l’image. Elle chassa cette autre cliente, qui lui avait lancé que son atelier finissait par ressembler à un cimetière avec toutes ces fleurs qui ornaient les photos d’un disparu. Elle devrait se faire une raison à présent, il ne reviendrait pas. Non, il n’avait pas disparu son neveu, il était seulement très occupé avec une nature hostile qu’il fallait sans cesse dompter et qui reprenait toujours très vite, ses droits sur les hommes. C’est tout !

Peu à peu, les clients désertèrent l’atelier de Suzanne. Sa machine, qu’elle ne pouvait faire réparer tomba définitivement en panne. Elle revint aux méthodes anciennes du fil et de l’aiguille. Mais, sa vue baissait de jour en jour. Le médecin diagnostiqua une cataracte. Elle n’avait pas les moyens de se faire opérer. Un rond noir rétrécissait son champ de vision. Pour coudre, elle devait se mettre près de la fenêtre et coller ses yeux à quelques centimètres du tissu. Elle continua cependant à s’occuper de ses vêtements restés dans l’armoire. Elle les lavait, vérifiait qu’il n’y ait pas d’accrocs, recousait un bouton par ci par là, renforçait un ourlet, les repassait impeccablement. Elle n’aimait pas qu’il ait l’air négligé. Quand elle lissait le tissu encore chaud et humide de la patte mouille, elle fermait les yeux et avait l’impression de poser la main sur le torse du jeune homme. Elle sentait sa chaleur quand il la prenait dans les bras et lui donnait du « ma tatie chérie ». Elle pliait soigneusement la chemise, le pantalon, le pull, le rangeait dans l’armoire dans un alignement parfait, ajoutait pour finir un brin de lavande fraiche. Puis, dans une lutte perpétuelle engagée avec la poussière et les mites, elle recommençait l’opération, jour après jour. Accomplir ces tâches, était un peu son Brésil à elle. Elle allait jusqu’à changer ses draps chaque semaine. Comme ça quand il rentrerait, il retrouverait son linge frais et propre.

Il arriva un moment où Suzanne ne vit presque plus rien du tout. Elle ne voulait pas porter de lunettes, parce que Suzanne Flon ne devait pas en porter dans les films. Un jour, on frappa violemment à la porte. Un homme grand, armé d’un couteau força l’entrée, bouscula la vieille dame : « tu l’as mis où le pognon ? Cet enfoiré m’a dit que tu en avais plein caché dans ton armoire de vieille radine. Il doit payer ses dettes, ce salaud. Sinon quand il sortira, je lui trouerai la peau ». Il la secoua. Suzanne dit qu’elle n’avait rien à lui donner, que tout ce qu’elle possédait était là. Alors, il devint comme fou furieux, retourna entièrement la maison, vida tous les meubles, renversa le contenu des placards, cassa les assiettes, éventra les matelas et coussins, démonta les piles de linge soigneusement pliés. « Non, pas son linge ! », hurlait-elle. Il ne trouva rien, évidemment. Suzanne avait tout vendu pour son neveu … Alors, il embarqua la vieille machine à coudre, une authentique pièce de collection et la menaça de revenir.

Suzanne terrifiée, n’osait même plus sortir de la maison pour faire les courses. Elle préférait conserver ses forces pour l’attente. Elle resta ainsi, plusieurs jours, assise dans son fauteuil, derrière la fenêtre, à espérer le retour de son Petit Paul. Un jour, il reviendrait du Brésil… Son regard obscurci se portait, au loin, par-delà le clocher de l’église, du côté de la mer. Au milieu du voile noir qui opacifiait sa cornée, ne laissant la lumière pénétrer que par un minuscule trou d’épingle, Elle guettait sur l’horizon étroit, une voile blanche.

En attendant, elle rêvait du Brésil…

Catherine Jubert, Mille autres vies que la Mienne, 2014

 

Le T’Cup, un afternoon tea entre Harry Potter et Alice au Pays des Merveilles

Allison Yu est une jeune new-yorkaise d’origine chinoise, étudiante en lettres et bloggeuse culinaire qui nous invite dans une langue particulièrement savoureuse à partager ses coups de cœur et ses découvertes parisiennes. Aujourd’hui, le T’Cup, un afternoon tea situé dans le Marais.

En été, il arrive souvent que l’on rechigne à quitter le confort de la maison ou les ombres qui protègent contre le chaud de la saison. C’est le moment de l’année où l’on a peut-être un peu plus de temps libre, mais il est tout de même difficile d’en profiter, car l’intensité du soleil rend toute activité extérieure beaucoup moins agréable. Même les plus courageux, pourtant prêts à braver la chaleur, pourraient avoir besoin d’un repos après avoir passé quelques heures sous un soleil brûlant.

Si on se trouve dans le Marais, dans l’après-midi, et que l’on se sent vidé de toute énergie, rien de tel que de prendre une petite pause gourmande à l’anglaise. Inutile de traverser la Manche pour profiter de cette coutume singulière : le café T’Cup reproduit parfaitement l’ambiance tranquille et la nourriture riche qui caractérisent le fameux afternoon tea. Une tasse de thé, chaud mais paradoxalement rafraîchissant, complète parfaitement les scones et le gâteau, quelle que soit leur saveur. Une carte qui comprend plus d’une vingtaine de thés pourrait être un peu intimidante, mais on ne doit s’imposer aucune pression pour trouver le thé idéal, puisque la magie de ce breuvage fait que toute combinaison est délicieuse.

Les petits sandwichs seront certainement un changement par rapport au jambon-beurre qu’adorent les Parisiens. Un tea time à l’anglaise mélange souvent différentes saveurs qui ne sont pas très communes en France, comme concombre et menthe, saumon et fromage, œufs et cressons. Comme l’on peut l’imaginer, les concombres et les feuilles de menthe forment un mariage léger et goûteux, le vert rappelant les couleurs du printemps. Le saumon est frais et tendre, le goût agrémentant merveilleusement celui du fromage à tartiner. Ce dernier ajoute aussi une onctuosité agréable qui rend le sandwich moins sec. Les œufs, durs et partiellement écrasés, sont mélangés avec de la mayonnaise et des épices pour créer un sandwich riche et savoureux.

Élément incontournable d’un goûter à l’anglaise, les scones restent parmi les aliments britanniques les plus connus. Ils sont friables, avec un bon goût de beurre, et ont tendance à s’émietter dans la bouche, et même dans les mains. Encore plus savoureux avec plus de beurre et plus de confiture.

Enfin, la cerise sur le gâteau est la petite pâtisserie que l’on peut choisir parmi une sélection de desserts anglais. Changeant régulièrement, les gâteaux sont tous onctueux et somptueux, sans être trop sucrés. Ce ne sont pas toujours les desserts les plus raffinés du monde, mais on sent l’amour et le respect qu’éprouvent les pâtissiers pour les gâteaux et pour leur métier en général.

Un goûter qui comprend des éléments sucrés et salés ne se refuse pas, surtout pour les gourmands qui préfèrent avoir un peu plus de variété. En mangeant de tout, on est sûr de profiter à fond de chaque saveur et chaque texture qui touche la langue. Rien de tel que de passer un après-midi avec des amis autour d’un bon repas !

Il faudra compter pour tous ces délices d’outre Manche entre 8 et 20 euros.

T’Cup, 16, rue des Minimes, 75003 Paris

http://www.t-cupparis.com/page

Google Maps :

https://www.google.fr/maps/place/T’Cup/@48.8574759,2.3649209,15z/data=!4m5!3m4!1s0x0:0xf5400c4d450109c0!8m2!3d48.8574759!4d2.3649209

Allison YU

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Avec l’exposition Art/Afrique, le nouvel atelier, la Fondation Louis Vuitton met l’art africain à l’honneur

A partir du 26 avril et jusqu’au 28 août, la Fondation Louis Vuitton présente « Art/Afrique, le nouvel atelier ». Divisée en trois parties, cette exposition met en lumière une scène africaine effervescente, à la pointe de l’art contemporain et surtout très politique.

Rassemblées sous le titre « Art Afrique, le nouvel atelier », ces deux expositions – nommées « Les Initiés » et « Etre là » – sont présentées à la Fondation Louis Vuitton à Paris jusqu’au 28 août. Elles reflètent l’effervescence et le dynamisme de la scène artistique du continent africain. La première réunit une sélection d’œuvres de quinze artistes emblématiques de la collection d’art contemporain de Jean Pigozzi, présentée pour la première fois à Paris. La seconde « Etre là »,  témoigne du foisonnement culturel que connaît actuellement l’Afrique du sud, toujours profondément marquée par son histoire.

On y retrouve les figures tutélaires, William Kentridge ou Sue Williamson. Ceux qui, nés dans les années 1970, ont connu l’apartheid dans leur enfance, tels Nicholas Hlobo ou Zanele Muholi. Et les born free qui, comme Jody Brand ou Buhlebezwe Siwani, virent le jour à l’orée des années 1990, époque à laquelle Nelson Mandela fut libéré. Soit dix-sept artistes sud-africains réunis à la Fondation Louis-Vuitton, à Paris. Cette exposition, reflète avec force la fougue et la vitalité d’une scène majeure de l’art contemporain. Son titre,  « Etre là. » dit combien ces plasticiens, activistes revendiqués pour certains, ont toujours cru au pouvoir de l’art et à sa capacité à changer le cours de l’Histoire. Aussi, au fil d’un parcours fluide,  servi par les espaces grandioses des lieux, se dessinent les luttes, les ­espoirs, les aspirations et les revendications de trois générations. L’art est toujours politique en Afrique du Sud comme en témoignent ces pavés multicolores.

Pascale Marthine Tayou, Colonisation, pavés coloriés à la gouache

Des chiens, imaginés en 2003 par Jane Alexander (née en 1959), aux gentilles têtes de Mickey et aux corps nus de petits garçons,  accueillent le visiteur.  Dans cette installation, ces animaux qui font froid dans le dos, ­défilent en bataillons, symbolisant l’obsession sécuritaire du pays.

Mais à l’issue de cette exposition une question se pose : pourquoi une fois de plus ranger dans des cases la création artistique ? En effet, on ne parle pas d’art européen… Ne pourrait-on pas parler plus simplement de création contemporaine ?

Jane Alexander Infantry with Beast [detail], 27 Figures 2008-10, Beast 2003 Glass fibre, oil painting, shoes, wool carpet

http://www.fondationlouisvuitton.fr/

Catherine Jubert

« Le temps des cerises », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, Catherine Jubert écrit des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles.

Le temps des cerises

Une semaine que le téléphone n’arrêtait pas de sonner à la maison. D’abord, le Ministère de la Défense. Quelques jours après, ma mère est arrivée en larmes en brandissant un papier avec entête bleu-blanc-rouge. Elle a crié dans toute la maison : « ça y est, on l’a enfin retrouvé ! Il est de retour parmi nous ». J’ai demandé « qui » ?  Parce qu’à ma connaissance, on n’avait rien perdu ni personne. Ensuite, c’était au tour des journalistes de la télé, de la radio, des journaux … Ma frangine qui voulait être actrice plus tard n’arrêtait pas de dire en se regardant dans le miroir, que le vieux lui servirait de tremplin, et que grâce à lui, elle allait devenir célèbre. C’est peut-être vrai, pour une fois qu’il y a un héros dans notre famille, a ajouté maman, en regardant papa d’un air méchant. Un squelette, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? C’est pas mes affaires tout ça, a répondu papa. Et les morts, il vaut mieux les laisser où ils sont. Les journalistes voulaient tous nous rencontrer pour nous parler de lui, même ceux du Grand Journal de Canal Plus. A la maison, c’était un vrai défilé. Fallait bien faire attention à l’endroit où l’on mettait les pieds. Il y avait des fils et des câbles partout. Tout ça pour un mort !

Faut que j’explique. Pile poil deux semaines avant le 11 Novembre, par le plus grand des hasards de l’histoire, on venait de retrouver le corps de mon arrière-grand-père, mort dans les tranchées en 1917. Je ne sais pas combien de morts, ils ont encore en réserve. Il paraît que le dernier survivant de la première guerre mondiale venait juste de mourir. Fallait qu’ils trouvent encore une idée pour raviver la flamme du souvenir, a dit mon père. C’est un cultivateur de la Somme qui l’a retrouvé dans son champ de betteraves. Il en avait déjà récolté un en 2004, et un autre en 1994. Un soldat qui pousse tous les dix ans. Pas très productive, la culture de soldats de la première guerre mondiale ! Il paraît qu’il fallait le temps que les os remontent à la surface. C’est ce qu’il a expliqué face aux caméras de la télé.

J’ai dû répondre au moins cinquante fois à la même question : « alors, qu’est-ce que ça te fait mon petit Robert de retrouver ton arrière grand papy ? » Qu’est-ce qu’ils voulaient que je réponde ? D’abord, je ne le retrouvais pas vraiment. Personne ne m’en avait jamais parlé. Il y a que ma grand-mère qui l’avait un peu connu … et comme déjà, elle ne parlait pas beaucoup. Et la première guerre mondiale, c’était à l’époque des dinosaures. Alors pour leur faire plaisir, je disais que j’étais très content, que j’aurais bien aimé connaître mon arrière-grand-père et faire la guerre tout comme lui (ma mère m’a donné une calotte sur la tête). Faut savoir, elle veut qu’on soit des héros ou pas ?

En fait, je n’étais pas très content. La télé, c’était drôle, mais pour le reste … Parce qu’il a fallu reconnaître le corps dans le champ tout boueux du cultivateur qui nous regardait piétiner son terrain d’un drôle d’air. Il a dit que si ça continuait, il allait faire payer les visites. Enfin « reconnaître » le corps… pour ce qu’il en restait. Moi, je ne voulais pas marcher dans la boue toute collante avec mes nouvelles Nike. Surtout, je ne voulais pas voir un mort, même mon grand-papy, un très grand héros de la très grande guerre. Ma mère me donnait encore des calottes sur la tête et me disait que c’était éducatif de voir dans quelles conditions les soldats vivaient à l’époque dans les tranchées. Le froid, la boue, la vermine, les rats… Ah ça, il faisait froid et il y avait vraiment de la boue puisque le cultivateur venait de retourner son champ pour faire sa récolte de soldats. Mais pas un rat ! Quant à la vermine, comme je ne sais pas ce que c’est. Mon père, lui, était resté dans la voiture à écouter BFM, sa radio préférée, car tout ça pour lui, c’était des histoires de famille. Lui, en avait déjà assez entendu avec la guerre d’Algérie. Alors les histoires de poilus … Il avait tort mon père, j’ai pu le vérifier. Mon arrière-grand-père, n’avait pas un seul poil, que des os et un casque qui était resté bien vissé sur sa tête malgré tout ce temps et la terre qui le recouvrait. J’ai trouvé ça bizarre, mais j’ai pas ouvert ma bouche sur ce coup. On aurait dit qu’il nous attendait. Il semblait nous dire : « vous en avez mis du temps pour venir me reconnaître ». Son squelette était assis, appuyé contre un mur de terre. Il avait encore le fusil à la main comme s’il nous visait et continuait à attendre un ennemi. On peut dire qu’il avait été patient. « Il s’agit bien de lui, a dit, très sûre d’elle, maman ». Elle était très forte ma mère. Comment peut-on faire la différence entre un squelette et un autre, et reconnaitre celui d’un ancêtre qu’on n’a jamais vu ?  C’est la plaque militaire qu’il tenait serrée entre ses doigts qui avait permis de dire que c’était mon bien mon arrière-grand-père, Anatole Dubois. Et si, ce n’était pas lui ? Je ne réfléchis pas assez avant de parler. J’ai de nouveau reçu une calotte. Oui, c’est vrai après tout…rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette et mon grand-père aurait très bien pu refiler sa plaque militaire à un autre soldat. J’ai gardé cette idée pour moi, car ça me faisait plaisir de voir maman heureuse pour une fois. Quand on lui annoncerait, mamie serait folle de joie aussi. Enfin, je l’espère…Voilà, c’est ainsi que nous avons récupéré, sans rien demander à personne, un arrière-grand-père, un grand-père et un père, qui ne me nous manquait pas beaucoup, vu que l’histoire remontait à longtemps. Quand on lui a annoncé, ma grand-mère n’a rien dit. Elle s’est arrêtée de respirer quelques secondes et a ouvert les yeux grands comme des soucoupes volantes, comme si elle avait vu le diable en personne. Maman l’a secouée en lui disant que ce n’était pas vraiment le bon moment pour mourir. Il a fallu lui expliquer longtemps pour qu’elle comprenne que son ancêtre n’était pas vraiment revenu de la guerre.

Maman qui adorait parler aux journalistes a dit que c’était une excellente chose de pouvoir honorer la mémoire de ses soldats, de faire enfin le deuil et que c’était très pédagogique pour les enfants de savoir qu’ils avaient un ancêtre, mort, tué au front. Ah bon, moi, je croyais qu’il était mort d’une balle dans le cœur ! C’est trop compliqué l’Histoire ! Ma mère a commencé à ressortir des photos très anciennes et très jaunes d’Anatole, prises dans une sorte de brouillard. Sur l’une d’entre elles, dans un faux décor flou et fleuri, on voyait un monsieur à l’air vraiment pas commode avec sa moustache en guidon de vélo et la raie au milieu comme tirée à la règle. Sur l’autre, le même homme déguisé en soldat portant sur les épaules une cape de super héros. Il se tenait tout raide comme s’il avait avalé son fusil. « Robert, c’est ton arrière-grand-père, tu ne trouves pas que tu lui ressembles un peu ? »  Je ne trouvais rien du tout ! Je ne voulais pas ressembler à un type mort, même un héros. Elle insistait : « la bouche, surtout ».  Ma mère était forte ; sa bouche était cachée par la moustache ! J’avais beau me forcer, je ne ressentais rien pour cet homme. Il y avait tout de même des côtés positifs dans cette histoire. A présent, je pouvais un peu me la jouer avec mes potes. En classe, j’avais apporté la photo du militaire avec la cape en disant qu’il était l’ancêtre de Batman. Je leur en ai tous bouché un coin. Et pendant les contrôles d’histoire, ils voulaient tous que je leur donne les réponses. J’étais devenu l’Historien en chef de la classe.

Le maire du village qui n’avait pas réussi à en placer une jusque-là, a dit qu’il ferait ajouter son nom sur le monument aux morts et qu’il rebaptiserait la rue principale, « rue Anatole Dubois ». Mon père a grogné que c’était à cause des élections municipales qui auraient bientôt lieu. Ma grand-mère était de plus en plus bizarre et ne disait toujours rien depuis plusieurs jours. Et la cérémonie approchait. Oui, parce qu’en plus, le Président de la République en personne nous avait invités à venir déposer une gerbe à Paris, sur la tombe du soldat inconnu. Une gerbe ?  En attendant, grand-mamie se laissait trainer en chaussons sur les plateaux de télé. Personne ne parvenait à lui tirer les vers du nez. « Alors, Madeleine, vous êtes contente de retrouver votre père ? » Moi, je voyais bien que ça n’allait pas très fort. Elle secouait la tête encore plus vite que d’habitude (parce qu’elle a un parking son) et elle ruminait comme un chameau. Sa bouche tremblotait et il y avait de la colère dans ses yeux. C’est l’émotion, disait ma mère aux journalistes.

Et puis, un jour en plein milieu d’une émission, alors qu’un présentateur lui demandait de parler de son enfance et de ce père soldat, ce père-héros qui avait dû tant lui manquer, elle a craqué et a tout balancé en direct : « Un héros, mort aux champs d’honneur, mon cul ! Un lâche, oui. Et pis le gars que vous avez trouvé dans le champ c’est pas l’Anatole. Le vrai, il est sous le cerisier dans le jardin… D’ailleurs, il n’a jamais aussi bien donné depuis que… Les raclées c’est à nous qu’il préférait les coller ce salopard, pas aux Boches. Alors, on a fait ce qu’il fallait. Et pis d’ailleurs, c’était pas mon père. Ma mère, c’était juste qu’une marie-couche-toi-là… »

Le grand silence ensuite, le présentateur tout guilleret qui faisait comme s’il ne s’était rien passé, ma mère au bord de la syncope, mon père plié en deux de rire dans les coulisses. Et la honte … et l’envie de passer le reste de mes jours, caché dans une tranchée. J’aurais préféré que mon grand-père reste comme le soldat inconnu … totalement inconnu.

On commençait à s’y habituer, nous, à notre ancêtre. A force de parler de lui, tout le temps aux journalistes, de regarder ses photos, c’est comme s’il revivait avec sa moustache. Et voilà que ma grand-mère fichait tout par terre en nous le retirant. Les morts, il faut les laisser où ils sont. Papa avait bien raison.

Alors, j’ai décidé que plus tard je ne voudrai jamais faire héros. On ne sait jamais … Et les cerises, c’était terminé aussi !

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

 

 

De Zurbaran à Rotkho, collection Alicia Koplowitz au musée Jacquemart André

Dis-moi ce que tu collectionnes et je te dirai qui tu es.

Amedeo Modigliani (1884-1920) – La Rousse au Pendentif – 1918 – Huile sur toile – 92 x 60 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital

Y a-t-il une manière féminine de collectionner l’art ?

C’est inévitablement la question que l’on se pose en regardant la collection d’œuvres exceptionnelles réunies au Musée Jacquemart André par l’espagnole Alicia Koplowitz. Une collection de femme au cœur d’un musée dont les œuvres ont été réunies par une autre femme : Nellie Jacquemart.  Dans cet écrin, 53 œuvres de maîtres anciens et modernes se côtoient dans un dialogue avec les siècles : sculptures antiques, tableaux de Zurbaran, Tiepolo, Canaletto, Guardi et Goya voisinent avec les peintures, dessins et sculptures de Toulouse-Lautrec, Gauguin, Van Gogh, Picasso, Van Dongen, Modigliani, Schiele, de Staël, Freud, Rothko, Barceló, Giacometti, Bourgeois, Richier…

 Francisco de Zurbarán (1598 – 1664) – Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste – vers 1659 – Huile sur toile -119 x 100 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital

C’est aussi à un dialogue avec elle-même que nous invite la collectionneuse et femme d’affaire espagnole, présidente du Grupo Omega Capital, société d’investissement, au travers d’œuvres finement choisies et  présentées de manière chronologique.

Pablo Picasso (1881-1973) – Tête et main de femme – 1921 – Huile sur toile – 65,4 x 54,9 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital  © Succession Picasso 2017

Pour Alicia Koplowitz, sa collection a beaucoup à voir avec sa biographie. Collectionner des œuvres d’art relève du cheminement initiatique, un chemin qui lui a servi de bouclier face aux diverses vicissitudes de sa vie et le long duquel elle a appris à explorer les voies intimes qui lui étaient inconnues, des voies qu’elle a peu à peu découverte au travers des tableaux.

 Lucian Freud (1922 – 2011) – Fille au manteau de fourrure – 1967 – Huile sur toile – 61 x 51 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital , Fukuoka Sogo Bank Ltd. /© Lucian Freud Archive/Bridgeman Images

C’est pourquoi l’on retrouve de nombreux visages féminins au cours de cette exposition.

Tous les types de femmes semblent s’y être donnés rendez-vous : la vierge au doux visage, de Francisco de Zurbaran (Vierge à l’enfant avec Saint-Jean Baptiste), la sévère duchesse de Bragance de Juan Pantoya de la Cruz, engoncée dans sa collerette et les conventions sociales, la secrète et méditative créature de Tête et Main de Femme de Picasso, la mélancolique de La Rousse au Pendentif de Modigliani, la mystérieuse Fille au manteau de fourrure de Lucian Freud, la femme tourmentée représentée par l’araignée (Spider III) de Louise Bourgeois.

Il y aura forcément une femme  dans laquelle vous vous reconnaitrez au cours de cette exposition… Mais, le 10 juillet, il sera trop tard !

Site Internet :

http://www.musee-jacquemart-andre.com/

Catherine Jubert