Vote des femmes : 70 ans après

Le 29 avril 1945, les Françaises ont voté pour la première fois. Pour célébrer le 70e anniversaire, de cet acte fondateur de l’évolution des droits des femmes en France, la ville de Suresnes a organisé une exposition originale : des adolescents interrogent une quinzaine d’habitantes de la commune  âgées de 68 à 94 ans sur la façon dont elles ont vécu dans leur quotidien ces transformations sociales.

Mme Belleville, 92 ans et Quentin @Thiphaine Lanvin
Mme Belleville, 92 ans et Quentin @Thiphaine Lanvin. « A mon époque, les femmes n’avaient pas le droit d’avoir de l’ambition. Vouloir faire médecine par exemple était très mal vu. »

Elles habitent toutes Suresnes. Elles sont nées avant guerre, ou tout juste après. Certaines ont plus de 90 ans. Elles ont ont été témoins d’une évolution profonde de la société française, qui les ont touchées dans leur quotidien et dans leur personne. Se rendre aux urnes,  la contraception, l’IVG, le travail, l’égalité des salaires, l’accès aux études…Elles parlent de leurs libertés et  de ce que leur environnement familial ou social leur a permis ou plus fréquemment refusé. Fiertés et frustrations se conjuguent. Elles racontent une page de l’histoire de la France.

En face d’elle, la ville de Suresnes a mis une équipe d’intervieweurs. Ils s’appellent Cassandre, Quentin, Christine, Alexandre, Awatif Julia, Celia…ce sont des adolescents. Ils pourraient en être les petits-enfants ou arrière-petits-enfants .

Ils sont accompagnés par une photographe Tiphaine Lanvin qui a capté des moments empreints d’émotion et de tendresse.

Mme Fiel, 85 ans et Christine@Thiphaine Lanvin
Mme Fiel, 85 ans et Christine@Thiphaine Lanvin « L’avortement était pratiqué bien avant la loi Veil, mais les femmes vivaient dans l’angoisse. Elles risquaient leur vie.»

Voici quelques extraits des témoignages de ces femmes qui ont vécu les décennies au cours desquelles les lois ont révolutionné leur place et leur rôle dans la famille et la société.

Voter. Se souviennent-elle de ce jour où elles ont déposé un bulletin dans l’urne ?

Pour celles qui sont nées avant guerre, l’acquisition de ce droit, d’une façon générale était une formidable avancée.  Ecoutons  trois d’entre elles. Elles ont  94, 90 et 84 ans.

« Je crois que le droit de vote c’était une chose vraiment très importante. Dès que j’ai eu le droit de voter, j’ai voté. Et je l’ai toujours fait, même quand je ne pouvais pas me déplacer physiquement, je faisais une procuration pour me permettre de toujours voter. La première fois, pour les municipales du 29 avril 1945, j’avais 25 ans et j’ai ressenti une grande fierté. » 

« Mon premier mari était italien, de ce fait il n’avait pas le droit de vote.Pour le vote, j’ai toujours suivi mon idée, je n’ai jamais cédé aux opinions de quiconque. Je votais pour la personne que je voulais »

« Le droit de vote m’a beaucoup marquée malgré mon jeune âge. J’avais 17 ans et je me sentais très concernée. J’ai poussé ma mère à aller voter. Je me souviens qu’elle était très contente d’avoir le droit de vote mais il a fallu la pousser car elle n’était pas éduquée comme ça. L’idée d’aller voter a dû lui faire drôle, c’était comme d’aller dans la « cour des grands » ».

 

A la question sur le droit des femmes qui les ont le plus marquées, les réponses sont diverses et varient selon la génération du témoin. On y trouve pêle-mêle : avoir un compte en banque, la suppression du « salaire féminin » en 1946, la loi qui a donné à la femme le droit d’avoir un emploi sans l’autorisation de son mari en 1965, les congés maternité indemnisés en 1970. Et puis cette évolution, qui parait surprenante de nos jours : la possibilité « sans me faire juger,  [de] m’assoir au comptoir dans un café pour commander un expresso et le boire. Avant ça ne se faisait pas, »

La  contraception, et le droit à l’interruption volontaire de grossesse sont vécus comme des conquêtes immenses. Mais  quarante plus tard, les lois suscitent chez certaines, des appréciations nuancées.

« Là encore, les femmes n’ont pas attendu qu’on leur « donne le droit ». Elles l’ont pris. » se souvient cette retraitée de 85 ans. L’avortement était pratiqué bien avant la loi Veil. Mais les femmes vivaient dans l’angoisse. Elles risquaient leur vie. Les hommes, ce n’était pas leur problème. Ils ne voulaient pas savoir. Moi, avant la loi, j’ai avorté 5 fois, toute seule dans ma chambre.  » La cinquième fois, elle a failli en perdre la vie.

L’une d’entre elle est plus réservée. A 87 ans, elle  exprime l’impact moral que ces droits ont eu sur elle. «  L’IVG m’a beaucoup perturbée car cela contrarie mon éducation. La contraception m’a aussi marquée. Je l’ai mal perçue au début car j’ai été élevée dans un milieu avec des valeurs qui sont en contradiction avec cette idée. Finalement, je l’ai peu à peu acceptée en comprenant que certaines femmes peuvent ne pas vouloir plus d’enfants. Mais cette idée continue à me faire mal. « 

 

Les études et le travail . Ce sont là les domaines où pour la plupart d’entre elles, elles n’ont pu réaliser leurs souhaits.  Le poids et le regard des parents, de la société, les circonstances de la vie ont presque systématiquement contrarié leurs projets, leurs ambitions exprimées ou fortement refoulées. Cela était particulièrement vrai pour les plus anciennes. Celles qui sont nées après guerre – elles ont aujourd’hui 68 ans – ont davantage réussi à faire coïncider une orientation espérée et un exercice professionnel réalisé. Exemples :

« [Mes parents] voulaient que je fasse du secrétariat, pour rencontrer un directeur de préférence. Mais cela ne me plaisait vraiment pas et mon désir était de devenir médecin, ce qui horrifiait ma mère. Puisque je ne pouvais pas suivre les études de médecine, j’ai fait des études d’infirmière. »

« Je suis diplômée d’une licence d’anglais et le seul métier qui s’ouvrait à moi à l’époque c’était professeure d’anglais, mais ce n’était pas ce que je voulais faire( …)  Je me suis mise à mon compte. »

« J’ai commencé à travailler comme ponceuse de pierre à 13 ans (…) Nous n’avions pas d’orientation, ce sont mes parents qui m’ont trouvé un emploi pour avoir un revenu supplémentaire.  »

« Très tôt je savais ce que je voulais faire, je voulais être chirurgienne. Petite, j’autopsiais mes poupées, mes ours. J’étais persuadée qu’il suffisait de grandir et qu’un jour je serais chirurgienne. Après, quand j’ai eu des emplois pénibles et tout à fait contraires à mes goûts personnels, j’ai compris que je ne pourrais jamais être médecin. »

« Malheureusement je n’ai pas continué mes études aussi longtemps que je l’aurais souhaité. J’ai passé mon certificat d’études puis j’ai pris des cours de dactylo graphie et de comptabilité et j’ai tout de suite commencé à travailler. »

« Mon emploi était une source de conflit entre mon mari et moi, et c’est pour cela qu’il a fini par partir, quand ma fille avait 12 ans. »

La situation personnelle. Dans l’échantillon présenté, presque toutes les femmes ont eu des vies de couple compliquées : il y a une mère célibataire, plusieurs qui ont été mariées au moins deux fois, plusieurs divorcées ou veuves et « qui n’ont pas refait leur vie ». Toutes en revanche expliquent comment elles ont assumé leurs responsabilités et leur liberté.

Elsa Menanteau


 

Informations pratiques

Exposition du 2 au 31 mars 2015 à Suresnes, qui consacre tout le mois de mars aux Droits des femmes, dans le cadre du Forum des Femmes. Les photographies signées par  Tiphaine Lanvin   sont exposées dans le square de l’Hôtel de Ville.

A noter encore  deux conférences :

Le 17 mars à 20h :  « La femme révoltée et la femme libérée », par l’historien d’art Frédéric Dronne. « De la libération du corps féminin dans la statuaire grecque à Niki de Saint Phalle en passant par l’Olympia de Manet. »

– Le 24 mars à 20h :  L’Histoire des femmes en occident , par Michelle Perrot. La célèbre historienne, pionnière en France de l’histoire des femmes et du genre, directrice avec Georges Duby de « L’Histoire des femmes en Occident« , parlera de cette formidable émancipation. Auteure entre autres de « L’Histoire des chambres « (Seuil) et de « Les Femmes ou les silences de l’Histoire » (Flammarion).


 Suresnes s’est fortement engagée en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, en adoptant, en mars 2012, un plan de 55 actions visant à favoriser l’égalité entre les femmes et les hommes dans toutes les politiques publiques de la municipalité.