Un amour d’Orlog

Chez lui tout est parfait. Sa famille, ses maisons, sa cuisine dernier cri.  Un modèle de la perfect life ?  Portrait piquant de cet amour d’Orlog. Une nouvelle de Gisèle Prévost.

Orlog me prend par le bras pour me présenter sa nouvelle cuisine. Deux œuvres d’art disposées sur des socles en hauteur se font face. A droite, une danseuse en bronze sculptée par une amie. Nous l’admirons sous toutes les coutures. En même temps tout le monde ne peut pas être Degas ! A gauche une console Bang &Olufsen, elle aussi sur son piédestal. Un bar à cuisiner, un autre pour la coupe, avec des couteaux, beaucoup de couteaux, différents ustensiles dont l’usage m’échappe. Une table, forcément exceptionnelle, dont il me raconte l’histoire : le bois ancien venu de Chine retravaillé par un jeune designer belge qui commence à être connu… Et puis, le chef d’œuvre du lieu : le mur de quatre fours. Pourquoi quatre ? Pourquoi pas ?

La visite guidée n’en finit plus. Elle durera…  20 mn. Interrompue, une chance,  par un appel sur son Blackberry ! L’homme a fait fortune dans le pétrole et ne se lasse pas de contempler sa réussite. Avec la satisfaction du grand mâle dominateur à qui tout réussit dans la vie. Moi, mon boulot, mes voitures, mon fric, mes stocks options, mes impôts. Ma femme marathonienne qui court toujours plus vite.  Mes enfants qui font tous des écoles de commerce. Mes maisons, plus belles que celles des autres. Mes grandes bouffes, tellement meilleures, mes projets, mes amis, mes artisans, qui travaillent toujours au black «  ça va sans dire ». – Les gagnants sont au-dessus des lois-. Le temps aussi, toujours beau quand il est ici. Bref, content de lui le mec et de sa live, trop cool. Etre mieux serait impossible.

Faute d’imagination, il peine quand même à dépenser sa fortune. Alors il a fait de son sweet home un continuel Work in progress. La maison de vacances d’Orlog, sortie tout droit des reportages de l’été dans Côte Ouest sur les destinations  des beautiful people, est aussi peu chaleureuse que le papier glacé des magazines. Mais grande, enfin jamais assez. Il va falloir attaquer une nouvelle tranche de travaux. Et la cheminée ! Elle a été refaite deux fois. Trop grande d’abord pour une cheminée qui ne sert  pratiquement jamais. Trop peu stylée pour une maison aussi chic. Pas assez dans l’esprit de l’île. La maisonnée ne plaisante pas avec les exigences et… les apparences.

C’est l’heure du dîner. On se retrouve autour de la table ronde de la salle à manger, désormais très éloignée de la cuisine. Il a fait l’économie d’un architecte. Alors on se perd dans cette maison immense qui s’étend par appendices successifs  poussés sans logique évidente à chaque nouvelle  bouffée de mégalomanie. « Comment ça va ? lance Orlog. Les enfants, toujours en forme ? » Le pluriel est commode pour éviter de retenir les prénoms. La fausse question parfaite dont il n’écoute pas la réponse. Juste un moyen de revenir à lui. « Ben justement,  je cherche du travail, j’ai apporté mon CV … », je réponds. Un blanc. Vite rempli par  le service du vin. « Un petit producteur qui fait un petit vin pas mal du tout ». Les grands sont réservés aux hôtes de marque, message reçu ! On ne va tout de même pas parler des sujets qui fâchent à table. Ici, on n’aime pas les loosers. Il faut les tenir à distance, ils pourraient être contagieux. Les pires ce sont les pauvres et aussi … les vieux. Cassée, je me tais jusqu’au café. Nous sommes invités dans la famille parfaite et de ce côté-là tout va bien.

Alors pour distribuer généreusement quelques miettes de perfection  autour de lui, le voilà qui se lance dans son très rodé cours d’économie pour les nuls. Pourquoi il faut que les compagnies pétrolières licencient plus pour gagner plus pour financer plus… Les éléments de langage, on peut dire qu’il les maitrise. Sur le mode je kife mes sorties, il en a d’autres en tiroir. Et pourquoi c’est tellement bien que le PDG de la grande entreprise soit payé 305 fois plus que le salaire moyen ouvrier. Avant c’était seulement 48 fois plus, mais aujourd’hui le monde tourne tellement mieux pas vrai ? Et en guise de dessert, un dégueuli compassionnel sur les malheurs de l’Afrique noire sorti tout droit d’un reportage du Figaro Magazine. Son cynique dispositif  est sans faille. La logorrhée  de l’autosatisfaction se poursuit. Après la presse, Orlog revient à ses recettes de cuisine. On est prié de s’extasier.

Le monologue s’essouffle. Action, réaction. La visite guidée reprend direction le garage. Ici, entre les planches à voiles et les vélos des enfants, un autre chef d’œuvre à ne toucher qu’avec les yeux : une Fiat 500 vintage rouge décapotable qu’il a offert à sa femme pour… se faire plaisir. Elle ne l’a jamais touchée, trop précieuse, et en plus elle se contrefiche des voitures. Elle préfère la course à pied sur les rochers et les chemins caillouteux de l’île.

Epuisée, je m’effondre sur une chaise longue. Il y a un bateau demain matin. Sauve-qui-peut ! En attendant je reprends mon livre. Cet été je relis Proust. Swann rend visite aux Guermantes pour leur dire adieu. Très gravement malade, il sait qu’il ne les reverra plus. Le duc hurle : «  Allez-vous vous taire ? Ah ! Les malades, on a pour eux des petits soins qu’on ne prend pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m’a fait un gigot à la sauce béarnaise, réussie à merveille, je le reconnais, mais justement à cause de cela, j’en ai tant pris que je l’ai encore sur l’estomac… » Invité à dîner il presse sa femme : «  Voyons Oriane, ne restez pas à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien pourtant que Mme de Saint-Euverte tient à ce qu’on se mette à table à huit heures tapant. » Puis, toutes affaires cessantes, il l’envoie changer de chaussures parce que des souliers noirs avec une robe rouge c’est juste impossible. Et de planter là le pauvre Swann en lui balançant : « ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! ». Il mourra quelques jours plus tard. Mais dans la vie il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas ! Memento mori !

 

Gisèle Prévost