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L’Immaculée Conception du Greco à Sète

Vierge sous la lumière de la colombe © DR

L’œuvre du Greco, L’Immaculée Conception de la Chapelle Oballe, prêtée par le musée Santa Cruz de Tolède, est visible au musée Paul Valéry.

Cette exposition est exceptionnelle à plus d’un titre ; l’œuvre est en elle-même remarquable, mais la scénographie qui l’entoure l’est tout autant. Cette Immaculée Conception est l’œuvre ultime du peintre. Il meurt avant de l’avoir vu accrochée dans la chapelle Oballe à Tolède. Le parti-pris de la conservatrice du musée Maïté Vallés-Bled est radical : une œuvre, une exposition. Grâce à cette innovation, on peut goûter, déguster, décortiquer le tableau, sans la nuisance de la foule et de la promiscuité. Confortablement installé dans de profondes banquettes blanches, on peut regarder de près, de loin, d’un côté, de l’autre, aller, venir et revenir sans contrainte. Quatre films éclairent l’œuvre, le premier reprend la vie du Greco, le second met le tableau dans son contexte historique, le troisième analyse l’œuvre en tant que telle et le quatrième souligne l’influence du Greco sur les artistes contemporains, après un oubli de quasiment deux siècles.

Domenikos Theotokopoulos, dit Le Greco, est né en Crète en 1541. Formé à la technique des icônes byzantines, très jeune il s’ouvre à d’autres manières. En 1566, il part pour Venise, étudie dans l’atelier du Titien, suit l’enseignement du Tintoret. Chez le premier, il trouve une nouvelle conception du portrait, chez le second il découvre la notion de l’espace et la disposition des personnages à l’Occidentale.

Puis départ pour Rome, où il s’installe au Palais Farnèse à l’invitation de son propriétaire. Il y côtoie les peintres maniéristes Sermoneta, Zuccari et Muziano.

En 1576, fort de ce bagage artistique, Greco quitte l’Italie, pour l’Espagne, Madrid, puis Tolède en 1577. Il y vivra trente sept ans. Il y meurt le 7 avril 1614.

L’Assomption © DR

Tolède, à cette époque-là, est le centre de la vie artistique, intellectuelle et religieuse de l’Espagne. C’est aussi l’apogée de la contre-réforme, avec ses interdits et ses peintures édifiantes à l’usage du peuple. Greco se consacre ainsi quasi exclusivement à la peinture religieuse, délaissant la peinture profane, avec une exception pour les portraits. En revanche, ses proches et son entourage lui servent de modèles. Dans « L’Enterrement du Comte d’Orgaz », réalisé en 1586 pour l’église San Tome, il peint son fils, Jorge Manuel, né en 1578. Il vit au gré des commandes de l’église, menant grand train. Il mourra ruiné.

Pour revenir à cette « Immaculée Conception » de la Chapelle Oballe, il faut dire un mot de Doña Isabel de Oballe, la bienfaitrice à l’origine de l’œuvre. Elle nait à Tolède au début du 16e siècle, elle émigre très jeune, en 1530, au Pérou, se marie une première fois, devient veuve, puis se remarie. Elle rentre en Espagne, à Tolède sa ville natale, et lègue par testament la somme nécessaire pour ériger une chapelle consacrée à l’Immaculée Conception, dans l’église San Vicente.

La décoration de la chapelle est confiée à un peintre génois Alessandro Semini qui meurt en 1607. C’est Greco qui va reprendre le projet. Il conçoit un triptyque, Saint Pierre et Saint Idefonlso encadrant la pièce maîtresse, une huile sur toile de 3m47 de haut sur 1m74 de large. Pour décorer la coupole, une Visitation. Aujourd’hui, l’Immaculée conception est visible au musée Santa Cruz de Tolède.

Vue de Tolède © DR

Grâce aux dimensions très particulières du tableau, l’ascension vertigineuse de cette vierge a entrainé une confusion durable, laissant croire que le sujet était une Assomption. La verticalité y est nuancée par l’alternance des personnages et les jeux d’ombre et de lumière. La base du tableau est une vue de la ville de Tolède, faiblement éclairée par deux lunes, cachées à demi l’une par l’ange porteur, l’autre par un nuage. Cet ange à la robe jaune safran et aux ailes déployées semble porter les chérubins et la vierge Marie. Ses pieds reposent sur le seul élément concret et terrestre de la toile, un bouquet de roses et de lys, aux couleurs franches. La vierge est vêtue de moire bleu pastel et rose, en rappel de la tunique de l’ange musicien qui occupe le haut du tableau à gauche en répons à l’ange porteur. Un Saint Esprit, sous la forme d’une colombe, symbolise le soleil et illumine le haut du tableau. Rien de sensuel dans cette composition rigoureuse qui a pour fonction de convaincre le plus grand nombre de la véracité de l‘Immaculée Conception, la contre-réforme militant ardemment pour que cette croyance devienne un dogme. Le débat fait rage. C’est seulement plus de deux siècles plus tard, le 8 décembre 1854, que sera décrété, par bulle papale, le dogme de l’Immaculée Conception. Cette toile est la réponse mystique du peintre.

Un ange musicien © DR

Point n’empêche que cette controverse a inspiré à Gréco un de ses chefs-d’œuvre, considéré comme son testament artistique, et qu’il est visible à Sète, au musée Paul Valéry, dans des conditions optimum.

Ouvert tous les jours sauf le lundi
http://museepaulvalery-sete.fr/

MaCO : la culture au quotidien

Comme une estampe japonaise © MN

KLive Festival, ou festival des cultures urbaines, invite chaque année, pendant dix jours, des artistes de street art. De fil en aiguille, ou plutôt de bombes en pinceaux, les murs de Sète se sont couverts de fresques colorées. Le moindre mur aveugle est livré à l’inspiration du graffeur. Depuis dix ans, se constitue ainsi la collection du MaCO, Musée à ciel ouvert.

 

Le safari sétois © MN

 

Quai du Général Durand, c’est un pauvre hâve qui tire une carriole pleine de touristes, habillés comme pour un safari, équipés de jumelles et appareils photo. Mais posée délicatement sur son dos, « une ange », plantureuse, coquine et légère, lui insuffle la force de tirer.

Bonhomme sur monstre à deux bouches © MN

Dans le quartier haut, rue des Députés, « Le Penseur de Sète » jette un œil désabusé sur la ville. Grande rue Haute, une gigantesque estampe japonaise, plus bleue que le ciel sétois, illumine un carrefour. Un peu plus bas, un ballon rouge déverse ses cœurs sur la cité. Place de la Mairie, M. Chat donne ses consignes. Des animaux fantasmagoriques aux couleurs rutilantes se dressent sur leurs ergots à tous les coins de rue, des fleurs multicolores parsèment les carrefours. Dans certains lieux, la peinture réaliste reprend ses droits. Là c’est un gavroche à gapette qui tente de fracturer une chaîne à l’aide d’une tenaille. Ailleurs, c’est un couple qui danse tendrement enlacé.

Le chapardeur © MN

Certaines fresques sont signées, d’autres pas. Voici pêle-mêle les héros de cette saga, individus ou collectifs de graffeurs, qui embellissent la ville et déversent sur elle de la poésie à l’état pur : ALEXONE, PABLITO ZAGO, CLAIRE STREETART, C215, CHANOIR, EPSYLON POINT, M.CHAT, POCH, L‘ATLAS. Liste non exhaustive bien sûr.

http://www.tourisme-sete.com/sete-a-son-maco-musee-a-ciel-ouvert-sete.html

De Zurbaran à Rotkho, collection Alicia Koplowitz au musée Jacquemart André

Dis-moi ce que tu collectionnes et je te dirai qui tu es.

Amedeo Modigliani (1884-1920) – La Rousse au Pendentif – 1918 – Huile sur toile – 92 x 60 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital

Y a-t-il une manière féminine de collectionner l’art ?

C’est inévitablement la question que l’on se pose en regardant la collection d’œuvres exceptionnelles réunies au Musée Jacquemart André par l’espagnole Alicia Koplowitz. Une collection de femme au cœur d’un musée dont les œuvres ont été réunies par une autre femme : Nellie Jacquemart.  Dans cet écrin, 53 œuvres de maîtres anciens et modernes se côtoient dans un dialogue avec les siècles : sculptures antiques, tableaux de Zurbaran, Tiepolo, Canaletto, Guardi et Goya voisinent avec les peintures, dessins et sculptures de Toulouse-Lautrec, Gauguin, Van Gogh, Picasso, Van Dongen, Modigliani, Schiele, de Staël, Freud, Rothko, Barceló, Giacometti, Bourgeois, Richier…

 Francisco de Zurbarán (1598 – 1664) – Vierge à l’Enfant avec saint Jean-Baptiste – vers 1659 – Huile sur toile -119 x 100 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital

C’est aussi à un dialogue avec elle-même que nous invite la collectionneuse et femme d’affaire espagnole, présidente du Grupo Omega Capital, société d’investissement, au travers d’œuvres finement choisies et  présentées de manière chronologique.

Pablo Picasso (1881-1973) – Tête et main de femme – 1921 – Huile sur toile – 65,4 x 54,9 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital  © Succession Picasso 2017

Pour Alicia Koplowitz, sa collection a beaucoup à voir avec sa biographie. Collectionner des œuvres d’art relève du cheminement initiatique, un chemin qui lui a servi de bouclier face aux diverses vicissitudes de sa vie et le long duquel elle a appris à explorer les voies intimes qui lui étaient inconnues, des voies qu’elle a peu à peu découverte au travers des tableaux.

 Lucian Freud (1922 – 2011) – Fille au manteau de fourrure – 1967 – Huile sur toile – 61 x 51 cm © Collection Alicia Koplowitz – Grupo Omega Capital , Fukuoka Sogo Bank Ltd. /© Lucian Freud Archive/Bridgeman Images

C’est pourquoi l’on retrouve de nombreux visages féminins au cours de cette exposition.

Tous les types de femmes semblent s’y être donnés rendez-vous : la vierge au doux visage, de Francisco de Zurbaran (Vierge à l’enfant avec Saint-Jean Baptiste), la sévère duchesse de Bragance de Juan Pantoya de la Cruz, engoncée dans sa collerette et les conventions sociales, la secrète et méditative créature de Tête et Main de Femme de Picasso, la mélancolique de La Rousse au Pendentif de Modigliani, la mystérieuse Fille au manteau de fourrure de Lucian Freud, la femme tourmentée représentée par l’araignée (Spider III) de Louise Bourgeois.

Il y aura forcément une femme  dans laquelle vous vous reconnaitrez au cours de cette exposition… Mais, le 10 juillet, il sera trop tard !

Site Internet :

http://www.musee-jacquemart-andre.com/

Catherine Jubert