Archives pour l'étiquette sibérie

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

Cybèle, la chamane-photographe, entre ombre et lumière

« Dans la photographie, je travaille avec l’ombre et la lumière. Avec le chamanisme, j’accompagne des personnes à aimer leur part d’ombre et à l’embrasser avec douceur. A voir la lumière qui est en soi pour la laisser rayonner » 

 

Dans cet entretien, Cybèle Desarnauts, photographe Franco-brésilienne relate le long chemin de vie qui l’a conduite de la photographie au chamanisme puis à l’alliance de ces deux pratiques.  

« Le chaman est un médecin de l’âme qui voyage entre le visible et l’invisible, par le biais d’un état modifié de conscience. Il reçoit l’aide des élémentaux, des guides. » 

Cybèle, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai commencé la photographie très jeune, en autodidacte. Je devais avoir 14 ans quand mon père m’a offert mon premier boitier. Par la suite, j’ai fait une école d’art graphique. Mais après quelques années en tant que designer, comme je ne retrouvais plus ce qui me faisait vibrer, je me suis remise à la photographie.

En photographie, j’ai toujours aimé saisir les émotions tout en me rendant invisible pour mieux les capter. J’ai également réalisé des reportages à titre personnel et des portraits pour les particuliers, avec néanmoins deux sujets de prédilection : l’enfance et les femmes.

D’où t’es venue cette attirance pour le chamanisme ?

J’y suis venue grâce à un projet de reportage personnel pour lequel je suis partie plusieurs semaines en Mongolie et en Sibérie. Au préalable, j’étais tombée sur un article du magazine Géo consacré au chamanisme. Mais, il me semblait que les reporters étaient complètement passés à côté du sujet et ne l’avaient pas traité en profondeur.

On ne voyait que le visible. Or, quand on parle de chamanisme, il y a toute une dimension spirituelle bien plus profonde qui n’apparaissait pas du tout dans les images. On aperçoit juste le tambour, le chaman en transe…bref, du folklore.

Tu sentais peut-être quelque chose en toi que tu avais envie de découvrir ?

Oui, mais, je ne savais pas encore précisément pourquoi j’avais envie de partir. Avant de me rendre en Mongolie et Sibérie, j’avais effectué plusieurs reportages et embarquements dans la marine nationale avec des plongeurs-démineurs, marins-pompiers et différentes unités, toujours dans l’objectif de capter des choses qu’on ne voyait pas. Dans la marine, ce qui m’intéressait, ce n’était pas les missions, les actions à proprement dites, mais la vie à bord, l’humain et ce qui se passe derrière. J’ai une approche très humaniste de la photographie.

Pour en revenir à mon projet de reportage en Mongolie, après la lecture du magazine, j’avais envie d’en savoir davantage, d’explorer le sujet. Et malgré l’apparente difficulté de rentrer au contact de chamanes et d’être introduite auprès d’eux, j’ai décidé de partir, sachant que je n’y connaissais absolument rien.

A partir de ce moment, tout s’est fait très rapidement et facilement. Quelques échanges de mails ont suffi. Je me suis retrouvée en contact avec les bonnes personnes que ce soit pour trouver un fixeur en Sibérie ou sur l’organisation du voyage en Mongolie.

Une fois sur place, que s’est-il passé ?

J’étais partie vierge pour ce voyage, et je n’avais lu que très peu de livres, ne voulant pas être influencée. J’avais donc tout à découvrir. Sur place, j’ai vécu de nombreux rituels. On vivait avec les chamans et leur famille dans la yourte où l’on dormait à même le sol. Il faut savoir que la nuit, je rêve énormément et parle très fort. Et, là-bas, mes rêves étaient particulièrement intenses, plus que d’habitude. Au réveil, le lendemain matin, le chaman m’a demandé si j’avais bien dormi. Il m’a dit :

  • Je t’ai entendu cette nuit
  • Oui, oui, c’est normal, je parle toujours très fort la nuit.
  • Oui, mais tu parlais en Mongol (langue que, je le précise, ne pratique pas du tout).

A ce moment, j’éclate de rire en pensant qu’il se moquait de moi. Et c’est là qu’il me raconte la totalité de mon rêve… Stupeur !  Par la suite, un chaman et moine tibétain m’ont dit que je possédais un don de guérison que je devais exploiter.

Evidemment, j’étais sceptique. Que pouvais-je bien faire de toutes ces informations ?

Et à ton retour ?

Je sentais bien qu’il se passait des phénomènes au niveau de mes mains, mais je ne comprenais pas trop quoi, jusqu’au jour où un ami m’a démontré que j’étais capable de donner et de prendre de l’énergie. Celle-ci était si intense, selon lui, qu’il mettait plusieurs jours à s’en remettre. C’est alors que j’ai pris conscience que je devais canaliser tout cela.

J’ai commencé une formation en Reiki, mais cela ne me convenait pas du tout. Comme j’étais hypersensible, je récupérais toutes les problématiques des autres.

Six mois plus tard, après mon retour de Sibérie et de Mongolie, j’ai rencontré, lors d’une conférence, Eléna Michetchkina, une chamane sibérienne qui vivait en France. Je lui ai d’abord parlé de mon approche photographique et de mon désir de davantage explorer le chamanisme pour appréhender plus en profondeur mon travail de photographe. En effet, pour réaliser des photos, j’ai besoin de vivre ce que je fais, de m’immerger totalement. Or, je sentais que dans le chamanisme il y avait quelque chose de beaucoup plus profond et que pour l’intégrer, j’avais besoin de le vivre.

Un événement a véritablement tout déclenché. Quelques jours après un déménagement, je me suis fait agresser chez moi par deux hommes armés. Tout s’est finalement bien terminé, mais après leur départ, lorsque la porte s’est claquée, quelque chose de viscéral est monté en moi. Où était mon tambour ? Pourquoi mon tambour ne se trouvait-il plus sur mon mur ? Cet instrument est très important car il constitue comme une protection pour le chaman.

Photographie Cybèle Desarnauts

Quelques jours plus tard, j’ai rappelé Eléna en lui disant que c’était urgent, qu’il me fallait impérativement faire une initiation avec elle. Je ne comprenais pas pourquoi mais c’était vraiment nécessaire. Et la première fois que j’ai tapé sur un tambour, ce fut un véritable son et lumière, une explosion de tous les sens.

Un chaman a un sens plus ou moins développé : la vue, l’ouïe, le sens kinesthésique ou l’odorat. Mais pour moi, le tambour entre les mains, tous mes sens se sont retrouvés en interaction : je sentais l’odeur de la terre, j’entendais des guimbardes, je me transformais en animal, je voyais même comme lui, je sentais l’air dans ses plumes. C’était complètement fou. Je me demandais ce qui se passait. Eléna m’a fait comprendre que le chamanisme possède ses propres lois pour te conduire à lui et qu’on ne les comprend pas toujours.

Ensuite a commencé l’initiation avec Héléna pendant 3 ans. L’apprentissage se fait grâce à la connection aux animaux alliés, aux élémentaux, qui te fournissent des informations sur tes rituels, te permettent de voyager dans les différents mondes et de travailler également sur des problématiques personnelles.

A quel moment as-tu choisi de pratiquer des soins chamaniques ?

Les 4 premières années ont été très compliquées pour moi. Mes perceptions augmentaient constamment. Je recevais tellement d’informations que je courais le risque d’arriver à saturation. Je me sentais également partagée entre, d’un côté, ma vie privée, mon quotidien, ma vie professionnelle de photographe et de l’autre côté, cet immense espace incroyable qui s’ouvrait à moi. Etre une femme chamane à Paris, ce n’est pas forcément évident. Ce sentiment de dualité a duré quelques années puis, tout doucement les choses ont commencé à s’aligner.

Au départ, grâce à différents projets de reportages photographiques, je me suis plongée dans tout ce qui touchait au chamanisme au sens large. C’est ainsi que je me suis rendue dans des candomblés dans l’état de Bahia au Brésil, dans des tribus aux Philippines. Je me suis intéressée aux plantes et à leurs enseignements. Chaque plante permet un apprentissage particulier en les diétant. Il faut prendre une plante en décoction ou autre pendant une durée de plusieurs semaines à plusieurs mois en fonction de ce que les guides demandent et avec à chaque fois des interdictions alimentaires ou autres liées à leur prise. Chaque plante va permettre d’intégrer certaines choses : que ce soit pour un travail sur soi de développement personnel ou pour intégrer de nouvelles choses dans l’apprentissage. Par exemple, avec le tabac que j’ai pris pendant plus d’un an, j’ai appris à recevoir les informations par le biais des rêves. Ce qui m’a permis de travailler beaucoup avec la colère et de la libérer. Avec le cacao, j’ai travaillé mon ancrage, le lâcher prise et une connexion au cœur plus importante. Avec le basilic, j’ai reçu des chants et travaillé ma voix, et avec l’hibiscus, le détachement.

Photographie Cybèle Desarnauts

J’ai également réalisé des reportages sur des thématiques qui me tenaient à cœur, comme des portraits d’enfants vivant dans des favelas ou de femmes enceintes accouchant dans les prisons de Porto Alegre au Brésil. Peu à peu, je me suis rendue compte que l’univers de la guérison et du reportage s’alignaient.

A ce moment-là, le soin ne constituait pas encore une activité en soi, jusqu’au jour où une personne pour laquelle je travaillais régulièrement en photographie m’a parlé de son enfant brûlé à la main au troisième degré. Il devait subir une greffe de peau, porter des gants pendant deux ans. C’était un traitement assez lourd. Mais, pour moi, qui passe le feu, il était compliqué de proposer mes services à une personne avec laquelle j’avais une relation professionnelle, je ne me sentais pas à l’aise. Je lui ai alors donné les coordonnées d’une amie guérisseuse. Ça s’est merveilleusement bien passé et la greffe était devenue inutile.

Pourtant, je n’étais pas contente de moi. J’avais ce don et j’avais refusé de l’exercer de peur de mélanger différents univers. Je me suis promis qu’à partir de ce jour, je ne refuserai plus jamais la demande d’une personne qui viendrait spontanément à moi.

Après ce déclic, les gens sont venus naturellement à moi sans que je fasse quoi que ce soit.

Explique-moi comment cela fonctionne ? 

Il existe une relation triangulaire entre le corps, l’âme et l’esprit. Le chaman va travailler à partir d’extractions, de recouvrements d’âme. Cependant, pour que le soin prenne vraiment dans notre société qui vit dans le rationnel et non dans l’immatériel, un point d’ancrage est nécessaire. S’il n’existe pas de prise de conscience, le soin ne tient pas. Grâce au tambour, je vais entrer en transe, et obtenir des informations concernant la problématique de la personne. Ce qui va permettre de savoir si un événement particulier s’est produit dans sa vie, et même jusqu’au niveau transgénérationnel. En effet, il est possible de remonter jusqu’à 4 ou 5 générations pour mettre en lumière un événement et  le relier avec ce qui se passe aujourd’hui. La prise de conscience de ces événements permet de comprendre ce qui se joue réellement derrière et quels mécanismes et croyances se sont mis en place, par évitement. L’objectif est de ne pas rejouer éternellement les mêmes scénarios. C’est aussi rendre au passé ce qui ne nous appartient plus, tout en prenant notre part de responsabilité dans tout ce que nous vivons au quotidien. Derrière chaque événement ou conflit, il y a quelque chose à comprendre et à dépasser. Ensuite, je mets en place tout un protocole de soin chamanique pour libérer l’âme, mais aussi un travail psychocorporel qui va permettre de lâcher certaines émotions, si nécessaire.

Qui sont les personnes qui font appel à toi ?

A 80% ce sont de futurs thérapeutes et essentiellement des femmes à 90%. Pendant plusieurs mois, je vais les accompagner pour lever des problématiques physiques ou émotionnelles, des blocages de vie. Les plus petites choses permettent souvent d’aller plus loin. Parfois, par exemple, juste en travaillant sur une fracture, une entorse, on peut obtenir plus d’informations et aller plus en profondeur. De séance en séance, on voit des choses qui remontent. Les séances se lient entre elles. C’est en fait une véritable approche thérapeutique que je propose. On parle de thérapie en soin chamanique car l’approche se situe dans la durée. Après, cela ne m’empêche pas de faire du travail purement chamanique comme des nettoyages de lieux. Quand je vais travailler sur un lieu, une seule fois suffit pour faire lâcher les mémoires qui s’y trouvent.

Le chamanisme a-t-il changé ta pratique photographique ?

Fondamentalement pas du tout, il existe un parallélisme entre les deux pour moi : l’approche humaniste, la mise en lumière, la captation des émotions, la révélation de l’essence d’une personne. D’ailleurs, il est amusant de constater que dans la photographie comme dans le soin, j’utilise le même lexique : développer, révéler, ombres et lumières, capter.

En photographie, on travaille avec l’ombre et la lumière. Mon point fort en photo comme dans le soin, c’est de parvenir à capter les émotions. Dans un soin, quand je sens qu’une émotion est bloquée, je parviens à mettre immédiatement le doigt dessus pour que la personne parvienne à la lâcher. J’apprends aux personnes à regarder vraiment leurs parts d’ombres et à trouver leurs parts de lumière, à les embrasser totalement car l’un ne va pas sans l’autre, à se reconnecter à leurs ressentis, à s’autoriser à exprimer leurs émotions. Quand on est capable de contempler toutes ses parts d’ombre, de les aimer totalement, de les prendre dans ses bras en disant « elles sont magnifiques, elles font parties de moi », on parvient vraiment à être dans une unité. C’est un retour à soi. C’est apprendre à s’aimer totalement.

Comment associes-tu désormais chamanisme et photographie dans ta pratique ?

Des choses se mettent là aussi en place. J’ai commencé un travail photographique de réconciliation du féminin. Je me suis rendue compte que 95% des femmes n’aimaient pas leur corps. Le plus difficile n’est pas tant le regard des autres sur soi, mais celui de soi sur soi. Je les amène, grâce à une séance photo précédée d’un voyage chamanique à se reconnecter complètement à leur féminin, à leur corps, pour se réconcilier avec l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et à prendre conscience de leur beauté intérieure.

Les deux pratiques sont donc à l’heure actuelle en train de s’aligner et de fusionner.

Aurais-tu des conseils de lecture pour les lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin ?

Laurent Hugelit et Docteur Olivier Chambon : Le chamane et le psy- un dialogue entre deux mondes, Mamaéditions, 2011

Elena Michetchkina: Les secrets du chamanisme Sibérien, Broché , 2013

Corinne Sombrun : Journal d’une apprentie chamane, Albin Michel, 2002

 Mon initiation chez les chamanes, Albin Michel, 2004

Les Tribulations d’une chamane à Paris, Albin Michel, 2007

Et pour une approche plus ethnographique et philosophique :

Mircea Eliade : Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1992

Site : https://www.cybeledesarnauts.fr/ 

Catherine Jubert, Juillet 2017