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En attendant, elle rêvait du Brésil…

En attendant, elle rêvait du Brésil

Petit Paul lui disait souvent, qu’en dehors de porter le même prénom, elle ressemblait à Suzanne Flon. Suzanne, un beau prénom, doux comme ses yeux. Un prénom sentant bon les fleurs séchées, ajoutait, Paul, toujours flatteur et prévenant avec sa vieille tante. Quelques jours avant son départ, il l’avait emmené voir un film où jouait l’actrice, « La Belle image ». Elle ne se souvenait plus très bien des images justement et de l’histoire, mais elle se remémorait son regard doux, sa voix déterminée et légèrement cassée.

Devenu adulte, et mesurant un bon mètre quatre-vingt-dix, Paul demeurait toujours pour elle, le Petit Paul, l’enfant qu’elle avait recueilli après l’accident de sa sœur et de son beau-frère, alors qu’il n’avait que deux ans. Elle l’avait élevé, choyé, aimé comme son propre fils. Dans ses souvenirs, elle se l’imaginait comme un colosse qui veillait sur elle. De loin, de bien loin maintenant qu’il était parti …

Elle se demandait comment Suzanne Flon aurait réagi face à ce départ. Aurait-elle autant pleuré ? Certainement pas… Elle n’avait plus que ce garçon comme famille. Suzanne, l’actrice devait, elle, avoir de nombreux amis pour la soutenir. La petite couturière de village, au fin fond du pays de Retz, n’avait plus que des clients. Des clients exigeants et bavards qu’il fallait toujours écouter, se plaindre, se vanter, envahir son espace de leurs mots … Souvent, elle essayait de détourner la conversation sur le sujet qui occupait totalement son esprit, le Brésil. Mais on lui coupait toujours la parole. Les gens ne pensent qu’à eux, ne parlent que d’eux. Ils la prenaient sans doute pour une vieille radoteuse.

Petit Paul, se disait à l’étroit dans le petit village à une vingtaine de kilomètres de Saint-Nazaire. Il voulait partir, avait envie de nouveaux horizons, de grands espaces. L’aventure, la vraie, le tentait. C’est bien normal quand on a vingt ans. Il avait choisi le Brésil, comme ça, un peu par hasard, parce qu’il avait vu un reportage sur l’Amazonie qui présentait ce « poumon vert de la planète » comme un nouvel Eldorado. Il parlait à Suzanne de la forêt comme s’il y avait vécu : les animaux inconnus et dangereux, leurs cris stridents qui peuplaient la forêt.  C’était chaud, humide, bruyant et mystérieux. Des populations sauvages et primitives y vivaient nues dans des endroits inatteignables. Les femmes aussi, demandait Suzanne ? Oui, les femmes, les hommes, les enfants … Ils se nourrissaient d’énormes vers blancs, gros comme la main. L’Amazonie abritait les terribles réducteurs de tête … Paul lui montrait son poing. On peut devenir comme ça ! Suzanne frissonnait à cette évocation. Elle lui fit promettre de ne pas trop s’enfoncer dans la forêt.

Mais, le Brésil, ce n’était pas que cela, il y avait aussi des terres immenses à cultiver, du minerai, des bois précieux, de l’or à foison … Et ses yeux se mettaient à luire d’un étrange éclat fauve. C’était une terre de démesure faite pour des hommes de bonne volonté qui n’avaient pas peur de retrousser leurs manches. Lui, costaud et courageux comme il était, défricherait la forêt à mains nues s’il le fallait, et cultiverait des champs mille fois plus grands que ceux que possédaient les plus riches des cultivateurs de la région. Des étendues si vastes, que même l’horizon ne les bornait pas. Il deviendrait riche, lui disait-il, en la faisant tournoyer. Suzanne ne voyait pas bien pourquoi aller si loin. Partout, il était possible de développer de grands rêves. Il suffisait de le vouloir. Il l’étourdissait de noms de lieux qu’il prononçait avec une voix chaude et suave qu’elle ne lui connaissait pas : Rio, Bahia de Todos os Santos, Sao Paulo, Mato Grosso, Amazonia, Rio Negro, ManausEt les filles, les plus belles du monde, avec des fesses … des seins… (Et il joignait le geste à la parole en dessinant d’énormes formes voluptueuses dans le vide), mais pas plus belle que toi, tante Suzon. Suzanne se représentait des femmes montgolfières qui emporteraient son neveu chéri dans les airs. L’enthousiasme de Paul finit par la gagner elle aussi. Surtout qu’il lui avait promis dès qu’il serait bien installé, de la faire venir. Mais… pour réaliser ses rêves et commencer à s’installer sans vivre comme un pouilleux d’émigré, il lui fallait de l’argent. Que n’aurait-elle pas fait pour ce neveu adoré, qui n’avait, certes, jamais été brillant à l’école, mais qui lui avait toujours manifesté de l’affection ?

Alors, elle lui offrit tout ce qu’elle possédait. Ses maigres économies fondirent en un clin d’œil. Elle pompa jusqu’au dernier sous de son livret de Caisse d’Epargne, hypothéqua sa petite maison, vendit les bijoux hérités de sa mère. Promis, il les lui rendrait au centuple. Il travaillerait, la ferait venir, ne lui offrirait pas un atelier de couture, mais une usine toute entière dont elle serait la patronne. Peut-être même qu’ils pourraient s’étendre dans toute l’Amérique latine. Là-bas, il en ferait sa reine. Elle, qui n’avait jamais été plus loin que Nantes, n’en demandait pas tant … Et puis, quand il deviendrait riche, il achèterait un grand voilier blanc, très blanc qui fendrait l’horizon. Ils traverseraient l’Atlantique de temps en temps pour rendre visite à leur famille. Quelle famille, lui demanda Suzanne ?

Elle l’accompagna en bus, jusqu’au port de Saint-Nazaire et elle ne prit le chemin du retour que lorsque le bateau ne fût plus qu’un minuscule point à l’horizon. Son cœur se serra, se rétracta douloureusement au point d’atteindre la dimension de ce point. Il ne reprit jamais sa taille initiale.

L’attente débuta.

Suzanne qui ne percevait qu’une minuscule retraite dut continuer son activité de couturière. Durant de longues semaines, elle attendit des nouvelles de son neveu aventurier. On lui dit que le bateau pouvait mettre des mois à traverser l’Atlantique. Pourtant, en regardant une carte, les distances entre les deux continents semblaient si proches. Elle regardait l’échelle et se perdait dans les calculs. Les chiffres obtenus, trop flous et irréels ne lui parlaient pas, ne matérialisaient pas l’absence de son petit Paul. Elle imaginait son bateau à la merci des éléments. Elle fit plusieurs fois le trajet jusqu’à la capitainerie pour savoir si un navire en direction de Sao Paulo avait fait naufrage. Elle revenait chez elle, fatiguée, de plus en plus voutée. Chaque jour, derrière la fenêtre, elle guettait l’arrivée du facteur. Son cœur s’arrêtait de battre quand il passait en vélo devant sa maison. Mais, rien … Quelques factures qu’elle avait du mal à payer et rien d’autre. Se résigner à l’attendre. Il ne pouvait pas l’avoir oubliée. Elle verrait cette voile blanche à l’horizon et il la ferait tournoyer dans les airs comme autrefois.

Un jour enfin, une carte postale arriva. Elle représentait une plage avec des cocotiers. « Bien arrivé. Pays superbe. T’embrasse tendrement. Petit Paul ». Il avait dessiné maladroitement, dans un angle, un perroquet, comme le font les enfants pour illustrer leur carte. C’était tout… Suzanne ne pouvait même pas lui répondre, il avait oublié de lui donner son adresse, même en poste restante. Quel étourdi ce garçon ! Il réparerait son erreur la prochaine fois. Elle observa longuement la photo. C’est vrai que les couleurs étaient très belles, presque fausses. Elle n’avait jamais vu de bleus et de verts aussi intenses, aussi irréels. Mais elle se rappela que ce pays était tellement différent des autres. Désormais, pour elle, le Brésil se résuma à la photographie de cette simple plage. A la lisière, il devait y avoir ces champs à perte de vue dont il lui avait parlé. Elle l’afficha dans son atelier, au-dessus de sa machine à coudre, la montrant à qui voulait bien la regarder.

Elle commençait toujours ces phrases par : « justement, mon neveu qui est Brésil… », et elle inventait une histoire à son sujet. Elle bricolait des récits extraordinaires à partir de ce qu’il lui avait raconté avant de partir. Il se trouvait en ce moment dans la jungle, au milieu de peuples sauvages et barbares qui le retenaient prisonnier. Et là-bas, il n’y avait pas de facteurs. Elle se cousait des souvenirs qu’elle finissait par croire vrais. Elle meubla l’attente de mots. C’est dommage, elle ne se souvenait plus de ces noms de lieux si chantants. Ne lui restait dans les oreilles que la voix chaude de son neveu. Ses interlocuteurs, impressionnés pensait-elle, hochaient la tête. Un jour, l’une de ses clientes, se risqua à lui demander : « tu es sûre que c’est le Brésil, parce que moi, j’ai déjà vu ce genre de plage en France ? Fais-voir le timbre et le cachet de la poste qu’on puisse vérifier d’où ça vient exactement ». Suzanne, vexée, chassa cette cliente de son atelier. De quel droit, remettait-elle en doute la parole de son neveu ? Le timbre ? C’est vrai, il n’y en avait jamais eu, pas plus que de cachet de la poste. Le dessin du perroquet aux couleurs criardes le recouvrait. C’était peut-être la coutume dans ce pays. Et puis après ? Ce qui comptait c’est qu’il fût vivant !

Elle attendit encore pendant de longs mois de ses nouvelles. Pour occuper le vide, elle passait de longues heures à contempler des photos de Petit Paul. Régulièrement, elle changeait le contenu du petit cadre en cuir qu’il lui avait offert le Noël précédant son départ. Elle lui parlait dans sa tête, puis à haute voix comme s’il était présent dans la pièce. Les fleurs qu’elle disposait à côté du cadre semblaient donner de la vie à l’image. Elle chassa cette autre cliente, qui lui avait lancé que son atelier finissait par ressembler à un cimetière avec toutes ces fleurs qui ornaient les photos d’un disparu. Elle devrait se faire une raison à présent, il ne reviendrait pas. Non, il n’avait pas disparu son neveu, il était seulement très occupé avec une nature hostile qu’il fallait sans cesse dompter et qui reprenait toujours très vite, ses droits sur les hommes. C’est tout !

Peu à peu, les clients désertèrent l’atelier de Suzanne. Sa machine, qu’elle ne pouvait faire réparer tomba définitivement en panne. Elle revint aux méthodes anciennes du fil et de l’aiguille. Mais, sa vue baissait de jour en jour. Le médecin diagnostiqua une cataracte. Elle n’avait pas les moyens de se faire opérer. Un rond noir rétrécissait son champ de vision. Pour coudre, elle devait se mettre près de la fenêtre et coller ses yeux à quelques centimètres du tissu. Elle continua cependant à s’occuper de ses vêtements restés dans l’armoire. Elle les lavait, vérifiait qu’il n’y ait pas d’accrocs, recousait un bouton par ci par là, renforçait un ourlet, les repassait impeccablement. Elle n’aimait pas qu’il ait l’air négligé. Quand elle lissait le tissu encore chaud et humide de la patte mouille, elle fermait les yeux et avait l’impression de poser la main sur le torse du jeune homme. Elle sentait sa chaleur quand il la prenait dans les bras et lui donnait du « ma tatie chérie ». Elle pliait soigneusement la chemise, le pantalon, le pull, le rangeait dans l’armoire dans un alignement parfait, ajoutait pour finir un brin de lavande fraiche. Puis, dans une lutte perpétuelle engagée avec la poussière et les mites, elle recommençait l’opération, jour après jour. Accomplir ces tâches, était un peu son Brésil à elle. Elle allait jusqu’à changer ses draps chaque semaine. Comme ça quand il rentrerait, il retrouverait son linge frais et propre.

Il arriva un moment où Suzanne ne vit presque plus rien du tout. Elle ne voulait pas porter de lunettes, parce que Suzanne Flon ne devait pas en porter dans les films. Un jour, on frappa violemment à la porte. Un homme grand, armé d’un couteau força l’entrée, bouscula la vieille dame : « tu l’as mis où le pognon ? Cet enfoiré m’a dit que tu en avais plein caché dans ton armoire de vieille radine. Il doit payer ses dettes, ce salaud. Sinon quand il sortira, je lui trouerai la peau ». Il la secoua. Suzanne dit qu’elle n’avait rien à lui donner, que tout ce qu’elle possédait était là. Alors, il devint comme fou furieux, retourna entièrement la maison, vida tous les meubles, renversa le contenu des placards, cassa les assiettes, éventra les matelas et coussins, démonta les piles de linge soigneusement pliés. « Non, pas son linge ! », hurlait-elle. Il ne trouva rien, évidemment. Suzanne avait tout vendu pour son neveu … Alors, il embarqua la vieille machine à coudre, une authentique pièce de collection et la menaça de revenir.

Suzanne terrifiée, n’osait même plus sortir de la maison pour faire les courses. Elle préférait conserver ses forces pour l’attente. Elle resta ainsi, plusieurs jours, assise dans son fauteuil, derrière la fenêtre, à espérer le retour de son Petit Paul. Un jour, il reviendrait du Brésil… Son regard obscurci se portait, au loin, par-delà le clocher de l’église, du côté de la mer. Au milieu du voile noir qui opacifiait sa cornée, ne laissant la lumière pénétrer que par un minuscule trou d’épingle, Elle guettait sur l’horizon étroit, une voile blanche.

En attendant, elle rêvait du Brésil…

Catherine Jubert, Mille autres vies que la Mienne, 2014

 

Des images aux mots : « Fine », une nouvelle extraite du recueil « Mille autres vies que la mienne »

Collectionneuse d’images anciennes, j’écris des nouvelles à partir de certaines d’entre-elles. « Fine » est la première nouvelle du recueil Mille autres vies que la mienne.

Fine

 

 

En faisant le tri des quelques pauvres affaires qui se trouvaient dans la commode de la chambre de Fine, j’ai failli jeter cette photo, insignifiante et ratée à première vue. Mais elle était à son image. C’était bien elle, cette petite silhouette, déjà âgée et voutée, toujours vêtue de son tablier et de son éternel fichu qu’elle portait quels que soient le temps et la saison. Elle y apparaît coupée en deux, mangée par le bord gauche de l’image, comme si le photographe l’avait prise par inadvertance ou s’était laissé surprendre par la vieille femme entrée brusquement dans son champ. La partie basse de son corps est floutée, masquée sans doute par un doigt posé sur l’objectif, ou une main qui lui signifie que sa présence est importune sur l’image. Fine avait l’art de glisser et d’apparaître sans qu’on l’ait entendue venir. Têtue, elle a dû continuer son chemin sans se préoccuper du photographe. J’ai conservé cette image, tellement révélatrice de la place que Fine avait tenue dans notre vie.

Fine n’est plus. Elle s’est éteinte doucement, comme elle avait vécu, sans bruit et sans éclat.

Elle s’appelait en réalité Joséphine. Mais plus personne ne se souvenait de son véritable prénom. Ce diminutif lui allait bien et semblait coller à l’évanescente réalité de son personnage. Ce n’est que le jour de son enterrement que j’ai découvert qu’elle avait aussi un nom de famille.

Difficile de lui donner un âge. Pour moi, elle était née vieille. Il est des gens que le temps marque une bonne fois pour toute et laisse tranquille ensuite. Elle était entrée au service de notre famille à l’âge de 26 ans et y était restée pendant cinquante ans. Il me semblait l’avoir toujours connue. Même si « connaître » était un bien grand mot la concernant. Fluette et transparente à nos yeux, tout le jour, ombre furtive, notre servante trottinait menu dans la maison pour s’occuper de presque tout, de la cuisine, du ménage, du linge, du jardin, des courses… mais, étrangement jamais de nous, les enfants. Parfois, pour la faire sortir d’elle-même, mon frère et moi tentions de la taquiner en lui volant son panier de pinces à linge, ou en détachant le nœud de son tablier. Mais impossible de la déstabiliser ou de la mettre en colère. Elle tournait en rond trois, quatre fois sur elle-même, s’asseyait et attendait que nous en ayons fini, les mains posées sur son tablier, en hochant la tête. Les seules paroles que je lui ai jamais entendues prononcer, en dehors de celles que je l’entendais marmonner derrière la porte de sa chambre, étaient « bien, madame, merci madame, ce sera fait madame ». Mon père, lui, se contentait de gestes pour lui demander quelque chose. « Vous avez vu, elle comprend ! », se plaisait-il à fanfaronner devant les visiteurs, comme s’il s’agissait d’un animal. Et il ajoutait, « cette fille un peu simplette est aussi efficace qu’un robot ».

Toujours dans un silence feutré, comme montée sur des rails, elle glissait du carrelage froid de la cuisine, au parquet du séjour, puis à la pelouse du jardin. On ne l’entendait jamais arriver. On se retournait, elle était là, présente dans la pièce comme si elle y avait toujours été. Elle disparaissait ensuite tout aussi furtivement en trottinant comme une petite souris. Rien ne semblait l’atteindre, pas même la pluie. Fine avait la réputation de passer entre les gouttes. Il pouvait pleuvoir à torrent, même sans parapluie, elle rentrait sèche. Mon frère et moi la surnommions « le Fantôme de l’Opéra ». Curieusement, sur les photos de famille prises lors des grandes occasions (car ma mère avait un jour décrété, qu’elle faisait partie malgré tout de la famille même si elle n’en avait aucun des privilèges), Fine ne semblait pas avoir d’existence réelle. Si elle n’était pas cachée par quelqu’un, son image se trouvait floutée, tronquée, et finalement rongée par le temps. Sur aucune d’entre elles, elle n’apparaît en entier. Il ne demeure que des bouts de Fine, un puzzle de femme sans âge que j’aimerais pouvoir reconstituer. Aujourd’hui que Fine a disparu pour de bon, je serais dans l’impossibilité de décrire précisément son visage. Et cette idée me torture. Elle a vécu 50 ans auprès de nous et je suis incapable de retracer son histoire. Peut-on vivre autant de temps auprès d’une personne en ignorant tout d’elle, en passant à côté comme s’il s’agissait d’un meuble ? J’ai pourtant essayé maintes fois d’imaginer sa vie. J’avais, après avoir étudié au lycée, Un Cœur Simple de Flaubert, imaginé qu’elle était un peu la Félicité de notre famille, qui, de désespoir s’attache ridiculement à un perroquet. Mais quel était le perroquet de Fine ?  A quoi s’accrochait-elle pour supporter cette vie sans âme que nous lui faisions mener ? Qu’avait-elle connu avant ses 26 ans ? Quelle humiliation l’avait rendue muette comme une tombe ? Quel immense chagrin avait pu la transformer en ombre ?  Un homme s’était-il un jour plongé dans ses yeux bleu lavande ? Et si elle n’avait pas de vie privée en dehors de celle que nous lui offrions, sans doute avait-elle une vie intérieure avec des désirs, des rêves, des fantasmes ? A l’époque où je me prenais pour Maupassant, j’avais envisagé d’écrire sur le mystère Fine. J’étais, me semble-t-il, le seul à m’interroger. Quand je leur demandais des précisions à son sujet, mes parents haussaient les épaules. Tout ce qu’ils trouvaient à me répondre c’est qu’elle faisait bien son travail, qu’elle n’était certainement pas malheureuse puisque chez nous, elle n’avait jamais souffert ni du froid ni de la faim. Qu’est-ce que je voulais de plus ?  Mais qu’en savaient-ils ?

Fine sortait rarement de chez nous. Une fois l’an seulement, elle prenait une journée de congé. A cette occasion, elle ôtait son tablier, enfilait des chaussures à la place de ses chaussons,  revêtait un manteau informe et sans âge, resserrait son fichu et quittait la maison d’un air déterminé. Elle partait le matin, revenait le soir même, et reprenait son ouvrage. Qu’avait-elle fait durant cette journée ? Avait-elle rendu visite à un parent ? Honoré des morts ? Avait-elle profité de sa liberté, loin de nous et de nos exigences enfantines ? Fine demeurait un mystère. Devenu adolescent, puis adulte, préoccupé par d’autres sujets, j’ai quitté la maison pour faire des études, puis mener ma propre vie. Et j’ai totalement cessé de me poser des questions. Moi aussi, j’avais fini par la ranger dans la catégorie mobilier.

Quand je revenais à la maison pour rendre visite à mes parents, j’avais l’impression qu’à mesure que le temps passait, Fine s’effaçait, se fondait dans le décor. La situation était très étrange, Fine, devenue une vieille femme toute petite et frêle, servait des gens encore plus âgés qu’elle, mes parents. Je retrouvais un monde qui tournait désormais au ralenti avec ses petites manies. Un temps suspendu au milieu du temps qui passe sur les corps. Alors qu’elle faisait la vaisselle dans la cuisine (pourquoi ne lui avaient-ils pas acheté un lave-vaisselle ?), tout en prenant mon petit-déjeuner, je l’observai à contre-jour. J’observais ses gestes lents et mesurés à travers les volutes de fumée de mon café. L’évier, face à la fenêtre, donnait sur le jardin. Il était encore tôt, en ce début de printemps et une vapeur de brume tapissait l’herbe. Une branche de cerisier en fleurs taquinait la vitre. Je ne voyais que les mouvements de son dos. J’entendais le son de l’eau couler dans l’évier en inox. Ses cheveux en couronne de lumière autour de sa tête, étaient d’un blanc presque translucide. Des cheveux d’ange ! Quand elle se déplaçait dans la maison, on aurait dit une plume qui voletait de plus en plus lentement, poussée par un vent mou et paresseux. A ce moment, la question m’a échappé : « tu es heureuse, Fine ? ». Elle a coupé l’eau, s’est retournée très lentement. Dans le contre-jour du petit matin, son visage semblait auréolé d’un fin duvet d’oisillon. Esquisse d’un sourire, un flash bleu dans son œil gauche. Fine notre vieille servante de 80 ans a soudain vingt ans. Puis elle ouvrit des yeux immenses qui lui dévoraient le visage comme si un ciel de début de printemps s’y était installé. Comment avais-je pu ne jamais remarquer ce regard-paysage ? Elle s’est avancée lentement vers moi et m’a caressé la joue, en soupirant, « Ah…mon petit ». Ces trois mots ont soufflé une immense houle de chagrin dans mon cœur. J’aurais voulu prendre une photo et conserver cette image de Fine.

Quelques jours plus tard, la vieille dame fut victime d’une première attaque cérébrale. Elle en perdit totalement l’usage de la parole. Mon père commenta l’événement, disant que cela ne changeait finalement pas grand-chose. Cependant, même si son champ d’action était désormais limité par ma mère qui ne lui donnait presque plus de tâches à accomplir, elle refusa de se laisser abattre et après quelques jours de repos, elle reprit son travail, avec des gestes plus lents, presque artistiques et stylisés.

Mais d’ombre, la maladie et la fatigue la réduisirent à l’état de petit fantôme errant dans la maison. Etrangement, à mesure que son corps s’estompait, ses yeux, en revanche, luisaient d’un étrange éclat, comme si la vie ne se concentrait plus que dans son regard.

Un soir, elle ne vint pas nous servir à table, elle se coucha, sans aucune plainte. Pendant plusieurs heures, personne n’osa pénétrer dans sa chambre, son domaine réservé. Ma mère, qui avait toujours été une femme de tête, prit enfin la décision d’aller voir ce qui se passait. La vieille femme était étendue dans son lit, bras croisés sur la poitrine, un tout petit crayon de papier serré entre ses doigts fins. Encore plus menue et fragile, elle ressemblait à une vieille petite poupée de porcelaine au visage diaphane. Pour la première fois, je me rendis compte que Fine avait dû être belle. L’approche de la mort lui rendait ce qui lui appartenait. Pour retirer le minuscule crayon, je pris ses mains entre les miennes. Elle resserra son étreinte sur lui, refusant de le lâcher. Ses mains, recouvertes de marguerites de cimetière étaient d’une douceur incroyable, comme du duvet. Ses joues aussi. C’était la première fois que je sentais le contact de sa peau. Personne ne touchait jamais Fine. Toute une vie sans caresses…

Victime d’une deuxième attaque cérébrale, elle se retrouva presque totalement paralysée. Seuls ses yeux bleus devenus couleur-ciel-d’orage, fixaient un point, juste en face d’eux. Fine, ne s’alimentant plus, devint un petit fantôme osseux. Ses os devaient désormais être aussi translucides que des ailes de libellule séchées. Les draps allaient la digérer, l’incorporer dans leurs fibres. La vie qui la quittait laisserait juste un sillage moutonneux dans le ciel.

Petite flamme vacillante, elle s’éteignit doucement. Juste avant de mourir, elle redressa la tête, tendit le cou vers ce point qu’elle fixait depuis des semaines, une commode en pin où étaient rangés ses quelques effets. Elle que l’on croyait complètement muette, prononça un étrange dernier mot « l’azur ». Au contact de sa tête, l’oreiller de plume émit un léger soupir.

Après son décès, il ne fallut pas bien longtemps pour ranger sa chambre. Fine ne possédait presque rien : quelques vêtements, des livres de messe, une bible, une dizaine de tout petits crayons (certains ne mesurant pas plus d’un centimètre). Mais, surtout à l’intérieur de la commode en pin, se trouvaient une dizaine de carnets de moleskine noire, entre les pages desquelles se trouvaient des photos de mon frère et de moi, prises aux différents âges de notre vie. Tous étaient recouverts d’une écriture fine et minuscule, nécessitant une loupe pour être déchiffrée. A l’intérieur, des milliers de poèmes d’une beauté âpre et fulgurante. Dans les premiers, elle y retraçait avec minutie les gestes de son quotidien, se montrait une fine observatrice de la nature, du changement des saisons. Progressivement, au fil des carnets et du temps, les sujets changeaient. Il n’y était plus question que de nous, moi et mon frère, placés au cœur de chacune de ses évocations de la nature.

Chaque soir, une fois ses travaux domestiques accomplis, telle une miniaturiste, elle avait ciselé des petits textes comme des camés…et en avait fait des épiphanies. Pendant toutes ces années, en silence, elle nous avait observés, scrutés, analysés. Elle avait attendu nos premiers sourires, nos premiers pas. Elle avait consigné nos premiers mots, enregistré les plus minimes changements de nos corps d’enfant. Elle avait même lu dans nos pensées les plus intimes. Et ce qui me fit le plus de mal, c’est qu’elle avait imaginé des conversations avec nous, de longues conversations sur ces petits riens qui fondent les grandes réflexions philosophiques. Elle parlait de nous comme si nous étions ses enfants en nous appelant « mes petits ».  Elle disait aussi son chagrin de voir « ses chers petits » quitter la maison et sa joie de les voir revenir pendant les vacances. Elle avait pour nous, dans ces pages, des mots d’amour que n’avait jamais prononcés notre propre mère. Elle nous aimait en secret…et nous, aveugles et sourds ne lui rendions pas son amour. Pourtant, il me semblait que ces carnets répondaient à la question que je lui avais posée. Fine, en s’inventant un monde à travers nous, était heureuse, ou tout du moins connaissait une certaine forme de bonheur.

J’ai tout lu d’une traite. Et j’ai vu toute ma vie défiler sous ses yeux.  A la dernière page du dernier carnet, d’une écriture tremblotante, elle avait eu le temps d’écrire avant de se coucher définitivement « l’azur, enfin… »

Catherine Jubert, Mille autres vies que la mienne, nouvelles, 2014