Valérie Zenatti : Jacob, Jacob

Avec Jacob, Jacob Valérie Zenatti dresse un magnifique  portrait d’une société traditionnelle juive, pauvre et peu instruite en Algérie, en 1944, lorsque le plus jeune fils, Jacob est appelé à libérer la France. Emouvant, profond et souvent drôle.

Le point de départ de Valérie Zenatti est une image. Une petite photo, celle de Jacob,  tout jeune soldat. On le voit au bastingage d’un bateau, un léger sourire, un regard serein. On le sens timide, paisible, curieux, comme ceux qui s’apprêtent à s’engager dans une voie nouvelle, et en sont heureux. Jacob a dix-neuf ans. Au dos de la photo il a écrit « Vive l’armée ». Nous sommes en juin 1944. Les Américains ont débarqué en Normandie. Les forces libres ont besoin de renforts que l’on recrute en Afrique. Jacob est enrôlé pour libérer la France. Bon pour le service, bon pour la France, lui qui a été exclu de l’école qu’il aimait tant et où il réussissait si bien . Jacob est juif et le régime de Vichy est appliqué avec zèle de l’autre côte de la Méditerranée pour tous les lycéens comme leurs enseignants.

Le roman débute la veille de son départ pour l’armée.  « De la classe on va faire ses classes » sans transition. Les résultats du baccalauréat, qu’il a réussi,  ne lui sont pas encore parvenus. Jacob, le plus jeune d’une fratrie de garçons, n’est pas comme ses aînés. Il est doux et réfléchi, il connait tout le répertoire de Piaf, il chante même en anglais. Tout le monde l’aime. Ses enseignants affirment qu’il peut faire des études supérieures, devenir  « professeur, rédacteur dans un journal, passer les concours de l’administration ». Jacob porte le nom d’un frère mort deux ans avant sa naissance, à l’âge de trois ans. Un choix dont en 1945, Rachel, sa mère se « maudissait d’avoir donné le nom d’un enfant mort à Jacob ». Jacob n’a pu fêter son 20e anniversaire.

Valérie Zenatti avec une humanité formidable,  décrit les émotions, les rêves, les apartés, les souvenirs  de ce jeune qui franchit la mer avec ses copains de Constantine, des juifs,  des musulmans, et des »Français de France », intégrés dans l’armée B du Général de Lattre de Tassigny, Débarquement en Provence, Cavalaire, la Londe des Maures, Hyères…L’épreuve du feu . Il rencontre la mort et les acclamations des Marseillais libérés. A Lyon,  il découvre l’amour avec Louise-Léa  « qui a seize ans et en paraît vingt » et une oreille coupée. Remontée vers le Nord. Son corps d’armée poursuit  l’Allemand à travers les Vosges et l’Alsace. Pluie, froid,faim. Les rangs des copains se sont éclaircis.

Valérie Zenatti raconte le quotidien, fait de petits riens, de ces familles juives pauvres, peu instruites, le rôle et la place des femmes confinées à leur intérieur, le comportement des hommes gonflés d’assurance qui martèlent leur importance. Rachel, la mère de Jacob, par amour pour son fils trouve, un temps les moyens de son émancipation. Deux mois après l’incorporation de Jacob, elle va le chercher de caserne en caserne, pour l’embrasser et lui apporter deux paniers remplis de gâteaux à l’anis et autres douceurs confectionnés à la maison. La décision de partir,  elle l’a prise contre l’avis de son mari. A 60 ans, elle voyage pour la première fois toute seule, prend le train, passe la nuit hors du domicile conjugal.

Avec verve, humour, finesse, subtilité, Valérie Zenatti  construit à travers un kaléidoscope de tranches de vie drôles, émouvantes, irritantes parfois et dont les premiers rôles sont occupés par des gens simples, un superbe portrait de cette société judéo-arabe installée depuis des siècles en Algérie,  le berceau de sa propre famille.

 Elsa Menanteau

 

110881_couverture_Hres_0Un extrait

« Cette nuit, ils vont dormir dans un vrai lit. Les habitants de Traubach ont proposé de les loger, ils ont dit, les Allemands  hier, réquisitionnaient nos maisons, on peut bien vous les laisser maintenant. Leur joie tranche avec l’accablement des soldats qui se sentent obligés de sourire, de participer au soulagement général, la guerre prend fin sur leur passage, même si eux doivent la poursuivre, la pousser dans ses derniers retranchements. On leur sert un repas chaud, une viande en sauce délicieuse, incroyablement tendre, c’est de l’agneau, demande Jacob, non, du porc, répond leur logeuse, on l’a tué spécialement pour vous. Jacob et Ouabedssalam échangent un regard furtif. Ils craignent, en repoussant leur assiette, d’offenser la petite femme ronde aux cheveux ramassés en chignon qui les nourrit gaiement. Ils continuent de plonger leurs cuillers dans le ragoût mais avalent sans mâcher, en se forçant un peu, essayant d’oublier qu’ils sont certainement les premiers d’une longue ligne à enfreindre une règle sacrée et puis ils oublient leurs réticences et mordent dans la chair fondante en s’étonnant presque qu’elle leur soit interdite. »
 
  • Jacob, Jacob,  par Valérie Zenatti
  •  Editions de l’Olivier
  • 166 pages
  • 16  €

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