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« Le temps des cerises », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, Catherine Jubert écrit des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles.

Le temps des cerises

Une semaine que le téléphone n’arrêtait pas de sonner à la maison. D’abord, le Ministère de la Défense. Quelques jours après, ma mère est arrivée en larmes en brandissant un papier avec entête bleu-blanc-rouge. Elle a crié dans toute la maison : « ça y est, on l’a enfin retrouvé ! Il est de retour parmi nous ». J’ai demandé « qui » ?  Parce qu’à ma connaissance, on n’avait rien perdu ni personne. Ensuite, c’était au tour des journalistes de la télé, de la radio, des journaux … Ma frangine qui voulait être actrice plus tard n’arrêtait pas de dire en se regardant dans le miroir, que le vieux lui servirait de tremplin, et que grâce à lui, elle allait devenir célèbre. C’est peut-être vrai, pour une fois qu’il y a un héros dans notre famille, a ajouté maman, en regardant papa d’un air méchant. Un squelette, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? C’est pas mes affaires tout ça, a répondu papa. Et les morts, il vaut mieux les laisser où ils sont. Les journalistes voulaient tous nous rencontrer pour nous parler de lui, même ceux du Grand Journal de Canal Plus. A la maison, c’était un vrai défilé. Fallait bien faire attention à l’endroit où l’on mettait les pieds. Il y avait des fils et des câbles partout. Tout ça pour un mort !

Faut que j’explique. Pile poil deux semaines avant le 11 Novembre, par le plus grand des hasards de l’histoire, on venait de retrouver le corps de mon arrière-grand-père, mort dans les tranchées en 1917. Je ne sais pas combien de morts, ils ont encore en réserve. Il paraît que le dernier survivant de la première guerre mondiale venait juste de mourir. Fallait qu’ils trouvent encore une idée pour raviver la flamme du souvenir, a dit mon père. C’est un cultivateur de la Somme qui l’a retrouvé dans son champ de betteraves. Il en avait déjà récolté un en 2004, et un autre en 1994. Un soldat qui pousse tous les dix ans. Pas très productive, la culture de soldats de la première guerre mondiale ! Il paraît qu’il fallait le temps que les os remontent à la surface. C’est ce qu’il a expliqué face aux caméras de la télé.

J’ai dû répondre au moins cinquante fois à la même question : « alors, qu’est-ce que ça te fait mon petit Robert de retrouver ton arrière grand papy ? » Qu’est-ce qu’ils voulaient que je réponde ? D’abord, je ne le retrouvais pas vraiment. Personne ne m’en avait jamais parlé. Il y a que ma grand-mère qui l’avait un peu connu … et comme déjà, elle ne parlait pas beaucoup. Et la première guerre mondiale, c’était à l’époque des dinosaures. Alors pour leur faire plaisir, je disais que j’étais très content, que j’aurais bien aimé connaître mon arrière-grand-père et faire la guerre tout comme lui (ma mère m’a donné une calotte sur la tête). Faut savoir, elle veut qu’on soit des héros ou pas ?

En fait, je n’étais pas très content. La télé, c’était drôle, mais pour le reste … Parce qu’il a fallu reconnaître le corps dans le champ tout boueux du cultivateur qui nous regardait piétiner son terrain d’un drôle d’air. Il a dit que si ça continuait, il allait faire payer les visites. Enfin « reconnaître » le corps… pour ce qu’il en restait. Moi, je ne voulais pas marcher dans la boue toute collante avec mes nouvelles Nike. Surtout, je ne voulais pas voir un mort, même mon grand-papy, un très grand héros de la très grande guerre. Ma mère me donnait encore des calottes sur la tête et me disait que c’était éducatif de voir dans quelles conditions les soldats vivaient à l’époque dans les tranchées. Le froid, la boue, la vermine, les rats… Ah ça, il faisait froid et il y avait vraiment de la boue puisque le cultivateur venait de retourner son champ pour faire sa récolte de soldats. Mais pas un rat ! Quant à la vermine, comme je ne sais pas ce que c’est. Mon père, lui, était resté dans la voiture à écouter BFM, sa radio préférée, car tout ça pour lui, c’était des histoires de famille. Lui, en avait déjà assez entendu avec la guerre d’Algérie. Alors les histoires de poilus … Il avait tort mon père, j’ai pu le vérifier. Mon arrière-grand-père, n’avait pas un seul poil, que des os et un casque qui était resté bien vissé sur sa tête malgré tout ce temps et la terre qui le recouvrait. J’ai trouvé ça bizarre, mais j’ai pas ouvert ma bouche sur ce coup. On aurait dit qu’il nous attendait. Il semblait nous dire : « vous en avez mis du temps pour venir me reconnaître ». Son squelette était assis, appuyé contre un mur de terre. Il avait encore le fusil à la main comme s’il nous visait et continuait à attendre un ennemi. On peut dire qu’il avait été patient. « Il s’agit bien de lui, a dit, très sûre d’elle, maman ». Elle était très forte ma mère. Comment peut-on faire la différence entre un squelette et un autre, et reconnaitre celui d’un ancêtre qu’on n’a jamais vu ?  C’est la plaque militaire qu’il tenait serrée entre ses doigts qui avait permis de dire que c’était mon bien mon arrière-grand-père, Anatole Dubois. Et si, ce n’était pas lui ? Je ne réfléchis pas assez avant de parler. J’ai de nouveau reçu une calotte. Oui, c’est vrai après tout…rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette et mon grand-père aurait très bien pu refiler sa plaque militaire à un autre soldat. J’ai gardé cette idée pour moi, car ça me faisait plaisir de voir maman heureuse pour une fois. Quand on lui annoncerait, mamie serait folle de joie aussi. Enfin, je l’espère…Voilà, c’est ainsi que nous avons récupéré, sans rien demander à personne, un arrière-grand-père, un grand-père et un père, qui ne me nous manquait pas beaucoup, vu que l’histoire remontait à longtemps. Quand on lui a annoncé, ma grand-mère n’a rien dit. Elle s’est arrêtée de respirer quelques secondes et a ouvert les yeux grands comme des soucoupes volantes, comme si elle avait vu le diable en personne. Maman l’a secouée en lui disant que ce n’était pas vraiment le bon moment pour mourir. Il a fallu lui expliquer longtemps pour qu’elle comprenne que son ancêtre n’était pas vraiment revenu de la guerre.

Maman qui adorait parler aux journalistes a dit que c’était une excellente chose de pouvoir honorer la mémoire de ses soldats, de faire enfin le deuil et que c’était très pédagogique pour les enfants de savoir qu’ils avaient un ancêtre, mort, tué au front. Ah bon, moi, je croyais qu’il était mort d’une balle dans le cœur ! C’est trop compliqué l’Histoire ! Ma mère a commencé à ressortir des photos très anciennes et très jaunes d’Anatole, prises dans une sorte de brouillard. Sur l’une d’entre elles, dans un faux décor flou et fleuri, on voyait un monsieur à l’air vraiment pas commode avec sa moustache en guidon de vélo et la raie au milieu comme tirée à la règle. Sur l’autre, le même homme déguisé en soldat portant sur les épaules une cape de super héros. Il se tenait tout raide comme s’il avait avalé son fusil. « Robert, c’est ton arrière-grand-père, tu ne trouves pas que tu lui ressembles un peu ? »  Je ne trouvais rien du tout ! Je ne voulais pas ressembler à un type mort, même un héros. Elle insistait : « la bouche, surtout ».  Ma mère était forte ; sa bouche était cachée par la moustache ! J’avais beau me forcer, je ne ressentais rien pour cet homme. Il y avait tout de même des côtés positifs dans cette histoire. A présent, je pouvais un peu me la jouer avec mes potes. En classe, j’avais apporté la photo du militaire avec la cape en disant qu’il était l’ancêtre de Batman. Je leur en ai tous bouché un coin. Et pendant les contrôles d’histoire, ils voulaient tous que je leur donne les réponses. J’étais devenu l’Historien en chef de la classe.

Le maire du village qui n’avait pas réussi à en placer une jusque-là, a dit qu’il ferait ajouter son nom sur le monument aux morts et qu’il rebaptiserait la rue principale, « rue Anatole Dubois ». Mon père a grogné que c’était à cause des élections municipales qui auraient bientôt lieu. Ma grand-mère était de plus en plus bizarre et ne disait toujours rien depuis plusieurs jours. Et la cérémonie approchait. Oui, parce qu’en plus, le Président de la République en personne nous avait invités à venir déposer une gerbe à Paris, sur la tombe du soldat inconnu. Une gerbe ?  En attendant, grand-mamie se laissait trainer en chaussons sur les plateaux de télé. Personne ne parvenait à lui tirer les vers du nez. « Alors, Madeleine, vous êtes contente de retrouver votre père ? » Moi, je voyais bien que ça n’allait pas très fort. Elle secouait la tête encore plus vite que d’habitude (parce qu’elle a un parking son) et elle ruminait comme un chameau. Sa bouche tremblotait et il y avait de la colère dans ses yeux. C’est l’émotion, disait ma mère aux journalistes.

Et puis, un jour en plein milieu d’une émission, alors qu’un présentateur lui demandait de parler de son enfance et de ce père soldat, ce père-héros qui avait dû tant lui manquer, elle a craqué et a tout balancé en direct : « Un héros, mort aux champs d’honneur, mon cul ! Un lâche, oui. Et pis le gars que vous avez trouvé dans le champ c’est pas l’Anatole. Le vrai, il est sous le cerisier dans le jardin… D’ailleurs, il n’a jamais aussi bien donné depuis que… Les raclées c’est à nous qu’il préférait les coller ce salopard, pas aux Boches. Alors, on a fait ce qu’il fallait. Et pis d’ailleurs, c’était pas mon père. Ma mère, c’était juste qu’une marie-couche-toi-là… »

Le grand silence ensuite, le présentateur tout guilleret qui faisait comme s’il ne s’était rien passé, ma mère au bord de la syncope, mon père plié en deux de rire dans les coulisses. Et la honte … et l’envie de passer le reste de mes jours, caché dans une tranchée. J’aurais préféré que mon grand-père reste comme le soldat inconnu … totalement inconnu.

On commençait à s’y habituer, nous, à notre ancêtre. A force de parler de lui, tout le temps aux journalistes, de regarder ses photos, c’est comme s’il revivait avec sa moustache. Et voilà que ma grand-mère fichait tout par terre en nous le retirant. Les morts, il faut les laisser où ils sont. Papa avait bien raison.

Alors, j’ai décidé que plus tard je ne voudrai jamais faire héros. On ne sait jamais … Et les cerises, c’était terminé aussi !

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014

 

 

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